LES BELLES PHRASES ont DIX ANS !

À la Une

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J’ai dix ans 
Je sais que c’est pas vrai 
Mais j’ai dix ans 
Laissez-moi rêver 
Que j’ai dix ans 
(…)
Ça parait bizarre mais 
Si tu m’crois pas hé 
Tar’ ta gueule à la récré

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Créé le 22 décembre 2008, le blog a diffusé quelque 4000 posts et enregistré quelque 700 000 visites.

MILLE MERCIS aux amis Denis BILLAMBOZ, Philippe LEUCKX, Nathalie DELHAYE, Lucia SANTORO, Philippe REMY-WILKIN, JULIEN-PAUL REMY et Jean-PIERRE LEGRAND d’avoir rehaussé de leurs critiques (littéraires, cinématographiques ou théâtrales) et de leurs lumières ce blog. Sans oublier les sympathisants, auteurs invités et relayeurs tout au long de ces années…

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ÇA RACONTE SARAH de PAULINE DELABROY-ALLARD, une chronique de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

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Latence : « c’est le temps qu’il y a entre deux grands moments importants ».
Précisément ce que vit la narratrice de ce très beau premier roman de Pauline Delabroy Allard. Quittée du jour au lendemain par le père de sa petite fille, elle s’applique désormais à vivre la vie sans la vivre vraiment. Un compagnon dont ne saurons jamais le nom n’est guère plus qu’un figurant commode dans cet espace déserté par l’amour. Bonne mère, bonne fille, jeune professeur attentionnée la suite des jours est « un long tunnel sans surprise, sans mystère ».

Survient Sarah : elle est violoniste, joue dans un d’un quatuor. « Elle parle fort, rit beaucoup, est drôle à sa façon (…). Elle n’a rien à foutre des convenances et de la bienséance. Elle est vivante ».

Elles s’aiment d’un amour passionné qui  permet tout, renverse, abolit, accomplit, meurtrit, dévaste, dévore, exalte et  désespère, tout cela à la fois.

« Passion : Du latin patior, éprouver, endurer, souffrir. Substantif féminin. Avec une idée de la durée, de la souffrance ou de succession de souffrances : action de souffrir. Avec une idée de démesure, d’exagération, d’intensité : amour considéré comme une inclination irrésistible et violente, porté à un seul objet , dégénérant parfois en obsession (…) ».

Sarah, « son nez abrupt d’oiseau rare, ses yeux d’une couleur inouïe » vit sur le mode « con fuoco » comme indiqué sur cette partition de l’octuor de Mendelssohn que la narratrice écoute, écoute encore. Sarah donne sens à la vie tout en la confisquant tout entière. C’est une sorcière. Elle donne sens au monde et est le monde : la vie entière semble se résorber en elle et se vider de son sens lorsqu’elle s’absente emportant avec elle la musique du monde. Sans elle, Paris est grise comme un cadavre.

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Pauline DELABROY-ALLARD

L’écriture court vive, légère et précise parfois heurtée et violente ; elle suit au plus près cette passion exclusive, décrit l’extraordinaire inflation qui l’accompagne, tout ce qui n’est pas elle perdant toute valeur. Les noms s’effacent. La narratrice n’est jamais nommée ; le Compagnon, l’Enfant, les Amis ne sont que des silhouettes entraperçues : ils participent d’un décor dont les deux amantes  n’ont d’autre jouissance que de s’en abstraire, sur la pointe de leur être fusionnel. Petite trouvaille : Sarah habite le quartier des Lilas, ces lilas dont le langage symbolique évoque toutes les nuances de l’amour et aussi sa fin. « J’étais fleur, je suis cité ».

« Elle me dévore. Elle a tout le temps envie de me faire l’amour. Elle provoque des disputes de plus en plus violentes. Elle me mord.  (…) Parfois elle devient folle. Folle de rage, puis folle de chagrin. Elle se met à hurler, se jette sur moi, me griffe le visage avec, sur le sien, un air monstrueux ».

L’intensité entre ces deux êtres est décidément trop forte. Alors un soir « elle dit à la tienne mon amour. Puis elle devient sombre. Elle veut arrêter cette histoire. Elle dit je ne veux plus avoir de tes nouvelles ».

Quelques semaines plus tard Sarah se découvre atteinte d’un cancer.

Tout se passe comme si cette maladie redoublait physiquement la mort  dont on pressent cet amour furieux, constamment menacé. Ne pouvant le supporter, la narratrice s’éloigne et gagne Milan, puis, au hasard d’une rencontre, Trieste.

C’est la deuxième partie du roman. Systole, diastole. Tout s’inverse. Les gens que l’on rencontre ont un nom et le  visage du monde semble reprendre des couleurs.

« Au milieu des façades de toutes les couleurs, la joie pourtant ne me quitte pas. Le soleil rebondit partout, traverse chaque ruelle, et la mer, la mer est toujours là, au bout des rues, à l’arrivée de tous les chemins, des sens uniques vers l’odeur d’iode ».

Plus loin, un petit port naval désaffecté, avec au milieu des hangars, un vieux banc bleu pâle tourné vers la mer, rassurante et lointaine. Nous sommes sur une ligne de faille du temps  qui laisse entrevoir la résurgence de sources oubliées.

« Si je reviens, si je parviens à rentrer il ne faudra jamais oublier cette enfance retrouvée, ici, à Trieste ».

Mais rentre-t-on jamais lorsque le seul endroit où aller est le temps retrouvé de l’enfance ?

Le livre sur le site des Editions de Minuit

 

2019 – LECTURES D’HIVER – DEUIL, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

La mort c’est aussi la vie même si ça en est le dernier épisode. Elle n’affecte pas seulement ceux qui partent pour toujours mais aussi ceux qui restent et qui doivent assumer l’absence de l’autre. La littérature a trouvé dans la mort et le deuil qui l’accompagne, une source d’inspiration inépuisable, c’est comme ça que j’ai pu réunir deux textes évoquant cette période si délicate qui suit la mort d’un être cher. KENT raconte tout le chemin qu’il a accompli pour comprendre pourquoi il croyait ne plus aimer sa femme décédée et Christophe STOLOWICKI évoque comment le deuil de sa mère lui a permis de faire le deuil de tous les deuils qu’il a dû supporter.

 

PEINE PERDUE

KENT

Le Dilettante

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Ceux qui écoutaient le rock alternatif à la fin des années soixante-dix, se souviennent certainement de Kent, le chanteur du groupe français à la mode à l’époque, Starshooter, il consacre désormais une partie de son temps à l’écriture. Il publie en ce début d’année un roman qui met en scène un personnage lui ressemblant un peu, Vincent, une ex-future idole des jeunes qui « l’âge du Pastis » venu et les illusions perdues, mène une petite vie peinarde auprès d’une femme active dans le monde des arts de la rue qui l’amène à fréquenter des milieux branchés où sa carrière et sa réputation prennent vite reconnaissance et notoriété. Mais cette belle vie tranquille, lui laissant le temps de se consacrer à la musique et la sonorisation d’événements, s’écroule le jour où sa compagne Karen (K-Reine dans le monde des arts de la rue) se tue sur le périphérique.

Bizarrement, il n’éprouve pas de chagrin, il se rend compte qu’il n’aimait plus sa femme et de l’importance qu’elle avait prise dans sa vie depuis qu’elle avait déposé ses bagages chez lui. Elle avait révolutionné la maison se chargeant de la déco, de sa garde-robe, du jardin et même de son boulot lui fournissant la majeure partie de son travail en lui confiant la sonorisation des événements qu’elle était chargée de mettre en scène. Tournant avec la nouvelle vedette de la chanson française et des musiciens ayant la moitié de son âge, il fuit sa vie d’avant, sa maison, les amis de sa femme et surtout la dépression qui s’installe sournoisement. Il cherche à comprendre sa vie d‘avant, son désamour son manque de chagrin, jusqu’à ce que la voisine lui révèle enfin combien sa femme l’aimait et comment elle lui avait préparé une énorme surprise. Tout alors bascule une nouvelle fois, il culpabilise d’avoir douté de Karen, de ne l’avoir pas assez aimée.

« Sans elle, il ressemblerait aujourd’hui à ses collègues musiciens dépassés, handicapés du présent et privés de futur. »

Une histoire d’amour d’un romantisme oublié, et c’est bien dommage, une réflexion sur le deuil, l’absence de l’autre, la solitude, le temps qui passe, la jeunesse qui fout le camp, l’amour et les amourettes, la fidélité, l’affection, la notoriété à peine ressentie, la gloire juste aperçue, les illusions qu’il faut enterrer… Une histoire écrite dans une langue et un style qui collent particulièrement bien à ce scénario, et, je tiens à le souligner, en évitant le plus possible le jargon « globish » qui a noyé sous son flot nauséeux le monde de la musique et de l’art contemporain où évoluaient les deux héros.

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Hervé Despesse, dit Kent

J’avais déjà passé l’âge d’écouter les groupes à la mode quand Starshooter inondait les ondes de ses rythmes endiablés, ce groupe ne fait donc pas partie de ma culture musicale mais Kent m’a séduit et il restera parmi les auteurs que j’ai envie de lire encore. J’ai aimé sa sensibilité, sa délicatesse et surtout sa franchise, il n’hésite pas à verser une petite rasade d’amertume dans sa potion. Une amertume qu’il a peut-être récoltée quand il rêvait encore de devenir une star éternelle, s’est égaré dans le monde impitoyable des crocodiles créateurs intéressés et mangeurs voraces d’idoles des jeunes.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

DEUIL POUR DEUIL

Christophe STOLOWICKI

LansKine

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« J + ? Je mène le deuil, jamais je n’aurais cru une seconde foi. ». « J – trente ans peut-être. Je mène le deuil, elle s’est dérobée…. Mon amie d’enfance Anna… ». La mère est décédée, le fils mène le deuil comme il le menait déjà une trentaine d’année auparavant pour la cérémonie funéraire d’Anna, sa première petite amie. Puis, il y eu d’autres deuils qui se bousculent dans sa mémoire, d’autres décès, d’autres morts, d’autres tueries. Il se souvient du décès du grand-père tutélaire, de celui la grand-mère adulée, de tous les juifs assassinés par les SS, de tous ceux déportés qui ne sont pas revenus, de tous ceux qu’il a connus qui sont morts sans raison valable, partis trop tôt, trop vite.

Le deuil de la mère c’est l’occasion de fusionner tous ces deuils et d’enfin espérer voir le bout du tunnel, de commencer une autre vie. C’est oublier la culpabilité qui l’étreint, même si la voisine a dit « On meurt toujours seul », il n’aurait pas dû l’écouter, il aurait dû accompagner la mère jusqu’au bout de son chemin qui fut bien court entre le diagnostic et son décès.

« Peu de temps pour faire le chemin, elle doit en un an ou un mois passer de vie heureuse à disposition de trépas… ».

Faire le deuil de la mère et de tous ceux qui sont déjà partis, c’est aussi faire le deuil d’une langue qu’il risque d’oublier, le polonais qu’il maîtrise mieux que le français, l’abandonnera lentement mais sûrement. C’est aussi faire le deuil d’une culture, d’un pays laissé loin là-bas.

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Christophe Stolowicki

C’est un texte poignant que livre Christophe Stolowicki, un texte évoquant des épreuves qu’il a peut-être personnellement vécues et dont il voudrait faire le deuil pour envisager plus sereinement sa fin personnelle. Ça ce n’est qu’une impression qui me reste après la lecture de ce texte pathétique, de la poésie en prose distillant des images émouvantes, des images pour dire le pire sans prononcer les mots fatals.

« Elle me remet ses clefs, papiers d’identité, porte carte bleue, argent de poche, comme l’entrant en prison, pour ne très longue peine ».

Ce texte contemporain laisse aussi une très large place aux formules de styles : aphorismes « Ras conter », allitérations, assonances « …de seoir son séant à une meilleure table », zeugmes : « Battant fausse monnaie ainsi que le pavé », … La formule de style, un art cher à l’auteur, pour lui « « L’art d’utiliser (la formule de style n’est pas), comme si elles ne naissaient pas spontanément d’une contraction expansion de culture, tel le zeugme chez Éric Chevillard, Thierry Froger ou Maylis de Kerangal… »

Ce texte très élaboré, riche de ses formules et de nombreux mots savants, décrit un monde manichéen où la mort serait horrible et la vie délicieuse et raffinée, où la mort viendrait mettre un terme brutal à une débauche de plaisirs délicats, élaborés. Une vie que sa mère avait su peupler avec un goût sûr et avisé écoutant les meilleurs jazzmans (Coltrane, Monk, Rollins), lisant les poètes contemporains, fréquentant les meilleurs restaurants. Offrant ainsi à son fils une vie qui l’attachait à elle.

« Elle a fait de moi un homme pour elle seule prêt à risquer à vie l’avis de tempête sur mer d’huile de Lars von Trier ».

Et, pour le fils, le deuil n’en sera que plus difficile à accomplir, il faudra qu’il l’écrive en faisant revivre tous ceux dont il faut qu’il fasse aussi le deuil en faisant un deuil de tous les deuils subis.

« Deuil pour deuils, je lui crie le titre, …. D’un livre à feuilleter non de veuvage en veuvage – tous en un. »

Le livre sur le site de l’éditeur

MES MAISONS

J’habite avec un fétu de taille dans une maison de paille.

J’habite une faille têtue d’une maison fantôme.

J’habite avec un poète fichu à la Maison de la poésie.

J’habite à côté d’un vieux rébus dans une Maison de papier.

J’habite avec un menu du jour dans une maison de repas pour ogres âgés.

J’habite avec une femme de goût à la Maison des plaisirs de bouche.

J’habite à la Maison du conte avec une histoire ancienne.

J’habite avec un éclat de vitre dans une maison de verre.

J’habite avec un dresseur d’éléphants recyclé en montreur de serpents à sonnettes à la Maison du Cirque.

J’habite à la cave d’une Maison de l’emploi avec un syndicaliste autiste.

J’habite un monochrome de Malevitch et l’album blanc des Beatles à la Maison blanche.

J’habite avec une Claire de notable à la Maison des notaires.

 

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J’habite seul à la Maison pour Associations.

J’habite un kot en kit à la Maison du bricolage.

J’habite à la Maison de l’enseignement avec une lycéenne qui m’apprend à vivre.

J’habite avec un journal tourné vers l’Avenir à la Maison de la Presse de chez Nethys.

J’habite à la Maison de l’agriculture sur une moissonneuse-batteuse dernier épi.

J’habite derrière une colonne de Buren de la Maison des artistes.

J’habite dans un boîte en bois de sapin à la Maison du Père Noël.

J’habite la voix d’une animatrice enrouée de la Maison de la radio

J’habite une saison poussiéreuse au grenier de la Maison de l’environnement.

J’habite avec un réchauffement climatique au gaz sur le toit d’une Maison du monde.

J’habite avec un Paris-Brest arrêté à Rennes à la Maison des Dessert.

J’habite à la Maison du Désert sur l’unique bosse d’une chamelle extraordinaire.

 

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J’habite avec un idiome disparu au sous-sol de la Maison des Langues.

J’habite avec une couche souillée de Lady Gaga dans la Maison des langes.

J’habite avec un caleçon con dans une Maison du slip mal tenue.

J’habite avec une allumeuse au néon dans une maison de passe qui a pignon sur cul.

J’habite avec un employeur bondagé dans une Maison de l’entreprise fermée pour cause de soumission de personnel.

J’habite avec la marionnette de la N-VA dans une maison de poupée politique belge.

J’habite dans une religion stricte à l’écart de la Maison de la laïcité.

J’habite avec une page de sable dans une Maison du livre qui donne sur la mer.

J’habite avec une princesse au bois dormant dans la Maison du roi des songes.

J’habite avec une grosse légume au potager royal de la Maison du jardinage

J’habite avec une boule de nerfs dans la Maison du zen.

J’habite avec un loup de mer à la Maison du masque maritime.

 

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J’habite au pied d’une montagne d’os à la Maison du Chien.

J’habite le cerveau d’une tête pensante à la Maison des sciences.

J’habite dans une position délicate à la Maison du yoga.

J’habite sur une couche de mousse à la Maison de la bière.

J’habite sur la place de l’Eglise de la Maison du village.

J’habite avec un monocle sur un monocycle dans la Maison du vélo borgne.

J’habite un trou perdu sur le green de la Maison du thé.

J’habite à la Maison des Maths un espace vert euclidien planté d’arbres de Cantor.

J’abrite un Sans-abri à la Maison des Quatre-vents.

J’habite au bord d’un expresso froid à la Maison du Café fort.

J’habite dans un aéroport en grève sur le seuil de la Maison des vacances.

J’habite avec un pilier de bar socialiste à la Maison du peuple de l’herbe rouge.

J’habite un souvenir oublié à la Maison du temps perdu.

E.A.

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Les peintures sont de Friedensreich Hundertwasser (1928-2000), artiste autrichien.

MES EXPOSITIONS (aphorismes)

LIEN vers TOUS LES TEXTES du SAC A MALICE 

APPROCHE DE L’AUBE de THIERRY-PIERRE CLÉMENT, une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

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Le titre et le logo des éditions en rouge sur fond crème : voilà une belle présentation pour un livre dont « l’itinéraire mystique », selon les termes du préfacier, nous vaut, en quelques étapes, des poèmes en cheminement. Sans doute dans le sillage de contemporains, je pense à Philippe Mathy, à Lemaire lui-même et à ce cher Sansot, anthropologue des « Chemins au vent ». Il y a là émerveillement et source : dans l’intime conseil auquel le poète nous enjoint « approche » donc « de l’aube », cher lecteur, nous retrouvons cette douce manière de nous prendre la main pour observer ce qui ne l’est pas communément ; on passe trop vite ; on regarde distraitement ; on file avec le temps, sans rien voir de dense et d’essentiel. Thierry-Pierre Clément, honoré jadis du Prix Emma-Martin de l’Association des Ecrivains Belges, et aujourd’hui à Paris du Prix Aliénor, tisse de très brefs poèmes, en cela proches du haïku, et par la forme et par l’esprit, puisqu’il s’agit de décrire et de prendre pour la chute distance, sinon morale, philosophique. Le poème s’adresse en prime à l’auteur lui-même, et au-delà à chacun d’entre nous, en chemin, en lecture, en observation du monde :

Le messager

Pour Alexandre Hollan

 

l’arbre aux bras noirs

aux habits d’or

que dit-il de la respiration

du monde

au fil des courants

de lumière ?

(p.25)

Entre joie assumée et construite, et incertitude, le poète sait un peu : il ne forcera pas l’attente ; il lira des signes ; il prendra le temps de « s’asseoir tout au bord », sans bouger, pour se révéler à lui-même l’indicible qui se niche, jusque dans l’indécision, au cœur de l’inconnu, dans le fourreau étroit des mystères qui nous fondent :

je ne sais pas votre nom/j’ignore qui vous êtes/mais vous venez à ma rencontre/ et je vous ouvre mon visage… (p.111)

Chez Clément, on souffle, on écoute les « chemins de halage », on vit à la bonne hauteur des mots, toujours justes, choisis selon le cœur (ce vocable traverse nombre de poèmes).

Thierry-Pierre CLEMENT, Approche de l’aube, Ad Solem, 2018, 128p., 19€. Préface de Jean-Pierre Lemaire.

Le recueil sur le site d’Ad Solem

Thierry-Pierre CLEMENT sur le site de l’AEB

 

 

2019 – LECTURES D’HIVER : DANS LA MARGE, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Pour commencer cette nouvelle année de lecture, je vous propose deux textes évoquant la marginalité, ceux qui éprouvent des difficultés pour mener une vie comme tout le monde parce qu’ils appartiennent à une communauté bien particulière. C’est le cas des familles des fillettes dont JENNY ZHANG raconte l’histoire, des gamines chinoises qui débarquent avec leurs parents à New-York dans les années soixante. Mais ça peut-être aussi le cas des gamins des corons, fils de mineurs vaincus par un travail inhumain et une pernicieuse silicose, qui se débrouillent avec les moyens du bord pour mener une vie joyeuse et insouciante. Chinoises exilées ou fils de mineurs démunis de tout, malgré les nombreux handicaps, ils ne sombrent jamais dans la sinistrose et se débouillent avec la dernière énergie pour s’en sortir entrainant leurs parents dans leur sillage.

 

ÂPRE COEUR

Jenny ZHANG

Editions Picquier

Apre cœur

 

À travers l’histoire de petites chinoises (Christina, Annie, Mande, Jenny, …) nées, ou arrivées très jeunes en Amérique, Jenny Zhang raconte l’immigration des Chinois à New York au cœur des années soixante. Ces fillettes rencontrent toutes les mêmes difficultés, elles ont toutes un frère envahissant, un père absent et une mère plus ou moins névrosée après son expatriation. Elles subissent les mêmes affronts, se battent avec la même énergie pour sortir de leur condition de parias complètement fauchés, vivent mal le confinement dans le milieu familial et dans le vase clos de la colonie chinoise. Elles rêvent d’abattre les murs qui les enserrent dans la misère et dans leur communauté et ses traditions. Leur histoire se déroule entre 1966, alors qu’elles ont entre 7 et 10 ans et 1996 quand elles sont devenues adultes et qu’elles ont surmonté les plus grandes difficultés qui se dressaient sur le chemin de leur intégration dans la société américaine.

Après lecture, je me suis interrogé : ces quatre fillettes ne seraient-elles pas quatre visages différents de la même gamine, en l’occurrence l’auteure, qui raconterait sa vie de petites chinoises débarquant en Amérique après un père bien décidé à réussir ses études pour construire une nouvelle vie dans cet autre monde avec une mère qui n’arrive pas à s’intégrer et deux enfants, un garçon et une fille, qui s’étripent mais s’adorent. a pourrait être l’histoire de Jenny Zhang depuis son arrivée à New-York, une histoire parfois sordide, souvent compliquée, pleine de frustrations et d’affronts mais aussi une histoire d’amour et de solidarité entre les membres de la famille et de la communauté même si elle est parfois un peu étouffante. Un texte écrit avec le sang, la morve, la niaque et toutes les autres humeurs qui débordent sous l’action de la souffrance physique et morale. Elles ont une telle volonté, une telle pugnacité qu’elles deviennent attachantes et qu’on a envie de les voir réussir.

Jenny Zhang pour son livre âpre coeur chez éditions Philippe Picquier
Jenny Zhang

Avec Julie Otsuka, Brian Leung et quelques autres encore, Jenny Zhang vient grossir le bataillon des auteurs asiatiques qui racontent l’histoire de leurs parents obligés, pour diverses raisons, de quitter leur pays pour rejoindre l’Amérique où ils espèrent construire une autre vie. Mais, l’Amérique n’est pas qu’un pays de rêve, c’est aussi un pays très pragmatique où si l’on ne te demande rien, on ne te donne rien non plus sauf quelques horions, une bonne dose d’humiliation et de dédain. Jenny raconte les taudis sordides où il a fallu vivre, les déménagements incessants, l’hygiène de vie exécrable, l’école et ses affronts, la langue toujours jugée mauvaise parce qu’elle laisse percer une pointe d’accent, le regard dédaigneux des autres même quand ils sont étrangers eux aussi mais d’une autre ethnie, la culture, les mœurs, les coutumes apportées par les parents, tout ce qui différencie un Américain de longue date d’un Américain en devenir. Elle raconte aussi les rapports souvent houleux au sein des familles qui supportent mal le changement de monde et l’extrême pauvreté., et les rapports avec la famille restée au pays qui s’immisce avec plus ou moins de bonheur dans la vie des expatriés.

Un texte cru, âpre, rude, violent, surgi de la fange et de la crasse, élevé au lait de la misère. Un texte écrit dans un vocabulaire à cheval sur deux langues que les enfants maîtrisent mieux que leurs parents, un langage parfois ordurier parce qu’il est plus facile d‘apprendre le parler de la rue, les jurons, les obscénités que la belle langue que l’école essaie d’enseigner aux émigrants, et que la violence demande une réponse violente même quand on ne peut se battre qu’avec des mots. C’est l’histoire de ces gamines souvent plus adultes que leurs parents qui ont grandi dans la boue et la misère, qui se sont battu comme des lionnes rendant coup pour coup mais n’oubliant jamais d’où elles venaient et surtout pas où elles voulaient aller avec leurs parents à la remorque.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

MARCHER SUR LES BAS-CÔTES

Hénin LIÉTARD

Le Dilettante

 

C’était en 62 ou en 63, mais c’était bien dans le 62, que la mère du narrateur a confié son rejeton à un sanatorium pour qu’il y passe les jours qui lui étaient comptés. Il restera six ans dans cette antichambre de la mort avec Johnny pour voisin, Johnny un plus grand que lui, plus malade que lui qui s’envolera avant lui, Johnny le rockeur souffreteux, le roi de la combine, celui qui lui enseignera tout ce qu’un ado doit apprendre pour ne pas rester niais et même tout ce qu’il faut pour en faire un petit gars débrouillard. Le sana, ça pourrait être l’enfer mais ce n’est que le purgatoire, la vie y est moins rude qu’à la maison, la bouffe moins dégueu, le confort moins austère, l’hygiène un peu moins catastrophique.

À seize ans, après six ans de sana, l’ablation d’un rein lui sauve la vie et le rend à son coron natal, à sa famille de mineurs silicosés de père en fils, à sa bande de potes qui traînent leurs godasses sur les terrils et dans les bistrots. L’école ce n’est pas leur truc, surtout pour le narrateur qui a vécu plusieurs années comme si c’était la dernière. Dans le coron l’avenir n’est pas à construire, il est prévu avant la naissance, fils de mineur sera mineur, pour être contremaître, il faut être fils de contremaître, tout est simple et prévisible, les parents ne s’inquiètent pas plus que les enfants, la vie c’est aujourd’hui, l’avenir il est aléatoire et prévu pour ceux qui en ont un. Alors, on oublie les aspérités de la vie, les tracas, les petites souffrances, les frustrations, la pénurie dans les kermesses, les ducasses, les foires, les fêtes qui jalonnent le calendrier de part et d’autre du Quiévrain en se noyant dans l’alcool et les aventures plutôt douteuses sans pour autant franchir la ligne jaune.

« Par éducation, par trouille, parce qu’on s’en branle surtout, pas un du groupe ne poserait un pas de coin. On traverse dans les clous le nez en l’air, la tête en paix dans les nuages … ».

Turbulents mais honnêtes !

HÉNIN LIÉTARD
Hénin Liétard

Et vient le jour où il faut apporter sa contribution, si maigre soit-elle, au train de vie familial, en évitant si possible de descendre au fond. C’est ainsi que notre héros dégote quelques petites combines peu lucratives avant de se faire embaucher pour relever les compteurs d’eau. Le gros lot, la planque, la machine à sous jusqu’au jour où le grain d’anthracite coince la roue de la fortune.

L’histoire d’un petit gars du coron, souffreteux, fêtard, jean-foutre mais désireux tout de même d’avoir une vie honnête et supportable. « Fils, petit-fils de mineur, gosse du coin, chi des orteils jusqu’au bout de la langue, … ». La vie que l’auteur a certainement cherché à construire quand il était jeune, la vie dont il décrit de nombreux aspects dans diverses chroniques où il a pioché pour rédiger ce récit à l’odeur autobiographique. Un texte authentique comme la cuisine du mineur, un plat qui tient au ventre, qui requinque après une journée de boulot inhumain, un plat arrosé de gros rouge ou de pintes de bière. Un texte suant l’alcool écrit dans la langue du coin, du français comme on a pu l’apprendre avec des parents pas très français et peu d’application à l’école, du jargon, du dialecte, des néologismes pour dire ce qui n’existe qu’en pays minier, des mots de rockeurs, de l’américain phonétique à la sauce chti et le tout touillé au gré de l’alcoolisation des protagonistes de cette tranche de vie. Cette langue vernaculaire n’exclut pas les formules de styles comme ce zeugme :

« … je me retrouve affecté avec un cantonnier proche du quintal et demi et de la retraite. »

ou cette maxime de comptoir :

« L’alcool au volant ? A un certain degré, t’y penses, plus. ».

J’ai connu cette époque, j’ai à peu près le même âge que l’auteur, mais j’ai vécu bien loin des corons du nord, j’ai connu une version bucolique de cette chronique et pourtant, j’ai éprouvé beaucoup d’émotion et de nostalgie à la lecture de ce texte. Dans mon coin de cambrousse, on vivait comme ces jeunes, avec trois fois rien, on travaillait dur mais on faisait la fête et on riait beaucoup.

« … on est tellement habitués à rien qu’avoir un petit peu du gâteau à bougies, c’est déjà se goinfrer de miettes fastueuses … ».

Quels festins avons-nous dégustés !

Le livre sur le site de l’éditeur

Le TOP 5 d’ÉRIC ALLARD

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1. CE LONG SILLAGE DU COEUR de PHILIPPE LEUCKX, poésie, La tête à l’envers

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2. EXTINCTION DES FEUX?, DENYS-LOUIS COLAUX, nouvelles, Jacques Flament Alternative Editoriale

3. PAUL, JE M’APPELLE PAUL de LORENZO CECCHI, roman, Lilys Editions

4. CE N’EST PAS RIEN de DANIEL SIMON, nouvelles & textes brefs, M.E.O.

Ce n'est pas rien

Et, last but not least, ex-aequo donc, deux romans historiques singuliers:

5. SI PRES DE L’AURORE de DANIEL CHARNEUX, Luce Wilquin ( Prix Gauchez-Philippot et Prix Alex Pasquier 2018)

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LUMIÈRES DANS LES TÉNÈBRES de PHILIPPE REMY-WILKIN, Samsa (Award Sabam de la catégorie Littérature 2018)

 

Notes de lectures sur Les BELLES PHRASES sous l’appellation LU ET APPROUVÉ

Notes de lectures sur CRITIQUESLIBRES.COM (sous le pseudo de Kinbote, personnage de Feu Pâle de Nabokov)

 

 

Le TOP 5 de NATHALIE DELHAYE

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Nathalie DELHAYE

1. RAVIVE de ROMAIN VERGER, Editions de l’Ogre 

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2. LE JOUR D’AVANT de SORJ CHALANDON, Grasset

3. LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT A LA LITTÉRATURE d’ÉRIC ALLARD, Cactus Inébranlable 

Cover minute d insolence

4. LES ANNÉES CREUSE de DANIEL BIRNBAUM, Jacques Flament Alternative Editoriale

5. LA FACTURE de JONAS KARLSSON, Actes Sud

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Les CHRONIQUES DE NATHALIE DELHAYE pour LES BELLES PHRASES

Toutes les chroniques de NATHALIE DELHAYE pour CRITIQUESLIBRES.COM