À la Une

LE RÉCAP DES CHRONIQUES LITTÉRAIRES D’AOÛT

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LECTURES de DENIS BILLAMBOZ

LES BEDAINES DE COTON de CYRIL MAGUY (Le Label dans la forêt)

ON MARCHE SUR LA TÊTE de XAVIER STUBBE (Label Xavier Stubbe)

UNE PELLICULE SUR LA TÊTE D’UN PAUVRE TYPE de PATRICK HENIN (Cactus Inébranlable)

SOUS L’AVERSE, EN MOCASSINS de PIERREALAIN MERCOEUR (Cactus Inébranlable)

SILENCE, CHAVEE, TU M’ENNUIES d’ACHILLE CHAVEE (Cactus Inébranlable)

LES CONTREES DES ÂMES ERRANTES de JASNA SAMIC (M.E.O.)
SAISON FRIVOLE POUR UN TUEUR de STEPHAN GHREENER (Stephan Ghreener Editeur)

LES DAMES DE L’ELYSEE de Bertrand MEYER-STABBLEY & Lynda MAACHE (Bartillat)

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LECTURES de PHILIPPE LEUCKX

LE MUSEE DE LA GIROUETTE ET DU VENTILATEUR d’ERIC DEJAEGER (Gros Textes)

AIMANTS + REMANENCES d’ARNAUD DELCORTE (Unicité)

LE BOURDONNEMENT DE LA LUMIERE ENTRE LES CHARDONS de CLAUDE DONNAY (Le Coudrier)

SOLOMBRE de FLORENCE NOEL (Le Taillis Pré)

TIGNASSE ETOILE de EVELYNE WILWERTH (M.E.O.)

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LECTURES de PHILIPPE REMYWILKIN

LIBRE COMME ROBINSON de LUC DELLISSE (Les Impressions nouvelles) 

LE DERNIER PHARAON de François SCHUITEN/Jaco VAN DORMAEL/Thomas GUNZIG/Laurent DURIEUX

LES SEINS DES SAINTES de CHRISTIAN LIBENS et la collection NOIR CORBEAU (Weyrich)

La PLATEFORME CULTURELLE PLIMAY avec SALVATORE GUCCIARDO

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LECTURES de JEANPIERRE LEGRAND

CORRESPONDANCE (tome 1) de VOLTAIRE (La Pléiade) 

MEMOIRES de RAYMOND ARON (Robert Laffont)

SI JE T’OUBLIE, JERUSALEM de WILLIAM FAULKNER

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LECTURES de PAUL GUIOT

LE MODELE OUBLIE de PIERRE PERRIN (Robert Laffont) 

TROIS CONTES de CRAD KILODNEY (Cormor en Nuptial)

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LES DOSSIERS DE REMUE‐ MENINGES 

CAROLINE LAMARCHE 

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À RETROUVER AUSSI SUR LE BLOG

Les LECTURES de NATHALIE DELHAYE

Les LECTURES de LUCIA SANTORO

Les LECTURES de DANIEL CHARNEUX

Les CHRONIQUES de JULIENPAUL REMY

Les LECTURES d’ERIC ALLARD

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LE RÉCAP DES CHRONIQUES LITTÉRAIRES DE JUILLET sur LES BELLES PHRASES

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LECTURES de DENIS BILLAMBOZ

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LÀ D’OÙ ELLE VIENT de PATRICIA RYCKEWAERT (Bleu d’Encre)

TRANSPORT COMMUN de RIM BATTAL (LansKine)

LE COEUR EN LESSE d’AURELIEN DONY (M.E.O.)

LES JOURS ROUGES de BEN ARÈS (M.E.O.)

DEUX PERSONNES SEULES AU MONDE de KIM YOUNG-HA (Picquier)

LA CHAMBRE 3 d’EVELYNE WILWERTH (Lamiroy) 

PUTAIN DE PAYS NOIR de CARINE-LAURE-DESGUIN (Lamiroy)

DIOGÈNE ou LA TÊTE ENTRE LES GENOUX de LOUIS DUBOST (La Mèche lente)

UNE SAISON AVEC DIEU de JEAN-JACQUES NUEL (Le Pont du Change)

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ON MARCHE SUR LA TÊTE de XAVIER STUBBE (Label Xavier Stubbe)

LES BEDAINES DE COTON de CYRIL MAGUY (Le Label dans la forêt)

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LECTURES de PHILIPPE LEUCKX

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LES TULIPES DU JAPON d’ISABELLE BIELECKI (M.E.O.)

SOLOMBRE de FLORENCE NOËL (Taillis Pré)

TIGNASSE ÉTOILE d’EVELYNE WILWERTH (M.E.O.)

LE MUSÉE DE LA GIROUETTE ET DU VENTILATEUR d’ÉRIC DEJAEGER (Gros Textes)

AIMANTS + RÉMANENCES d’ARNAUD DELCORTE (Unicité)

LE BOURDONNEMENT DE LA LUMIÈRE ENTRE LES CHARDONS de CLAUDE DONNAY (Le Coudrier)

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LECTURES de Jean-PIERRE LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

LE MYSTÈRE CLOVIS de PHILIPPE DE VILLIERS (Albin Michel)

LES ANNEES DIFFICILES d’HENRI BAUCHAU (Actes Sud)

KASPAR HAUSER de VERONIQUE BERGEN (Espace Nord)

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LECTURES de PHILIPPE REMY-WILKIN

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LIBRE COMME ROBINSON de LUC DELLISSE (Les Impressions nouvelles) 

LE DERNIER PHARAON de François SCHUITEN/Jaco VAN DORMAEL/Thomas GUNZIG/Laurent DURIEUX

LES SEINS DES SAINTES de CHRISTIAN LIBENS et la collection NOIR CORBEAU (Weyrich)

La PLATEFORME CULTURELLE PLIMAY avec SALVATORE GUCCIARDO

LE CHAT de GEORGES SIMENON 

UNE PETITE HISTOIRE DU ROMAN POLICIER de CHRISTIAN LIBENS (Weyrich)

MAI 68 amon nos-ôtes de THIERRY GRISAR (Le Cerisier)

LES BÂTISSEURS DU VENT de ALY DEMINNE (Flammarion)

KASPAR HAUSER de VERONIQUE BERGEN (Espace Nord)

Le second volet du COUP DE PROJO DES LETTRES FRANCOPHONES BELGES consacré à l’oeuvre de JACQUES DE DECKER 

+

L’émission culturelle de GUY STUCKENS sur RADIO AIR LIBRE 

+++

AUTRES 

LE CLUB LECTURE de LA BIBLIOTHEQUE de FONTAINE-L’ÉVÊQUE de PASCAL FEYAERTS autour la poésie francophone belge contemporaine

ÉRIC ALLARD, invité de CHARBON DE CULTURE sur BUZZ RADIO

 

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LE RÉCAP DES CHRONIQUES LITTÉRAIRES DE JUIN sur LES BELLES PHRASES

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LECTURES de Philippe REMY-WILKIN et Julien-Paul REMY

Le Coup de Projo d’Édi-Phil #13 sur le monde des Lettres francophones de Belgique consacré au théâtre de Jacques DE DECKER

 

LECTURES de PHILIPPE LEUCKX

Visages vivant au fond de nous de Michel BOURÇON (Al Manar Editions)

Ces mots si clair semés de Sabine PEGLION (La Tête à l’envers)

Le silence d’entre les neiges de Sonia ELVIREANU (L’Harmattan)

Quand meurt un poète? de Bruno ROMBI (Studia)

Là d’où elle vient de Patricia RYCKEWAERT (Bleu d’Encre)

 

LECTURES de JEAN-PIERRE LEGRAND

La Bouteille à la mer – Journal 1972-1976 de Julien GREEN (Plon) 

Chemin faisant de Jacques LACARRIÈRE (Fayard)

Un été avec Homère de Sylvain TESSON (Equateurs Parallèles

 

LECTURES de DENIS BILLAMBOZ

Le modèle oublié de Pierre PERRIN (R. Laffont)

L’Origine du monde – Histoire d’un tableau de Gustave Courbet – de Thierry SAVATIER (Bartillat)

Lily sans logis de Frédérique-Sophie BRAIZE (Editions de Borée) 

Tous pour elle de Laurent MALOT (French Pulp Editions)

Hapax-2000 – L’odyssée de l’extase de MIRLI (Cactus Inébranlable éditions)

L’horizon se fait attendre de Paul LAMBDA (Cactus Inébranlable éditions)

Des écrivains imaginés de Cécile VILLAUMÉ (Le Dilettante)

Partition de Louise RAMIER (Editions Louise Bottu)

Louise d’Isabelle ALENTOUR (LansKine)

Un gratte-ciel, des gratte-ciel de Guillaume DECOURT (LansKine)

Matriochka de Philippe REMY-WILKIN (SAMSA Edition)

Le Voyageur intemporel de Salvatore GUCCIARDO (Chloé des Lys)

Le Transfert de Carine-laure DESGUIN (Chloé des Lys)

 

LECTURE d’ÉRIC ALLARD

Matriochka de Philippe REMY-WILKIN (Samsa) 

 

TOUTES LES CHRONIQUES des chroniqueurs des BELLES PHRASES sont accessibles ci-dessous (et dans la colonne de droite du blog)

Denis BILLAMBOZ, Philippe LEUCKX, Nathalie DELHAYE, Lucia SANTORO, Philippe REMY-WILKIN, Julien-Paul REMY, Jean-Pierre LEGRAND, Paul GUIOT, Daniel CHARNEUX et Éric ALLARD

 

BEL ÉTÉ DE LECTURE à TOUTES et TOUS !

 

 

 

 

 

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À PROPOS DES CHRONIQUES LITTÉRAIRES

Les chroniqueurs(euses) du blog, par ailleurs écrivain(e)s, ont toute latitude pour rendre compte ici, dans les termes et avec le ton qu’ils souhaitent, des livres qu’ils traitent, le plus souvent avec bienveillance. Ils sont maîtres de leur propos, de leurs goûts et de leurs opinions pour autant bien sûr qu’ils ne s’en prennent pas à la personne de l’auteur(trice) ou ne tiennent pas des propos qui relèvent du droit pénal.

Par ailleurs leur avis et analyse n’ont pas nécessairement force de loi, c’est un point de vue personnel sur l’ouvrage qui peut lui-même prêter le flanc à la critique, à la discussion, par notamment, le biais du commentaire.

Précisons qu’ils sont majeurs et vaccinés, en bonne santé mentale, sans vices répréhensibles hormis ceux de la lecture et de l’écriture.

 » En somme, quelles lois pourrait-on formuler quand on parle de livres? La bataille de Waterloo  a été certainement livrée tel jour ; mais est-ce que Hamlet est une pièce de théâtre supérieure au Roi Lear? Personne ne peut dire. Chacun doit en décider pour soi-même. Admettre dans nos bibliothèques des autorités , si lourdement fourrées, et enrobées qu’elle soient, c’est détruire l’esprit de liberté qui est la vie même de ces sanctuaires. Partout ailleurs nous pouvons être liés par des lois et des conventions ; ici nous n’en avons aucune.  »

Virginia Woolf, Comment lire un livre ?

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LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 26. SINGULARISATEUR ORTHOGRAPHIQUE

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Le singularisateur orthographique, autrement appelé économiseur de SNT, s’inscrit dans la lignée de l’écriture inclusive.
Comme pour celle-ci, il relève d’une nécessité étique, et s’arrime à l’R du futur.

Afin de réduire les textes de toute marque de pluriel, qu’on associe au collectif qui allonge, démultiplie, surconsomme et épuise la planète (en faisant disparaître les espèces rares comme les dirupodes ou les onkelinxiennes) en ramenant à l’individualité célibataire qui déprime mais ne consomme pas, le singularisateur orthographique élimine tous les S et NT de vos textes et SMS, récits de vie et autofictions, phrases lapidaires et vers de mirliton, poèmes de quatre sous et récits de vie à dix-neuf euros.

Le singularisateur orthographique est moins un métier qu’une application appelée à devenir un automatisme.

Si votre écrit perd un peu en complexité, il n’en sera que mieux compris par les lecteurs rapides, que la marque du pluriel effraie comme une nuée de moustiques (chères à Aymeric Caron* ) ou une colonie de fourmis (chères à  Bernard Werber¨**). Il n’est pas utile de saisir toutes les nuances d’un texto pour percevoir le sens général et c’est ce qui compte à l’époque du tout-numérique et de la lutte contre toute marque d’accroissement, de digression et de sophistication littéraires.

______________________________________

*penseur d’une espèce en voie de disparition du début du XXIème siècle, rendu célèbre dans une émission qui fait passer des inconnus avides de notoriété au statut d’intellectuels pour grand public

**intellectuel fourre-tout de la fin du XXème siècle même s’il a continué à vivoter littérairement une partie du XXIème

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 26. SUCEUR DE FILTRES

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Il reste toujours quelques particules de pureté dans les filtres, même les plus encrassés. Cela vaut la peine de donner de la langue, quitte à se salir les lèvres, à se noircir les dents, à puer du bec. Le jeu en vaut la chandelle du moteur.

Et puis les filtres ont des contacts dans les hautes sphères motrices, dans le pistonnage  du circuit politique, dans les chaînes de relations francochonnes. Sucer les bons filtres te fera avancer dans la carrière, monter dans le système, atteindre des sommets insoupçonnés de la machine même.

Qui aurait cru, quand tu étais au plus bas de l’échelle des talents, que ta salive nauséeuse et ta bouche en cul de poule, ton bec de lièvre et tes dents de lapin serviraient un jour si bien ton vide intérieur ?

LES LECTURES D’EDI-PHIL #18 – SPÉCIAL LUC DELLISSE : Épisode 3

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe Remy-Wilkin (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 18

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

Spécial Luc DELLISSE !

Feuilleton autour de son essai Libre comme Robinson

Le livre appelle aux commentaires, au débat, et nous avons convié en guest star nos collègues Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy.

 

 Episode 3

(du chapitre 29 et de la page 78 à la fin)

 

Rappel : ce feuilleton prolonge un article plus traditionnel paru en août dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

 

(15) « Les plaisirs d’être pauvre sont très relatifs. Le vide, le rêve, le froid, l’isolement, à pleines mains. Le présent éternel. Il faut faire la part du feu. »

 

Nouveau basculement ou nouvelle inflexion. Dellisse revient à son cas personnel, va développer son histoire et jouer les cobayes. Il a vécu pauvre mais sans regrets. Des allures de dandy infortuné (ou aux fortunes évanescentes) ? Il a préféré frauder en première classe, utilisé les toilettes des grands hôtels pour se rendre présentable.

La débrouille, donc. Et la liberté. Avec ravissement. Sans esquiver les dangers pourtant qui l’ont guetté à l’un ou l’autre moment.

 

(16) « Le salariat (…) est d’abord un statut. (…) Si on n’a pas l’âme collective ou le sens de la culpabilité, on dépérit. »

 

Dellisse évoque les hiérarchies incompétentes (les plus nombreuses, certes), la convivialité professionnelle (qui rogne sur le temps personnel mais permet de sortir du quant-à-soi), les pertes de temps des trajets, etc. Mais. Il parle pour des gens qui ont un projet personnel à réaliser. Une œuvre à créer ? Oui, mais on peut sans doute étendre à toute idée de réalisation : ouvrir un gîte d’hôte dans une région qui vous enchante, faire un tour du monde en bateau, fonder sa société, etc.

Je le rejoins quant à son idéal de vie. Indépendante, libre et fière, arcboutée à la réalisation qui sort du fond des entrailles. Loup plutôt que chien ? Oui.

Oui, mais en théorie. En pratique ? Une grande partie des gens n’ont pas d’aspirations de ce type et ne souhaitent rien tant que de rester arrimés à des rails. La réussite des Erdogan, Poutine et autres n’a-t-elle pas à voir avec ce besoin de déléguer toute responsabilité à une personne forte qui évacue la contradiction, la remise en question et propulse dans une vie soigneusement formatée ? Ne se cachent-ils pas derrière le Système que condamne Dellisse, qui surveille et contrôle ? Et ils ont été élus. Elus.

 

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Luc Dellisse

 

(17) « C’est si simple de démissionner. Merveilleusement simple. Sortir du jeu. »

 

Dellisse a un jour décidé de quitter les rails d’une vie normative pour « échapper au carcan de fer de la vie civile ».

Il a été courageux, il a osé. Agir puis assumer. Il s’est passé de beaucoup de choses (soins médicaux, etc.). Mais il pouvait faire ce qu’il aimait par-dessus tout : écrire. Et, pour vivre, il passait d’un mini-projet à un autre. Des investissements très éclectiques. Un cycle de cours à droite, des conseils pour un psy ou un politique (!) à gauche, etc.

J’applaudis. Mais. Peu de gens peuvent ainsi partir à l’abordage de leur vie. Il faut du talent et de l’énergie ; choisir n’est rien, assumer un choix, voilà la grande affaire.

Autre chose. L’indépendance absolue n’existe pas. On peut avoir affaire, comme indépendant, à des partenaires bien moins brillants ou agréables qu’en tant que salarié… chanceux. De nombreux amis musiciens m’ont parlé de leurs cours privés et… ce n’était pas la panacée. Du tout. Ce n’est pas non plus l’activité idéale de Dellisse qui lui assure sa vie ou survie, il doit composer avec d’autres activités.

Mon cas personnel, à dire le vrai et à m’exposer un tantinet, nuance vivement le propos de mon estimé confrère. Je suis parti très tôt des mêmes cogitations : envie de réaliser une œuvre, sensation que le temps dévolu au perfectionnement (intime et familial) est de loin la plus grande richesse du monde, constat qu’on perd beaucoup de temps et d’argent à… en gagner (on paie quelqu’un pour garder ses enfants, une autre personne pour nettoyer son chez soi pendant qu’on va accomplir une activité dite professionnelle qui n’a souvent rien d’exaltant), en frais de transport, de représentation, etc.

Oui. Mais. Après avoir exécuté moi aussi un pas de côté et osé dire non, j’ai croisé un emploi où la hiérarchie (hormis une parenthèse désenchantée) était globalement bienveillante et brillante, où les pertes de temps (trajets, convivialité…) étaient réduites, où les contacts interagissaient avec la réalisation personnelle et, in fine, dont les horaires étaient prodigieux, me laissant toutes mes matinées et même davantage. J’ai bondi et élu la juxtaposition d’une activité salariée agréable et complémentaire (vie sociale, rentrées fixes) à un quasi temps plein dévolu à la création et à des projets indépendants. Et ça me semble la meilleure combinaison, celle que je conseillerais à un jeune artiste en tous les cas, à un jeune entrepreneur. Hormis quelques périodes, je me serai senti incroyablement libre et n’aurai eu de cesse de perfectionner l’amalgame.

 

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

Concernant le monde du salariat, j’ai une anecdote personnelle. Je fais partie des petits veinards qui ont dû faire leur service militaire. Ce passage sous les armes m’a semblé un sommet d’abrutissement organisé. Lors de mon premier emploi civil (le second me laissa moins ce sentiment), j’ai eu l’impression de retrouver la même ambiance : une organisation tatillonne, des petits despotes, l’humour de bureau à la saveur si particulière, parfois les brimades. La seule différence avec l’armée était le rendement, démentiel pour l’époque. Ces premiers temps dans une entreprise (alors très connotée à gauche – « Il n’y a rien de pire, me disait un dissident de la boîte, qu’un employeur de gauche… ») me firent paraître le service militaire pour ce qu’il était effectivement : un rite de passage vers une forme d’absurdité de l’existence. Heureusement, mon expérience du travail salarié fut ensuite plus heureuse.

 

(18) « La pire sagesse serait d’organiser son existence en fonction de critères objectifs, quand la seule chance qu’on a de s’accomplir est de suivre son démon intérieur. »

 

Dellisse déconseille de trop planifier : « toutes les prévisions seront quand même déjouées. » Donc, ne pas écouter les sages avis des parents, des professeurs, des camarades.

 

Phil :

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE

Il a raison. Mais, ce qui est très drôle, il rejoint mon contrepoint de l’épisode 1, quand il jouait les futurologues. LE futur n’existe pas. Il existe DES futurs. Et tant de paramètres entrent en jeu que la raison sera aux abonnés absents. Il faut donc choisir et agir en surplomb du présent, en songeant à sa « lumière personnelle », qui, seule, compte (si on n’a pas d’enfants, tempérerais-je, auquel cas, il faut un tantinet moduler mais pas incurver car l’heureux rend plus aisément les autres heureux, non ?). Quoi de plus idiot que de détourner un jeune d’un séjour à l’étranger, d’un nouveau cycle d’études, de projets a priori éthérés ? Suivre ses appétits, en les nuançant d’accents pratiques, soit, au fil des expériences, voilà la clé d’un mieux faire, d’un mieux être, à soi et aux autres.

Somme toute, Dellisse rejoint Coelho ! Mais moi aussi. En route pour la légende personnelle. A tout prix. Quasi. Mais mieux vaut être doué, énergique et travailleur. Tout le monde ne peut pas devenir Luc Dellisse. Non !

Je vais mettre fin à mon passage en revue, déjà estompé. Le rôle des médiateurs culturels n’est pas de se substituer aux créateurs mais d’inciter à aller y voir de plus près, de mettre en appétit quand le livre (l’objet culturel) en vaut la peine. Ce qui est le cas ici, et largement : chaque court chapitre nourrit une suite de réflexions, la réflexion est mobile, un tel ouvrage se prête à l’analyse, au débat, il y a en sus une qualité d’écriture qui est un plaisir en soi.

Dans la suite du livre, qui creuse le questionnement du « comment être bien ou mieux au monde ? », Luc Dellisse, qui aura eu trois vies (salarié, indépendant instable puis ancré) va ouvrir des sillons de réflexions dans des directions si variées que j’en serait tantôt ravi, tantôt déconcerté. Imaginez ! La quête de l’oiseau rare, « quelqu’un qu’on aime et qui vous convient ». Le choix du logement et la nécessité de la propriété. La vie à l’hôtel aussi (et glorification de la chaîne Ibis !). Le rapport à l’état physique. Les impôts, l’épargne, l’économie. La possession et la sobriété face au matérialisme à tout crin. Dépenser mais pas gaspiller. Le bon luxe et le mauvais. L’inconfort et l’aventure. La marche. Les systèmes qui simplifient la vie (renoncer à la voiture… en ville, organiser et chasser le chaos, l’improvisé, etc.). Une critique de certains préceptes diététiques (boire beaucoup d’eau, prendre des petits déjeuners copieux) et une piédestalisation du café. Lieu de retraite idéal. Nécessité de cacher son intimité. Etc.

A retenir une page 138 assez intense, qui insiste sur un conseil très avisé : on n’obtient rien ou peu quand on se fixe des objectifs abstraits, imprécis (trouver l’amour, changer de métier, etc.). Il faut au contraire être dans le concret, soit donner des visages aux traits clairs à nos rêves : telle femme, telle activité, tel voyage…

 

Julien-Paul :

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Certes, l’abstraction de l’objet voulu comporte un versant négatif, à savoir la « mauvaise foi » (au sens sartrien de déni de liberté), la fuite du réel, la renonciation, la passivité, l’illusion, la croyance stérile, l’inaction. La réalisation d’un désir permet d’en vérifier la réalité : si, en plus de vouloir quelque chose, je mets en œuvre les moyens de l’obtenir, je le voulais vraiment. Vouloir quelque chose sans le mettre à l’épreuve du réel revient potentiellement à être trompé par le vouloir lui-même et par l’objet voulu : le vouloir du vide aboutit alors au vide du vouloir. On distinguera ainsi vouloir idéel (de l’idée de quelque chose) et vouloir réel (mise en pratique de ce vouloir et validation de celui-ci). Au vouloir idéel correspond d’ailleurs un temps : le futur, tandis que le vouloir réel correspond au présent.

Cependant, dans son versant positif, l’objectif abstrait revêt parfois une forme de sens, d’utilité voire de nécessité. Se fixer, par exemple, des objectifs inatteignables s’avère potentiellement positif si et seulement si, en parallèle, on réalise déjà des objectifs atteignables et concrets.

La vertu d’un objectif inatteignable se veut double. D’une part, son impossibilité de résolution préserve l’état de tension, la mise en mouvement qu’il instille dans l’individu, évitant le piège de l’arrêt, de la satisfaction immobile et paralysante, fermée sur elle-même, du vide et de l’absence. Un désir éternel met éternellement en mouvement, à l’image du mouvement elliptique d’une planète autour du Soleil : elle a beau ne jamais toucher ce vers quoi elle tend et ce qui l’attire conformément à la force gravitationnelle, elle poursuit inlassablement son trajet. A la manière d’une question irrésolvable, dont la réponse se révèle insaisissable. Or, vivre, n’est-ce pas passer sa vie à vivre des grandes questions existentielles ? La philosophie ne repose-t-elle pas sur des objectifs abstraits et inatteignables ? Ne tire-t-elle pas précisément son suc, sa force, son sens, sa nécessité de cette quête de l’impossible ? Pourquoi ne pas appliquer des principes génériques propres à un domaine de la société, à une discipline, à l’échelon de la vie individuelle ? Un point commun essentiel lie les notions d’objectif et de question : la quête, la recherche.

D’autre part, désirer un particulier (exemple : voyager en Italie) revient souvent à désirer un générique (voyager). Le général va même conférer au particulier (destination spécifique) son sens : je voyage essentiellement pour voyager. Un écueil se dresse néanmoins : désirer plus l’Idée de quelque chose que la chose elle-même. Or les deux types de désir s’avèrent complémentaires et nécessitent une égalité de traitement. Concrètement, dans le domaine du sport, un sportif, pour réaliser ses objectifs, appliquera idéalement ces deux vouloirs : s’il ne veut pas assez un objectif général et abstrait précis (être heureux, être aimé par un public, faire l’histoire, être le meilleur…), comme réponse à la question Pourquoi ? (pourquoi cette activité plutôt qu’une autre ?), comment pourrait-il vouloir les moyens y conduisant ? Il ne faut néanmoins pas trop vouloir quelque chose, un Tout (exemple : réussir un match), sous peine de rendre sa vie entière pleinement dépendante et aliénée de quelque chose qui ne dépend totalement de nous, et de ne plus concentrer une part de son vouloir sur les parties du Tout, c’est-à-dire les moyens à mettre en œuvre pour le réaliser. Ainsi, tout processus de réalisation d’objectif requérant des contraintes, il convient dans un premier temps de vouloir ce qu’on ne désire pas (exemple : entraînement éreintant, pénible, douloureux), pour ensuite apprendre à désirer ce qu’on veut.

 

Phil :

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE

Au fond, que cherche Dellisse ? Ce livre s’apparente à une quête de l’unité perdue, dit-il. L’île de Robinson ? Une métaphore. « Un système clos sans barrière », une « représentation géométrique de la vie », un « modèle parfait ». Il s’agit, in fine, d’être « à la fois hors du monde et dans le monde », de « créer un dispositif mental et un mode de vie pratique qui établissent des relations de nécessité entre chacun des moments de notre vie, chacun de nos « choix » et chacune de nos créations ». Somme toute, « toute vie est imaginaire » mais à nous de nous construire une fiction joyeuse et sensée (dotée d’un sens, d’une apparente/relative nécessité).

Magnifique !  Et vrai, me semble-t-il. Le Sens est la notion la plus importante de nos vies. Tout qui concourt à apporter un supplément de sens (c’est-à-dire d’âme) à nos entreprises est à privilégier, rechercher, peaufiner. Le Sens mène au bonheur. Avancer en ayant la sensation que chaque pas correspond à une nécessité, signifie, propose et améliore, à tout le moins maintient, préserve.

 

Julien-Paul :

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J‘abonde dans ce sens mais la notion de sens me semble recouvrir au moins trois sens différents :

. le sens comme direction. : orientation d’une vie (Où veut-on aller ? Quel est le but de notre existence ?) ;

. le sens comme signification (Qui suis-je? Qu’est-ce que ma vie?) ;

. le sens comme raison (Pourquoi je décide de vivre ? Pourquoi je veux vivre ? Pourquoi je veux vivre d’une certaine manière ?).

 

Jean-Pierre :

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Ce petit traité de vie privée, que nous offre Luc Dellisse, est avant tout un manuel pratique d’apprentissage de la liberté. Je déduis de ma lecture que cette liberté a un but similaire à celui qu’Henri Bauchau s’assignait à la suite d’une de ses grandes crises existentielles : dégager une dimension plus exacte de soi-même (ce que Dellisse appelle l’unité retrouvée) et nouer une relation plus juste avec l’ensemble de ce qui fait notre vie. Pour cela il faut une volonté mais aussi mettre toutes les chances de son côté en se donnant les moyens de cette volonté. A cette fin, il faut éviter de s’engluer dans les mirages du bien-être matériel, source inépuisable d’asservissement. Il faut donc agir selon deux axes : réduire ses besoins et assurer son autosuffisance financière ainsi ajustée.

Côté besoins, il me semble que l’on franchit un cap lorsque l’on prend conscience de ce qu’une majorité de nos désirs sont, selon l’expression de R. Girard, des « désirs empruntés », médiatisés par une tierce instance (la publicité, le milieu socio-culturel, les modèles familiaux…). S’il est malaisé d’échapper à toutes ces déterminations, il n’est pas impossible de faire le tri et de se recentrer sur des désirs « plus nôtres », plus authentiques. Concernant l’autosuffisance financière, Dellisse propose plusieurs stratégies dont le principe reste toujours le même : gagner sa vie tout en évitant l’asservissement qui résulte de l’exercice continu d’un métier exclusif.

Curieusement, tout centré qu’il soit sur la liberté, ce livre ne définit jamais ce que l’auteur entend par liberté. Tentons une approche. Si « être consiste en mouvement et action » (Montaigne), alors la liberté est cette faculté que nous avons d’être et dont il faut à tout prix préserver les conditions d’exercice. Le modèle social (avec son nirvana : le CDI), qui pousse à consacrer l’essentiel de nos heures au travail salarié, fige l’existence et rompt toute dynamique véritable. Il faut donc restaurer une dialectique entre le besoin d’autonomie totale, la pleine réalisation de soi et la libre acceptation d’une partie des contraintes du monde. A une aliénation irraisonnée et sans limite, il faut substituer une aliénation maîtrisée et librement consentie. Nous devons sauvegarder notre liberté de mouvement. A cet égard, il y a dans ce livre comme l’éloge de la paradoxale richesse de celui qui, n’ayant rien (ce rien vise le superflu, objet de désirs empruntés), tient néanmoins sa vie en son entière possession.

La lecture de ce brillant petit livre m’a rempli d’inquiétude et d’allégresse. L’inquiétude de n’avoir pas trop bien emmanché mon existence ; l’allégresse de voir ma fille s’orienter spontanément vers une vie plus libre. Je lui offrirai d’ailleurs ce livre au prochain Noël. Mais chut ! Ne lui dites pas.

 

Julien-Paul :

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Une remarque sur le sens, la nécessité et l’art.

Si on part du principe que le sens est nécessaire dans la vie humaine, alors, par voie de conséquence, ce qui questionne et interroge l’enjeu du sens, c’est-à-dire « donne du sens au sens » en en faisant un objet d’étude, de réflexion et d’expérience, devient à son tour nécessaire : l’ART !

 

Par Edi-Phil RW, Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy.

MONTAIGNE EN MOUVEMENT de JEAN STAROBINSKI (Gallimard) / Une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Historien des idées et théoricien de la littérature, Jean Starobinski, mort cette année à l’âge canonique de 98 ans, fut, sans doute, l’un des plus grands critiques littéraires du XXème siècle.

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Je l’ai lu la première fois dans un vieux Cahier de l’Herne consacré à Pierre Jean Jouve. Le premier article – La dramaturgie, l’interprétation, la poésie –  était de sa plume. Il me parut à la fois lumineux et tout empreint des sinuosités d’une langue magnifique. Je décidai donc d’approfondir. Je découvris rapidement que Starobinski avait consacré des ouvrages majeurs à deux auteurs que j’affectionne particulièrement : Montaigne et Rousseau. Seul l’ouvrage relatif à Montaigne nous retiendra ici.

Rien de surprenant chez un historien des idées que cette attention fervente accordée à deux auteurs si différents en apparence. En effet, ce qui a dès l’abord attiré le regard du critique, c’est un même  acte d’accusation lancé par nos deux auteurs : le monde n’est que mensonge et trahison. Dans le sillage de cette brutale mise en cause se profile une question délicate: comment nous affranchir des apparences et des aliénations ? Quel rapport au monde nous permettent-elles ?

Montaigne en mouvement analyse le cheminement qui, de la tentation du repli, mène Montaigne à un retour réfléchi et apaisé aux apparences que sa pensée accusatrice avait tout d’abord renié. L’intérêt du livre est de mettre en lumière le mouvement ternaire qui scande ce cheminement.

Le premier temps est donc celui du constat d’une perte de soi, d’une aliénation totale dans notre rapport au monde, aux autres : « En nos actions accoutumées, de mille il n’en est pas une qui nous regarde (…) qui ne contre-change volontiers la santé, le repos et la vie  à la réputation et à la gloire, la plus inutile, vaine et fausse monnaie qui soit en notre usage ». Nous nous perdons dans la vaine poursuite de l’image que nous voulons que les autres se fassent de nous. Chacun faisant de même, tout n’est que comédie et pour l’essentiel, « nos vacations sont farcesques ».

 

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Jean Starobinski

Ce constat qui était déjà celui de la philosophie antique incline Montaigne au rejet de la fausseté apparente du monde. Ce rejet suppose néanmoins la croyance en une valeur opposée, soit  « une vérité qui se situerait ailleurs et qui nous autoriserait à intervenir en son nom en dénonçant le mensonge » Mais voilà, comme il ne peut se réclamer « d’aucune vérité possédée », Montaigne n’a pour l’heure d’autre recours que de manifester son opposition sous les seules figures de l’espace, ce que Starobinski nomme l’espace votif. Il se réserve donc un lieu de retraite (ce sera une retraite à éclipses) : c’est la fameuse librairie qu’il installe au troisième étage de la tour d’angle qu’il s’est fait bâtir en agrandissement de la demeure familiale. De là il se sent libéré de tous les pièges et peut s’instituer spectateur de la vie des hommes.

Ce second temps de repli autarcique par lequel, dans un dédoublement de lui-même, Montaigne tente d’instaurer en son dedans un rapport d’égal à égal , sans nulle soumission à une autorité externe, a des effets surprenants que le philosophe n’attendait pas. Déjouant ses attentes, l’unité se dérobe. La constance à soi qu’il recherchait dans la conformité aux grands exemples du passé (tels que proposés par les auteurs antiques qui peuplent sa librairie) s’avère impraticable. Bien plus, sur cette scène intérieure où il s’est retiré, voici que surgissent des intrus, des idées fantasques. Loin de la sérénité attendue, Montaigne constate que son esprit « au rebours, faisant le cheval échappé, se donne cent fois plus d’affaires qu’il n’en prenait pour autrui et m’enfante tant de chimères et de monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté , j’ai commencé de les mettre en rôle, espérant avec le temps, lui en faire honte à lui-même ». Son for intérieur ne lui semble guère plus stable que le monde extérieur dans sa perpétuelle mutabilité. L’appui du dehors venant à manquer, Montaigne se trouve un premier médiateur qui n’est autre que son livre dont il nous dévoile ici l’origine première. Ce faisant, Montaigne rompt déjà le cercle autarcique puisque le recours à l’écriture réamorce le rapport à l’autre par le biais du lecteur et présuppose  l’acceptation de la convention du langage.

Le troisième temps sera donc celui du dévoilement progressif d’une des seules vérités incontestables qui se puisse tirer des Essais : il est impossible de s’appartenir à soi tout seul. Dépassant le stade du pur repli sur soi, Montaigne nous convie à passer de l’initiale dépendance irraisonnée au regard des autres à une acceptation du monde fondée sur une relation à autrui maîtrisée. Le mouvement décrit par Starobinski n’est donc rien d’autre que l’effort qui, commençant par penser « l’identité comme pure conformité à soi-même » reconnait que cette visée est inatteignable et cherche à lui donner un autre contenu par le truchement de la relation apaisée à autrui. L’autre cesse d’être simple regard prescripteur d’une image aliénante pour devenir l’interlocuteur sans lequel notre identité ne peut que se perdre dans les sables mouvants de notre for intérieur. L’aliénation ne cesse pas intégralement  – c’est impossible : un minimum de conventions est nécessaire – mais elle n’est plus synonyme de perte et abandon de soi ; elle se fait structurante.

Il est remarquable que, parti de la tentation du repli en un moi coupé du monde et des hommes, Montaigne atteigne, par une dialectique permanente entre engagement et désengagement, dialogue et retour sur soi, à une acceptation de l’homme et du monde dont il se découvre solidaire en ce compris toutes les créatures qui l’habitent et même les arbres : « Il y a, écrit-il, un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement, qui ont vie et sentiment mais aux arbres mêmes et aux plantes ». D’un apparent stoïcisme qui aurait pu se défaire en une sécheresse désincarnée, nous passons à une forme de militantisme de la vie.

Entre une transcendance insaisissable et une intimité changeante, Montaigne trouve sa stabilité dans une sincérité et une fidélité à soi qui acceptent de se mettre à l’épreuve des autres dans un mouvement – qui est précisément celui des Essais – fait de départs réitérés, de retours, de réexamens.

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Michel de Montaigne (1533-1592)

Montaigne en mouvement est un grand livre.

Au plus près des mots de Montaigne, Starobinski agit en véritable herméneute, à mille lieues des délires structuralistes qui, disséquant un texte en partant du petit orteil, vous laisse ensuite un cadavre couturé de partout et méconnaissable.
Outre qu’il nourrit la réflexion et enrichit notre connaissance de Montaigne, l’auteur nous réserve par son style un grand plaisir de lecture même quand, ici ou là, il cède à un souci excessif du beau style au détriment parfois de la limpidité du propos. On peut également regretter que son ouvrage se termine sans véritable conclusion mais sans doute a-t-il voulu là se conformer à la ligne mélodique des Essais, toute en expansion.

Un livre consacré aux Essais de Montaigne serait raté s’il ne donnait envie de lire ou relire l’œuvre originale. La question se pose alors du choix de l’édition. Plusieurs existent, allant du texte dans sa langue originale (devenu d’un abord rébarbatif) à la version totalement modernisée. Une belle tentative été faite par Arléa et son maître d’œuvre Claude Pinganaud en 2002. Le texte est d’une lecture aisée et sauvegarde l’essentiel de la saveur de l’original. Je le préfère à l’édition Quarto qui a moins de charme. Ma préférence va néanmoins à la belle édition de l’Imprimerie nationale en trois volumes, établie par A. Tournon : l’orthographe est modernisée mais le lexique (un glossaire est joint) et la syntaxe sont maintenus. Le résultat est goûtu : on y retrouve, selon l’expression de mon ami Philippe Lesplingart, le sel, le poivre et le clou de girofle absents des éditions plus « modernes ».
À vous de choisir.

Le livre en FOLIO essais

Les livres de Jean STAROBINSKI chez Gallimard  

La lecture (vidéo) de Montaigne en mouvement par Bruno LALONDE de l’Atelier-Librairie Le livre voyageur

Jean Starobinski parle de son livre (en 1982 sur la Radio Télévision Suisse)

 

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 25 : RÉPONDEUR DE BAISERS

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Le baiser qu’on vous donne, dont on vous gratifie, est un appel.
Même volé, le baiser répond à un besoin. Auquel il faut donner suite.

Pris au dépourvu, on peut ne pas toujours rendre correctement un baiser et on demeure comme un rond-de-flanc, la bouche ouverte en forme d’exclamation, de surprise, que c’en est désolant.

Tout l’art du répondeur de baiser, c’est de limiter ce temps de réaction, et de reprendre l’avantage comme au tennis ou à la boxe, jouer des muscles orbiculaires de manière à damer le pion et l’appendice lingual au donneur de baiser, à l’épater.

Le baiser est un sport de contact.

Mais j’entends déjà les opérateurs de formation, les pédagogues de métier, les sociologues de salon, les politiciens aux affaires déclarer : Mais ce n’est pas, ça, un métier ? Quelle est la finalité du répondeur de baiser ? Nous ne dégagerons aucun fond pour cette entreprise hasardeuse ! Notre truc, c’est la réflexologie plantaire et l’aquarophilie, le pilotage de drones et la trottinette électrique, le tri des déchets et l’immobilité verte.

Voici ce qu’il faut leur répondre, dans leur langage, afin qu’ils vous comprennent.

Le répondeur de baiser est un métier tendre mais opiniâtre, il crée du lien social et favorise le vivre ensemble. Il est éminemment inclusif et ne produit aucun déchet ni ressentiment. Il n’attente pas à la sécurité publique et favorise l’intégration sociale. C’est un vecteur de liens ; il rapproche les peuples et les générationsC’est un éveilleur d’émotions et un abaisseur de tensions.

Le répondeur de baiser, en tout lieu et à toute heure, fera favorablement front au baiser impromptu d’un militaire désarmé, d’un Bruel d’avant gala, d’une technicienne de surface qui plonge, d’un entrepreneur de pompes funèbres en burn-out, d’un agent de la circulation sans sifflet, d’un punk au bout de son avenir, d’un renseignant sans info, d’un teigneux chauve, d’une top manager sur le départ, d’un dénataliste devenu géniteur, d’un planteur de cannabis sans récolte, d’un locataire de logement social insalubre…

 

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 24 : GARDIEN DE VIS(I)ON

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GARDIEN DE VISION

Vous avez des visions : de saints et de seins, de femmes fées ou d’hommes faits princes, de maires à paillettes et de Pères Fouettard, de pièces d’or, de trésors d’étoiles, de prix littéraires au-delà de toute raison… Mais vos visions ne durent pas, leur écho se dissipe vite sur le fil de votre rétine, vous retombez sur le plancher des vaches avec vue sur la décharge communale ou sur le potager du voisin.

Le gardien de visions vous les garde au frais, au-dessus de la platitude ambiante.

Dans la nuit du quotidien, vos visions continuent de lancer leurs feux pendant que vous vaquez à vos petites occupations, à vos espoirs routiniers, à vos bouleversements minuscules… Et quand, à bout de la période de travail obligatoire ou de vacances exténuantes, vous faites appel au gardien de visions, elles sont là avec tous leurs effets restés intacts, leur pouvoir de vous transporter dans un monde imaginaire et bienveillant.

Enfin, vous pouvez jouir de vos visions en toute liberté et donner les déchets au gardien qui saura en faire bonne image.

 

GARDIEN DE VISON

Le gardien de vison est précieux lors des dîners en ville, des soirées dansantes huppées. Sans quitter d’une semelle la pièce maîtresse, il éloigne les importuns, les empêcheurs de s’habiller et défiler en vison aussi bien que les détracteurs de Jennifer Lopez

Si la fourrure a besoin de quoi que ce soit, il se précipite, il ne compte pas ses efforts, il redouble d’attention de telle sorte que, lorsque sa propriétaire le retrouve après avoir bu, dansé, embrassé ou beaucoup parlé, le vison ne lui semble pas altéré par l’absence : au contraire, elle retrouve un vison revivifié, empli de neufs ferments.

Rentré à la maison du vison, le gardien prend place dans le placard le plus proche de la penderie chic où repose son gagne-pain.

 

 

LES LECTURES D’EDI PHIL #17 – SPÉCIAL LUC DELLISSE : ÉPISODE 2

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe Remy-Wilkin (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 17

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

Spécial Luc DELLISSE !

Feuilleton autour de son essai LIBRE COMME ROBINSON

Le livre appelle aux commentaires, au débat, et nous avons convié en guest star notre excellent collègue Jean-Pierre LEGRAND.

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre Legrand

Episode 2

(chapitres 19 à 28, pages 52 à 77)

 

 

Rappel : ce feuilleton prolonge un article plus traditionnel paru en août dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

 

Après le premier épisode, Luc Dellisse, nous a envoyé un très agréable message :

« Une entreprise polyphonique, ce commentaire, un point de vue agile et parcellaire à la fois (NDLA : volontairement parcellaire, comme expliqué dans le feuilleton), une sorte de chassé-croisé d’arrière-pensées stimulantes. »

Dans la foulée, il nous livré un rappel, que nous partageons volontiers :

« Pour mémoire, deux choses :

  • L’objet unique de mon livre, c’est la liberté individuelle, comme méthode pour réussir à unifier sa vie.
  • C’est un ouvrage littéraire, et non philosophique, en ce sens qu’il met tout sur le même plan : la résistance mentale, l’amour physique, la propriété foncière, le régime alimentaire, les ETF, etc., comme des moyens de rejoindre cette unité perdue. »

 

(9) « Tout est à changer, tout est à trouver. »

 

Ce n’est pas indiqué dans l’ouvrage, qui n’est pas officiellement découpé en parties. Pourtant, un basculement s’opère (ou plutôt s’accentue) à partir du chapitre 19 et de la page 53. Après nous avoir décrit le monde dans lequel nous vivons (une nouveauté absolue, selon lui) et celui vers lequel nous nous dirigeons, Luc Dellisse ouvre le sillon de la réaction. De l’individu. De l’interaction avec ce monde. Et va appuyer sa démonstration sur sa propre personne : « Mon histoire est celle d’un homme dispersé qui n’a trouvé son équilibre de vie que tout récemment. » Une vie de cigale, donc. Puis une remise en question. Pendant un long laps de temps, il s’est laissé vivre, protégé par son énergie (et ses talents, certainement), il publiait au gré de ses envies, il changeait sans arrêt de domicile ou de compagne, de vie. Dans la droite ligne de mai 68 et des Trente Glorieuses ?

Pourquoi cette mutation ? Parce qu’un amour, la création d’un foyer… ? Il semble décrire une réaction à une modification du décor : le monde d’aujourd’hui ne cautionne plus l’indépendance d’esprit ou de mœurs, la compétence (langagière) et la culture (historique, livresque). La globalisation induit un « immense laminoir » civilisationnel.

 

Phil :

« Finkielkraut, sors de ce corps !»

Je plaisante. Mais il y a un voisinage de mécanisme. Somme toute, la religion du Progrès perpétuel et sacro-saint, du libéralisme à tout crin, d’un certain mondialisme, la démocratie même ont soudain montré d’inquiétantes limites ou lacunes. Impasses ou paliers de stagnation/régression à franchir avant de reprendre le (très long) cours des choses ? Dellisse ose le dire : « Les avantages qu’on retire à vivre en démocratie ont singulièrement décru. »

Je reviens sur ce que je disais dans le numéro 1 : Erdogan, Trump, Poutine, Bolsonaro, etc. ont été élus ; le RN, en France, est peut-être déjà le premier parti de l’Etat qui a placé les Droits de l’Homme à son frontispice.

 

Jean-Pierre :

Je suis réservé s’agissant des assertions du type « Les avantages qu’on retire à vivre en démocratie ont singulièrement décru ». En creux, cela peut signifier que les avantages à glisser vers un autre régime ont cru dans la même proportion. Au risque de tomber dans un lieu commun, j’estime qu’il n’y a jamais aucun avantage à vivre dans un système non démocratique.

Dans un essai très polémique, François Furet soulignait voici déjà plus de trente ans ce trait unique de la démocratie moderne dans l’histoire universelle : « sa capacité infinie à produire des enfants et des hommes qui détestent le régime social et politique dans lequel ils sont nés, haïssant l’air qu’ils respirent, alors qu’ils en vivent et n’en ont pas connu d’autre ». Cette tendance me semble n’avoir fait que se renforcer. Je reconnais toutefois qu’il est malaisé de trouver le point d’équilibre entre un conservatisme mortifère et la critique d’un système qui montre ses limites et souvent s’égare.

 

(10) « La peur de sortir du rang est toxique. »

 

Il faut donc réagir. Oui. Oser. Ne pas être un mouton de Panurge ?

 

Mon avis ?

Des officiers turcs ont refusé de commander des pelotons d’exécution durant le génocide arménien, des soldats allemands ont refusé de tirer sur des juifs, etc. Il y a des oppositions moins spectaculaires et pourtant ô combien nécessaires. Mais. Quelle est la nature de l’espèce humaine ? Chien ou loup ? Ne pas oublier les leçons du procès Eichmann (et la banalité du Mal décrite par Arendt) ou celles des expériences de Milgram (contestées quant aux chiffres, elles évoquaient deux tiers d’humains prêts à tout en se déresponsabilisant derrière la soumission à une autorité).

Pas d’humain véritable sans la capacité de sortir du rang ?

Ce qui renverrait encore à la Genèse. L’homme véritable, pleinement humain, c’est… Eve ! Condamnée par la morale immorale des autorités du temps (et d’un Dieu méchant ?) ?

 

(11) « Le choix primordial (…) tient à notre capacité d’amour. »

 

Cocasse. Je vous parle de l’Ancien Testament, dès la page qui suit, Dellisse nous renvoie au Nouveau ! Bien qu’il préfère évoquer un héritage antique, gréco-romain. L’amour comme épicentre ontologique d’un univers doté d’un sens, équilibré, menant au bonheur donc et à l’utilité citoyenne.

J’applaudis !

Il a raison et il est courageux. Agir pour quelqu’un (une ou des personnes) transcende nos actes, les colore, comme un grand vent qui gonflerait les voiles et permettrait de larguer le cabotage pour affronter le grand large.

Dellise en induit qu’il faut savoir hiérarchiser nos « occupations nécessaires ». Décidément. Que de mots osés ! Imprononçables jusqu’à il y a peu et en de nombreux endroits encore. Dellisse, un ancien braconnier qui deviendrait garde-chasse ?

 

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Luc Dellisse

 

(12) « Le modèle, c’est loft story, c’est-à-dire la vie du zoo. »

 

Je perçois un nouveau basculement, plus subtil, à partir du chapitre 22 et de la page 60. Dellisse s’attaque à des dérapages plus précis, en explicite les dommages. L’open space, par exemple, « le contraire de la convivialité », comme un autel dressé aux dieux transparence et immédiateté. Plus loin, les réseaux sociaux, « ces urnes funéraires de la pensée »

Il rappelle des principes sains aussi.

L’équilibre des rapports humains doit reposer sur un rapport gagnant/gagnant, que le Nouveau Monde, le Système ne garantiraient plus ou, pis encore, condamneraient… à tel point qu’on peut s’interroger sur la nature réelle du stress ou du burn-out, qui n’est peut-être pas si accidentelle, sur la suspicion générée par un travailleur clamant santé et joie de vivre, amour de son activité.

La nuance est érigée au rang d’antidote. Ainsi, dans le chapitre 23, il rappelle que la pédophilie, des terrains nauséeux appellent à une grande lucidité quant à un arc-en-ciel de responsabilités différenciées.

 

Phil :

Soit. Il ne faut pas confondre la relation d’un adulte avec un adolescent de quinze ans et celle avec un enfant de huit ans. Etc. Il faut se tenir à égale distance du laxisme et de l’excès de répression.

Portes ouvertes ? Peut-être pour des gens informés, sans doute pas pour le grand public. Pourtant, on rappellera ici que la relation d’Emmanuel Macron et de son épouse est partie sur de telles bases. Qui, aux Etats-Unis, auraient mené Brigitte au procès et à une mise au ban de la société. Ceci remarqué avec toute ma sympathie pour le couple Macron.

N’empêche. Je suis un peu décontenancé. Digression ou exemple concret des domaines d’application du regard équilibré, citoyen ?

Encore que… Dellisse pointe une dévolution des mœurs, de plus en plus restrictive, qui pourrait un jour interdire une relation entre un croyant et un athée, un écart de trente ans entre partenaires adultes consentants… Là se faufile l’autre volet du livre : son volet prospectiviste. Que je manipulerais avec précaution. Observer un mouvement montant de la mer n’implique pas qu’elle aura nécessairement monté de vingt mètres quelques heures plus tard.

Quant à sa critique des réseaux sociaux… Toute invention possède deux anses et beaucoup dépend de l’appréhension de l’utilisateur. D’ailleurs, ce feuilleton est écrit avec des amis découverts sur Facebook et y sera propagé.

 

Jean-Pierre :

Cadre dans une entreprise depuis trente ans, je suis très sensible au chapitre 22 (« Le zoo managérial »). Le système dit open space tend effectivement à se généraliser.

Le culte de la transparence et d’une égalité factice, qui sous-tendent ce système, sont à mes yeux une négation de l’individu. Depuis plusieurs années, un peu partout se met en place une conception du travailleur machine, qui privilégie toujours davantage le rendement et la polyvalence des travailleurs, cet autre mot en trompe l’œil pour désigner l’interchangeabilité. Le travail est scandé sur un rythme qui échappe au travailleur et auquel il doit se conformer : dans le défilé grouillant des tâches, souvent répétitives (l’informatique est passée par là), l’important, le seul impératif, est de garder le rythme ; le moindre faux pas et vous êtes piétiné par le troupeau qui poursuit sa route.

Selon moi, cette dérive explique en grande partie l’épidémie de burn-out à laquelle nous assistons.

 

(13) « La politesse (…) répond bien mieux que l’amour ou l’altruisme à la réalité des relations humaines. »

 

Phil :

La chapitre 25 me déconcerte. Dellisse se contredit. Il avait offert le trône des valeurs à l’amour et intronise à présent une politesse qui n’est pas celle du cœur mais une politesse sociale, c’est-à-dure une huile qui aide à faire fonctionner les rouages de la société, soit cette entente ou plutôt cette supportance qui est nécessaire à un vivre ensemble serein.

Il va plus loin : « La sincérité est une nitroglycérine trop instable pour mon goût. » Et de se vanter d’avoir flatté mille personnes, mille œuvres qui ne le méritaient pas. Tenant compte d’un « vivre est difficile ».

Je comprends qu’il différencie (voire privilégie) une huile opérant dans le collectif à une huile opérant dans le privé. Je peux comprendre que la contradiction puisse s’avérer aussi une force, en ce sens qu’un esprit honnête peut penser blanc et noir selon le moment ou la prise de perspective. Par contre, je ne partage pas son interprétation. Du moins pas jusqu’au bout. D’accord sur un principe de bienveillance/politesse. Mais de là à avancer masqué quant à ses sentiments… Le contraire de ce qu’il réalise dans ce livre ? Aimer tout le monde (encenser), c’est n’aimer personne. Il faut émettre des avis contrastés et nuancés pour être pris au sérieux sur le long terme. Il faut avoir été dans la restriction de ses largesses pour qu’elles puissent être appréciées. Je suis pour une sincérité modérée par la bienveillance/politesse sociale.

 

Jean-Pierre :

Je comprends tes réticences sur le chapitre de la politesse. Je retiens toutefois une phrase très belle qui sauve Dellisse du soupçon de cynisme : « J’ai mieux aimé les gens que leur talent ».

Pour ma part, j’essaye de m’en tenir à une règle assez simple : je ne dis pas toujours tout ce que je pense mais je ne dis jamais le contraire de ce que je pense. Parfois le silence s’impose. Il peut être gênant…

 

(14) « Le présent (…) une mince pellicule de glace sur l’immensité des siècles écoulés. »

 

Superbe ! L’écriture et l’idée ! Philosophie et poésie définissent une interaction : notre présent intègre des fragments de passé. Si vous marchez sur une rue pavée, chaque pavé appartient à une histoire lointaine mais joue encore un rôle sous votre pas, dans votre actualité. Notamment.

 

Par Edi-Phil RW et Jean-Pierre Legrand.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 3