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PROSES SOUFFLÉES (81-100) / Éric ALLARD


José Mangano (Belgique), Artiste Peintre Contemporain | Artmajeur
ROUGE AU MON AMOUR, Peinture 100×80 cm, José MANGANO

81.

Je dors mal sur la branche du souvenir. J’arrache une après l’autre ses feuilles. Ses cris de douleur alertent les femmes enceintes. Privée d’horizon, la forêt se tourne vers la mer. Je noie ma solitude dans l’aube chère.


82.

À la sortie du bois, je suis tombé sur une planche. La fatigue m’a retenu de plonger dans la lumière. Le garde forestier était moins grand que dans mon souvenir et ses bras moins longs. Quand il m’a sorti de l’eau, je saignais comme une baleine.


83.

Derrière le soir, je devine une bougie qui fait voir demain. Elle brûle des paroles de réconfort et je recueille sa cire avant le jour. Seuls quelques rêves alimentent encore le feu de l’espoir quand la lumière se lève.


84.

Aujourd’hui, j’ai dormi jusqu’à ma naissance. Puis je suis descendu à la mine pour voir papa travailler à ma conception. Avec la lampe assortie à son casque, il éclairait maman qui criait de plaisir.


85.

On ne sait plus qui désire quoi, entre la mèche et le coiffeur. Une épaule découverte appelle le bec de l’aigle. Faire glisser la bretelle reviendrait à détendre l’atmosphère. Puis il suffirait de monter jusqu’aux lèvres pour provoquer l’averse.


86.

Je pleure quand j’entends la pluie répondre à la foudre des mots crus. Je rougis quand je vois la fée me montrer du doigt. Je vacille quand j’observe la terre basculer dans le ciel et l’orage lancer des sortilèges.


87.

Lorsque j’ai inventé le beurre, je ne connaissais pas l’existence de la vache. Mon savoir laitier se limitait à quelques termes comme crème, yaourt, fromage. Mon premier amour m’avait sevré trop tôt et mon premier amant n’aimait pas les fellations.


88.

La lumière n’a pas d’âge. Quand le soleil se couche, elle rallume sa flamme aux étoiles montantes et poursuit sa course… Quand je mourrai, elle éclairera mon visage et ma peau lasse lui adressera un dernier reflet.


89.

Tu étais celle que le vent a troué et je me blottissais dans tes failles. Je buvais à tes sources pendant la tempête. L’essentiel est silencieux et tu m’as appris à me taire. Tu te servais de ma langue pour tes menus plaisirs.


90.

Quand sonne le tocsin, je m’alarme. Et si c’était ma dernière heure ! Heureusement d’autres feuilles prennent ma place sur la branche et je peux chuter sans regret sur le dallage de la douche. Je goûte une dernière fois le jet d’eau balancé par le pommeau de mes amours.


91.

Je tomberai avec le son. Quelques bruits m’accompagneront mais tu sauras me reconnaître. J’aurai quelques décibels de plus. Sur tes tympans, j’imprimerai une marque indélébile. Si j’étais un marteau et toi, un tambour.


92.

On m’a enfermé dans une pièce de monnaie alors que je rêvais de m’étaler sur un billet de banque. L’argent a passé et je me suis coulé dans un lingot d’or. Il n’en fallait pas plus pour que l’orpailleur songe à me ruiner.


93.

Le taureau t’a piétiné. Après que le torero l’a envoyé dans la lune où tu étais. Je suis arrivé trop tard pour recueillir son dernier souffle de vie. Je vis maintenant avec le pauvre animal qui se morfond de son geste sur le cratère où l’incident a eu lieu.


94.

Parfois je croise des écrivains perdus et je leur demande de quel livre ils viennent. Ils possèdent tellement de résidences qu’ils peinent souvent à s’en souvenir. Je leur dis que j’habite un taudis à la périphérie de la littérature.


95.

Les dieux bombent le torse. Et je vois leurs tatouages. Un poisson frit dans une poêlée de fleurs. Un serpent de mer au creux d’une vague géante. Un dos de femme nu d’une longueur infinie.


96.

Je caresse un dos mouillé par la pluie. Mon regard glisse sur la mousse d’un sein. La femme ne bronche pas ; serait-elle de pierre ? Pour m’en assurer, je dépose un baiser d’airain sur ses lèvres jaspées.

97.

Après avoir noyé Poséidon, je me suis rendu à la police. J’ai avoué le meurtre des dieux de l’Olympe. Le commissaire me contredit : Athéna était aux soins intensifs mais son pronostic vital n’était plus engagé. Je fondis en larmes. Même dans cette entreprise, j’avais échoué.


98.

La vue de l’eau agite mes sens, fait se lever ma verge. Il me faut rester éloigné de la mer et des lacs. Les rivières me sont déconseillées. Seuls l’eau en bouteille m’est permise. Quand il pleut, je bande comme un taureau. Je dois prendre sur moi pour ne pas éjaculer.

99.

Toutes les fleurs, toutes les peurs n’ont pas le même goût. Marcher au bord du gouffre avec une rose entre les dents. Piétiner un parterre d’orchidées dans un stand de tir. Mâcher un dahlia noir dans la gueule d’un requin. Sauter à l’élastique avec un bouquet de boutons d’or.

100.

Mon sang déborde sur les seins de l’infirmière. Sa peau sent le désinfectant et la saine sueur. Je ne peux retenir mes larmes devant tant de beauté. Elle me console en ouvrant les jambes. Je me dis que rien de mieux ne m’attend au paradis. 


José Mangano (Belgique), Artiste Peintre Contemporain | Artmajeur
LÉZARD 1, Peinture 80×80 cm, José MANGANO

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LES AILES BATTANTES de MARTINE ROUHART (M.E.O.) / Une lecture d’Éric ALLARD

Les ailes battantes - Martine Rouhart - Babelio

En 2009, Martine ROUHART apprend qu’elle est atteinte d’un cancer. S’ensuivront huit mois de traitement qui aboutiront à une rémission complète de la maladie. C’est l’expérience de l’irrévocable, de la vulnérabilité d’une existence et de ce qui la fonde, à l’aune de sa possible disparition.

Là où de nombreux ouvrages sur le sujet rapportent par le menu les traitements subis comme les souffrances corporelles et psychiques endurées, sans les minimiser, Martine Rouhart n’en fait pas le cœur de son récit.

Son propos est plutôt de prendre du recul et de tirer leçon de ce qui lui arrive, au fil des semaines, en s’appuyant sur la lecture de ses penseurs préférés (Montaigne, Nietzsche, Confucius, les philosophes stoïques), sur l’écoute de Bach, sur l’affection de sa chatte Froufrou et de quelques proches, en ralentissant son mode de vie, en se prêtant davantage à la contemplation et en s’adonnant à ce qu’on pourrait appeler la pleine lecture.

« Se plonger avec volupté une journée entière dans un bouquin de philosophie, méditer à loisir sur chaque phrase et sur l’évolution de son âme […] »

Et au plus fort de « la solitude de l’impartageable » et de la perte de repères, le souci, comme un sursaut salvateur, d’une ouverture, d’une attention différente aux autres.

Ainsi, écrit-elle, « j’ai fini par devenir mon amie ; senti un souffle me porter vers les autres. »

Sans embellir les choses ni s’afficher plus forte qu’elle n’a été, elle rend surtout compte de ce qui va l’augmenter et non pas la diminuer, mentalement, face à la maladie.

« Je sais bien que l’horizon est voilé de brumes. Qui pourra me convaincre que la bête est anéantie. […] Je finis toujours par écarter ces pensées, échardes douloureuses qui ruinent mes moments apaisés. »

Martine ROUHART


Une des scènes fortes du livre vient quand un médecin lui confirme le diagnostic redouté.

« Je me souviens que mon regard se fixait avec obstination sur le faîte dénudé de l’érable où perchait, immobile, un grand oiseau. 

Moment interminable. Et, puis, d’un coup, tout s’est comblé de solitude. Il a commencé à pleuvoir doucement au fond de moi […] »

Viendra bientôt la décision de se consacrer, à côté de sa pratique de l’aquarelle, à l’activité qui lui ressemble le plus et à laquelle elle va laisser libre cours : l’écriture.

« Ecrire comme on s’attelle des ailes pour prendre de l’altitude et mettre une distance avec ce qui désole. Pour faire rempart à toutes les heures délaissées par le bleu. […] »

Ecrire, n’est-ce pas s’incarner diversement, dans un texte, puis un livre, tout en gardant prise sur le réel, mais en le transfigurant, en l’essentialisant ?

Au prix d’une terrible épreuve, Martine Rouhart a réussi à maîtriser et à affermir son corps aussi bien que son âme en « vivant davantage sous la conduite de la raison ».

Martine Rouhart a bien fait de vouloir faire lire au plus grand nombre ce récit de vie, d’abord réservé à ses proches et narré dans une belle langue. Il servira à celles et ceux qui seront atteints d’une maladie grave, d’un sérieux revers de fortune, à leur permettre de tenir tête, puis, « en cherchant un sens plutôt qu’un but » à leur vie, à engager leurs forces vitales dans la voie qui servira le mieux leurs aspirations profondes.

Sept ans après les faits relatés, elle écrit : « On ne vit jamais autant que lorsqu’on pense énormément. »

Une belle phrase de fin de chronique, tirée d’un livre qui en contient beaucoup, pour commencer à vivre autrement mieux.

Martine ROUHART, Les ailes battantes, préface de Philippe REMY-WILKIN, Editions M.E.O., 68 p., 10€.

Le livre (en savoir plus & commande) sur le site des Editions M.E.O.

LE HASARD ARRIVE TOUJOURS À L’IMPROVISTE de GAËTAN FAUCER (Cactus Inébranlable) / Une lecture d’Éric ALLARD


Le recueil de Gaëtan FAUCER paru au Cactus Inébranlable rassemble une belle floraison (près de 700) de ses aphorismes qui puisent à tous les domaines de la vie publique ou privée car l’auteur est un boulimique de l’existence et des arts. Comme l’éditeur l’indique en quatrième de couverture à propos de sa féconde écriture d’aphorismes : « Ça fuse, ça explose et surtout, comme il vise bien, ça fait mouche. »

Dramaturge, poète, auteur d’aphorismes et de nouvelles, raconteur de personnalités du monde des arts et du spectacle, il fait jeu de toute forme d’écriture pour dispenser ses flèches et saillies comme ses maximes.
Comme je le signalais précédemment, Faucer s’inscrit dans la lignée des moralistes français qui dispensent par la bande des observations sur la nature et le sens de la vie.

S’il y a chez lui un côté moraliste, on trouve aussi de nombreuses traces de l’immoraliste, qui pique, provoque, secoue… En tant que dramaturge, c’est le sens de la réplique qui l’anime et de la mise en saynètes, qui lui fait tirer leçon et matière à rire du spectacle de l’existence.

Dans ce va-et-vient entre sagesse et impertinence se noue un dialogue subtil où l’écrivain se déplace du côté cour au côté jardin en rendant le spectateur complice des sentences dispensées.

Les thèmes le plus souvent évoqués ressortissent de sa pratique du monde théâtral, de son amour du beau sexe, de la bonne chère et de son intérêt pour le monde animal. Il se plaît aussi à détourner des faits de la grande histoire, à croquer les ridicules des hommes et femmes de toutes les époques.. On trouve aussi des brèves d’hôpitaux, sans doute glanées sur son lieu de travail, et des végâneries. Le questionnement sur la façon de raconter, de démêler le vrai du faux, la problématique de la justesse et de la justice comme son attachement aux libertés courent tout le long de ce recueil pétillant d’humour et d’intelligence.

SELECTION d’aphorismes 

Au théâtre, le public aime les pièces à conviction.

Quand le roi n’a plus rien, il a de quoi être déchu.

Les yachts sont des navires de fortune.

Pour renouveler la littérature, faudrait remettre les conteurs à zéro.

Dire que les tragédiens ont connu les premiers souffleurs de vers.

Ne jamais jouer au casino avec un dé faux.

Le chaud lapin court plusieurs lèvres à la fois.

Un seul être ne like pas, et tout est dépeuplé.

Dans mon bureau, je passe tous les jours l’inspirateur.

L’Ukraine…  et sa politique de l’hôte russe.

Je viens faire un vaccin contre l’épithète C. (in Maux d’hôpitaux)

Le comédien est quelquefois un bon menteur en scène.

Au musée, certains tableaux passent inaperçus, ce sont les toiles filantes.

Pour l’artiste, la gratuité est souvent le prix à payer.

Aux USA, après trois heures de route, t’es souvent dans le même état.

Le bon professeur n’est pas forcément un donneur de leçon.


Gaëtan FAUCER, Le hasard arrive toujours à l’improviste, Cactus Inébranlable, coll. P’tit Cactus, 2021, collage de couverture: [A l’arrache], 75 p., 10€.

Le recueil (en savoir plus & commande) sur le site du Cactus Inébranlable

LE ROUGE-GORGE de PHILIPPE LEUCKX (Ed. Henry) / Une lecture d’Éric ALLARD

Article - Association des écrivains belges de langue française

Alors qu’il est occupé au potager, le poète voit surgir, à moins d’un mètre cinquante, un rouge-gorge.
« C’est l’inattendu dans nos vies. [.…] Le rouge-gorge s’est montré au plein milieu de mes doutes. […] Le rouge-gorge savait que j’étais d’une mélancolie dense. Il venait contrer ma tristesse. »

L’oiseau imprévu se plante, si on peut dire, dans le décor, au plus clair des jours, pour rassurer l’homme, instaurer un dialogue entre la nature et lui-même, le relier à son enfance et éloigner les nuits du chagrin et de l’angoisse, en relation continue avec les absents, les « mille vies parallèles » à la sienne.

Le rouge-gorge n’est pas la seule apparition dans la vie du narrateur-écrivain, il y a aussi la petite Laura, née elle aussi comme un miracle, une grâce, un autre oiseau inespéré et si bienvenu.

De Laura, il écrit :

Elle sait ouvrir mon ciel

jusqu’à ses bleus profonds

et m’enjoindre

d’oublier les miens

petites blessures de rien

Puis, Philippe Leuckx nous fait partager ses je d’ombres et de lumières, à sa façon, douce et aigue, jamais convenue, ménageant de subtils bonheur d’écriture au gré, notamment, de ses marches « au hasard des souvenirs » ou « dans la splendeur cachée  de ruelles […] secrètes », et de son exigence poétique. Comme dans de précédents recueils, il glisse du vers à la phrase pour exprimer, au plus près de ses sensations et de la « pulsion du monde », ses émerveillements comme ses moments de lassitude.

La proximité avec la nature, son attention aux lumières du jour et à la succession des saisons sont le gage chez Leuckx d’une connexion à l’enfance, jamais démentie et qui constitue le terreau où souvenirs et mots lèvent et fructifient.

Malgré tout, et c’est ce qui ressort ici et là aussi de ce beau recueil, les mots ne viennent pas automatiquement de ce qu’on observe ou perçoit, même si on leur accorde une place de choix.

Il faut vivre, prendre du champ, les laisser se poser, reprendre corps, de même qu’il ne faut pas penser enfermer tout le monde dans leurs lettres. Ils viennent, il semble, comme l’oiseau, sans qu’on puisse le prétendre ; il s’agit seulement de favoriser leur venue.
Comme l’oiseau, comme Laura, ils sont « une illumination » dans la marche de l’existence.


Philippe LEUCKX, Le rouge-gorge, Ed. Henry, coll. La main aux poètes, France,2021, vignette de couverture : Isabelle Clément, 46 p., 8€.

Le recueil sur le site des Editions HENRY


LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 102. CHIEN DE PIANO

Ah si les chiens pouvaient parler ! - La leçon de piano d'André Manoukian

Le chien de piano est un tireur de mélodies, un traîne-notes, un remorqueur de claviers. Sur la neige de la portée, il glisse ses bémols et ses dièses, ses triples croches et ses quarts de soupir. Les mélomanes à la petite semaine de Noël en font des oreilles en feuille de houx, ils tombent de leur chaise musicale. Encore un peu, ils remiseraient leur stylo à sonnettes et s’inscriraient à la fanfare de leur quartier pour jouer des timbales et du triangle (s’ils reconnaissent les cuivres des bois de chauffe).

Le chien de piano aboie au clair de lune de la sonate de Beethoven sinon au mouvement musical de la suite bergamasque de Debussy. Il en faut pour tous les types de tympans, les traceurs de violoncelles autant que les ramasseurs de cymbales, les joueurs de sérénade comme les lanceurs d’aubade.

Le chien de piano ne vaut pas le Chat de Scarlatti marchant sur le clavecin de son maître pour un thème de fugue mémorable. Mais n’a-t-il pas imposé sa marque dans La Voix de son maître où on le voyait, tout ouïe, japper à l’oreille d’un parlophone, avant de sillonner tous les tours de disque de vinyl ?  

Le chien de piano est un transporteur de musique, il entraîne les orchestres philharmoniques et les bides bands dans les contrées les plus hautes de l’exploration auditive, là où ça siffle et où ça souffle. Il vit de rengaines et se nourrit de dos d’os de guitare sèche. Il souffle dans les trous de clarinette et se prélasse sur les cordes frappées d’un clavecin bien tempéré. C’est un bouledogue du son, un husky à bas décibel. 

Attention à ne pas confondre le chien de piano, doux comme un (motet de Jean) Mouton,  avec le pittbull de parano qui vous déchiquetterait une contrebasse armée d’un plectre de luthier plus vite qu’un arracheur de danses ne vous enlève une mauvaise valse d’un ballet viennois.

Enfin, une voix n’est pas coutume à La Fabrique des métiers de l’ouïe (qui défend la veuve poignet et l’orpheline) : et si (Doré compris) nous abattions le chien de piano, obsolète, qui marche sur trois pattes, et sans nulle référence de musique classique, pour laisser couler la luge de la bonne musique dans l’étang dégelé de la musique de variété genre aboyeurs de rap ou miauleuses de soul autotunées ? Avant que la société protectrice des cabots de bastringue ne réclame sa peau pour servir d’étendards à leurs complaintes canines.  

PREMIÈRES LECTURES – LES CACTUS NE CRAIGNENT PAS L’HIVER / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Quelle que soit la saison les recueils d’aphorismes du CACTUS INEBRANLABLE fleurissent sur les rayons des libraires, je vous propose donc deux titres de cet éditeur parmi lesquels s’est faufilé un recueil du grand spécialiste du Pays noir, l’ami Eric DEJAEGER, édité, pour cette fois, par GROS TEXTES, même s’il est un élément chevronné de l’équipe du Cactus. Il sera dans la meilleure compagnie avec Paul LAMBDA et Gaëtan FAUCER. Quel que soit l’éditeur, il est toujours important de proposer des formes courtes d’écriture, elles sont trop souvent insuffisamment reconnues.


Le désespoir avec modération

Paul Lambda

Cactus Inébranlable Editions

Paul est toujours aussi lambda qu’il prétend l’être et que son éditeur le pense lui aussi, il l’inscrit dans sa biographie de l’auteur comme il l’inscrivait déjà dans celle qui figurait dans le précédent P’tit Cactus de Paul : « ni Belge ni surréaliste ». Et pourtant, il manie le court avec dextérité presque aussi bien que ses grands devanciers auxquels il a rendu un vibrant hommage dans son monumental Cabinet lambda. « Il écrit des miettes et, les jours heureux, des confettis… ». Dans ce nouveau recueil, il mêle les réflexions les plus fulgurantes, deux ou trois mots pas plus, aux novelettes de plusieurs lignes, comme le montre les deux notes ci-dessous :

« Quelle ne fut pas la surprise des deux employés du cimetière quand ils aperçurent la mention Ne pas déranger écrite avec de la terre encore humide sur la stèle de Monsieur B., enterré depuis vingt ans, que sa veuve venait de rejoindre l’avant-veille ».

« Demain rétrécissait ».

Son éditeur précise que : « Chaque note contient de l’humour, de la poésie, du second degré, des images, des micro-histoires, des paysages, de la métaphysique et des poils de taupe dans une proportion variable ». Moi, à l’occasion de ma chronique de son premier P’tit Cactus, j’avais écrit : « … les traits d’esprits s‘enchaînent ainsi de ligne en ligne, de page en page, parce que chez Lambda l’aphorisme est avant tout un trait d’esprit, un trait d’esprit d’une grand finesse qui souvent tutoie l’absurdité sur fond de poésie avec un zeste de sensibilité… ». Manifestement nos opinions se rapprochent et je ne changerai d’avis à la lecture de ce présent recueil, pour moi, le trait d’esprit est toujours la marque de fabrique de Paul. Ses aphorisme ne sont jamais au ras de la moquette, il faut souvent monter une marche supplémentaire, parfois même deux ou trois, pour atteindre le niveau de compréhension de son aphorisme. Paul est un intellectuel de l’aphorisme même s‘il en reste un artisan. Je vous en livre quelques exemples pour vous en convaincre :

L’apocalypse est l’une de ses préoccupations récurrentes : « Hélas, un peu d’apocalypse chaque jour n’immunise pas contre la fin du monde ».

Encore la fin du monde : « Le monde s’arrêta de tourner et les hommes filèrent droit ».

Peut-être encore la mort mais avec beaucoup de poésie : « On l’a retrouvé noyé dans ses pensées, parmi les nénuphars ».

Il craint la civilisation de la machine qui détruira l’humanité : « Elle a souri à la machine qui ne l’a pas reconnue ».

Et pour conclure, je ne résiste pas au plaisir de citer ce clin d’œil à Modiano et à son incomparable capacité de ne jamais terminer son propos : « Les soirs de brouillards, dans certaines rues parisiennes, flottent des bouts de phrases que Modiano n’a pas finies ». J’y aouterai ce doubles zeugmes dévoilés avant que d’être écrits : « J’ai un petit faible pour les zeugmas et les yeux clairs, dit-il en prenant son temps et une deuxième part de tarte aux fraises ».

Je vous avais prévenus, avec Paul, il faut parfois grimper une rampe complète pour accéder au plaisir suprême de sa lecture.

Pour commander le recueil sur le site du Cactus


Je crie de rage

Éric Dejaeger

Gros Textes

Ce petit recueil tombe à pic pour récolter des nouvelles du barde du Pays Noir, c’est moi qui l’affuble de ce pseudonyme digne des épopées des Chevaliers de la table ronde, la table et ses ripailles il connait bien et je trouve donc que ce surnom lui sied à merveille. Après les longues retraites imposées par Monsieur Virus, il est toujours réjouissant de constater que le amis auteurs, éditeurs et tous les gens de la chaîne du livre se portent bien. Ce texte montre qu’Éric n’a rien perdu de sa verve littéraire ni de son causticité et encore de sa vivacité d’esprit. Voici quelques exemples pour vous en convaincre :

« Con cave qu’on vexe. » (celui-là, je l’adore, quelques syllabes et voilà un joli trait d ‘esprit).

« L’unijambiste sait toujours sur quel pied danser. »

« Un ordinateur qui plante ne récolte rien. » (Ca c’est bien vrai aurait dit la Mère Denis).

J’ai eu aussi l’impression, l’âge venant, son arbre généalogique se peuplant, qu’il avait acquis une petite couche de sagesse, peut-être, mais ce n’est pas criant de vérité :

« Plus le temps passe, plus il me dépasse et moins il me tracasse. » (Je partage sans problème d’autant que j’ai déjà pris une belle avance).

« On parle de moins en moins de l’intelligence naturelle. Très mauvais signe. » (Ca ça me travaille sérieusement même si ça me concerne de moins en moins).

Il cultive toujours un anticléricalisme militant et un certain goût pour la grivoiserie même celle-ci tourne plus souvent à la coquinerie :

« J’ai fait une apparition à Lourdes. Personne n’a rien vu. » (c’est aussi une façon de se poser en rival de celle qu’on vénère habituellement en ce lieu).

« Madame, ne dite plus « Mon ancien amant devenu impuissant » mais « Mon ex sans trique. »

Mais j’ai surtout noté quelques belle réflexion sur la dégradation de notre société qui laisse sourdre une certaine inquiétude :

« A 16 ans avec ma Flandria 50 cc et pas de téléphone en poche, j’étais bien plus libre que maintenant ».

« La gent politique ne s’intéresse pas à la race humaine. Elle veut le pouvoir, point ».

C’est peut-être pour ça qu’il réserve un petit paragraphe particulier à l’intention de ceux qui nous dirigent bien mal selon ce que laissent entendre ses réflexions sur le sujet.

Le poète a toujours raison, seul lui a le front éclairé, mais « C’est toujours cet imbécile de critique qui fait le poète, lequel devient un imbécile de plus ». Je tiens à préciser que je ne n’ai aucune compétence pour faire une critique que je me contente d’écrire ce que j’ai ressenti à la lecture des textes que je dévore régulièrement. Façon de se défiler pas très élégante …

Pour commander le recueil sur le site de Gros textes


Le hasard arrive toujours à l’improviste

Gaëtan Faucer

Cactus inébranlable éditions

Depuis de nombreuses années, je croise Gaëtan sur les réseaux sociaux et divers blogs littéraires sans jamais n’avoir lu la moindre ligne de sa cependant déjà abondante bibliographie. J’ai dû attendre que le perspicace et piquant Cactus m’offre enfin l’opportunité de lire ce joli recueil d’aphorismes pour apprécier on écriture. L’éditeur dit de lui qu’il « écrit des aphorismes comme d’autres tirent à la mitraillette ! Ca fuse, ça explose, ça éclate et surtout, comme il vise bien, ça fait mouche » à chaque fois. C’est muni de cet avis que j’ai ouvert le recueil, j’ai été immédiatement sous le feu de la mitraille « aphoristique » de l’auteur. Comme le stipule son éditeur, il tire en rafales courtes, quelques mots seulement, et, comme au cinéma, sans recharger, il envoie une nouvelle rafale et ainsi de suite jusqu’à ce que la page soit bien remplie.

Les jeux de mots les plus fins, les raccourcis fulgurants, les incongruités littéraires, les doubles sens désopilants, les calembours improbables, les traits d’esprits acérés, …, toutes les munitions littéraires lui sont bonnes pour garnir son chargeur et tirer des aphorismes à pleine page. Le premier donne déjà le ton : « L’essence de l’humour noir ne pollue pas ! », et voilà c’est parti pour une première rafale ! « Quand les mots dansent sur le papier, le rythme n’est jamais loin ».

D’autres suivent et l’humour n’est pas toujours noir : « Personne ne peut vous voler votre éclat de rire », non seulement c’est très rôle mais c’est aussi très bon ! Et pourquoi ne pas enchaîner et rire jusqu’à ne plus pouvoir : « Vu qu’il faut mourir, j’espère que ce sera de rire ». Pour Gaëtan, l’humour est un vrai carburant mais j’ai bien aimé aussi ses traits d’esprits comme celui-ci : « Verlaine rédigeait souvent des mots d’excuse pour ses absinthes répétées ».

Gaëtan aime les femmes et sait très bien les flatter : « Si la femme était mauvaise, le diable en aurait une », mais il aime beaucoup moins les mangeurs d’herbe : « On ne peut plus rire de tout. / On ne peut plus manger de tout ». Le monde devient bien triste, heureusement que des auteurs comme Gaëtan savent distiller l’humour à pleines rafales sans lésiner sur les éclats.

A la fin de son recueil, Il a réservé un espace pour des thèmes bien précis :

Le milieu hospitalier : « Ma mère a 93 ans, et elle voudrait un rendez-vous avec un médecin du sport ».

Le monde animal : « Sans se parler les animaux se comprennent mieux que nous ».

Le monde du théâtre, qui est aussi le sien : « L’artiste et son égérie sa muse ».

J’ai beaucoup ri, j’ai aussi dégusté nombre d‘aphorismes sans lésiner sur le plaisir de les lire, j’ai ainsi bien apprécié ce recueil et je l’ai d’autant plus apprécié que sa dédicace m’a beaucoup ému car elle s’adresse à mon complice de lecture qui est surtout mon ami depuis plus d’une décennie et plus deux cent mille pages lues, j’ai fait une évaluation approximative à partir de données fiables : « A Éric Allard, un merveilleux écrivain, mais aussi un formidable passeur, un partageur, un rassembleur dans le monde des lettres belges, … »

Et comme les amis de mes amis sont mes amis … Gaëtan devinera la suite !

Pour commander le recueil sur le site du Cactus

DIALOGHI CON IL GIORNO / DIALOGUES AVEC LE JOUR d’Isabelle PONCET-RIMAUD (Ladolfi) / Une lecture de Sonia ELVIREANU

Dialogues avec le jour-Dialoghi con il giorno - Isabelle Poncet-Rimaud - copertina

Le plus récent recueil de poèmes d’Isabelle Poncet-Rimaud Dialogues avec le jour vient de paraître en italien dans la belle traduction du poète et traducteur italien Giuliano Ladolfi. La poétesse française n’aurait pas pu trouver un traducteur plus raffiné et passionné  à résonner avec sa sensibilité que Giuliano Ladolfi, le promoteur en Italie d’une poésie ancrée dans la réalité. Deux langues avec leur sonorités différentes, mais harmonieuses se rencontrent pour parler du quotidien.

Un dialogue avec soi-même, jour à jour, permet à d’Isabelle Poncet-Rimaud d’observer plus attentivement la réalité et de s’observer soi-même à travers ses sentiments et ses états d’âme. Mais elle se garde de faire de son écriture une chronique de ce temps bouleversé par la pandémie, comme le font certains poètes et romanciers. Elle ne cède pas la place de la vraie poésie au minimalisme, au prosaïque du réel trop accrochant, elle se tient à la hauteur de la grande poésie qu’elle a toujours écrite.

Les poèmes s’enchaînent sans titres, il n’y en a que de très rares à en avoir un titre pour marquer un événement, comme le premier, Confinement, pour nommer une situation hors du commun, vécue non seulement par la poète, mais par le monde entier. C’est le début d’un temps fracassé, lourd, paralysant, celui de l’exil imposé.

Elle surprend l’atmosphère pesante de l’espace qui se rétrécit et se ferme sur l’homme, la sensation d’être prisonnier, l’incompréhension d’une force obscure qui s’infiltre dans la vie des gens, les tenant immobilisés contre leur volonté, l’inquiétude et la peur face à la mort, autant d’images qui renvoient à l’absurde existentiel de Camus. On se rend compte de l’authenticité du vécu pendant l’isolement, chacun se retrouve dans les vers d’Isabelle Poncet-Rimaud.

Isabelle Poncet-Rimaud (auteur de Entre les cils) - Babelio
Isabelle Poncet-Rimaud

La première image est celle de la ville immobilisée, où le rythme de la vie s’arrête brusquement. Un silence écrasant règne partout, pareil au linceul, présage de la mort, il pèse comme un fardeau sur l’âme:

« La ville

en arrêt, 

comme un chien de chasse

renifle la proie cachée.

Tout se tait. »

La ville est paralysée, suspendue entre la vie et la mort, l’homme solitaire, isolé, désorienté, en attente : fin ou renouveau.

Seul l’oiseau traverse le silence de la ville immobile, symbole du vol, de la liberté, alors que la poète, « sentinelle au balcon », guette l’heure de vie ou de mort, nuit et jour, entre l’angoisse et l’espérance:

« Attente traversée de l’humeur vagabonde

des oiseaux-sémaphores

qui relie l’homme mis à terre

au langage oublié du ciel.»

Rendu à la solitude insupportable, à la claustration, à la peur, le dialogue avec soi devient source de résistance psychique, de même que le printemps qui fait renaître les arbres, alors que les mots s’efforcent de livrer des sentiments confus, faire sentir la fragilité de l’être dont les heures semblent comptées.

De fenêtre en fenêtre, le long des rues désertes, les regards de survie, de reconnaissance d’une humanité vouée à l’incertitude du demain, l’appel à la vie, l’amour, le souvenir, le regret sans consolation pour ceux emportés par ce temps « fou », malheureux.

Comment faire face à la solitude, à l’isolement, à la peur de mourir sinon en les affrontant, rêver, espérer, retrouver le rythme naturel de la vie paralysée par la peur? La fête de Pâques  devient « signe d’Espérance »:

« Faire de l’exil

une terre de retour,

de l’immobile une transhumance,

de la distance

un accueil,

de la perte

une partition

pour les notes de la vie. »

La métaphore ne manque pas de créer les images de la vie sur l’horizontale et sur la verticale, surtout celle de l’oiseau que retient le regard captif. Il ranime l’envie de s’échapper du confinement, de se réjouir de la vie ; ou  l’image de l’arbre, lien entre la terre et le ciel, riche de sens :

« Chien de garde tapi

en creux d’âme,

le manque attend

prêt à bondir

sur l’ombre fugace

d’un souvenir de liberté. »

Dialogues avec le jour d’Isabelle Poncet-Rimaud ne reste pas dans la pesanteur de l’isolement, de la peur, mais retrouve l’espérance, exhorte à la vie, « à la faveur d’exister  »

Sonia ELVIREANU


Isabelle Poncet-Rimaud, Dialoghi con il giorno/ Dialogues avec le jour, Ladolfi Editore, 2022.

Le recueil sur le site de l’éditeur

Le site d’Isabelle PONCET-RIMAUD

LEA NAGY, UNE PÉPITE VENUE DE HONGRIE


Lea NAGY est une poétesse hongroise née en 2000 à Budapest. Elle a publié deux recueils « Kõhullás » et « Légörvény » aux Editions Napkút à Budapest. Elle a été lauréate du prix du meilleur « jeune poète hongrois » en 2018. Un troisième recueil est en cours de préparation en hongrois ainsi qu’un premier recueil en langue française aux Editions du Cygne à Paris.


TROIS POÈMES


Pile


dans un long manteau brun.

à neuf heures quarante pile.

tu m’attends sur le parking, comme toujours.

j’entre dans ta voiture.

tu m’offres une cigarette.

ta main tremble.

tu trembles.

à neuf heures cinquante pile.

j’accepte.

et on démarre.


+

Les furieux et les fous


nous n’avons plus d’air

la pression est trop grande

je te dis de le faire

encore

roule plus vite

dépasse-le

un vacuum

espace vide

à peine sentons-nous le bout de nos doigts

seul l’engourdissement sur nos lèvres

nous courons furieux

comme des fous engourdis

le sifflement furieux du téléphone

comme une douleur de machine  hurlante

résonnements lointains dans l’oreille

le goût du sang

souvenirs d’un piano et d’une cabine suffocante

le sang sur les draps

qu’en circulant à travers les feuilles tombantes des arbres

notre niveau de sérotonine va dans la même direction

que ce qui est sur toi

y compris ta peau ne m’interpelle même pas

pourtant ce n’est qu’à travers cela que tu sens quand je te tâte

qu’en même temps dieu existe

et n’existe pas

que l’homme n’est plus du tout un animal

mais quand même

que les animaux sont furieux

et fous.


+

Le piano


Dans ton salon il y avait
un piano couleur os.

Dans l’ennui nous appuyions
sur une touche.

Nous chantonnions en plus.

Tu te souviens?

Tu sais, juste pour que
quelque chose remplisse ton

appartement loué à Buda,

recouvre son silence moisi.

À l’époque nous étions

encore beaux tous les deux.

C’était l’automne.

Je te voyais de moins
en moins.

Je n’arrivais pas à dormir.

Maintenant non plus.


Traduction et interprétation par Lea Kovács


Pour en savoir plus

Une interview de Lea NAGY (en hongrois) :
https://www.magyarkurir.hu/hirek/legorvenytol-kohullasig-talalkozas-nagy-lea-koltovel

2022 – PREMIÈRES LECTURES : L’OBSESSION DE L’ÉDITION / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans ces deux romans de Claude DONNAY et de Catherine DESCHEPPER, un des protagonistes majeurs de l’intrigue est obsédé par son besoin de publier un livre soit pour sauver sa face en même temps que son amour, soit pour atteindre la notoriété à laquelle il rêve. Le livre est encore un mythe qui fait fantasmer de nombreux auteurs en puissance ou, plus souvent, dans l’impuissance d’écrire quelques lignes simplement correctes. En l’occurrence, je vous propose deux livres de la meilleure écriture qui, eux, ont bien mérité d’être publiés.


L’heure des olives

Claude Donnay

M.E.O.

L'heure des olives - Claude Donnay - Babelio

Nathan simule un burn out pour quitter son job et retrouver sa liberté, sa femme est en train de le quitter, il se sent un peu coupable. Il ne veut plus de cette vie avec une belle famille qui ne connait que deux préoccupations, le pouvoir et l’argent, une sœur qu’il ne voit presque plus et un job qui ne le passionne nullement. Il rêve d’une vie simple et authentique, il ne veut plus des faux-semblants et des artifices. Sa sœur réussit à l’emmener à la campagne pour un week-end de détente où il rencontre Alex, une femme plus âgée que lui qui l’attire franchement, elle l’entraîne en balade dans la campagne où ils finissent par se séduire mutuellement.

Il a menti à Alex, Alexandra, elle lui a menti elle aussi, ils ont inventé des personnages compatibles pour vivre une aventure en cachette, loin de leur monde réciproque. Mais leur histoire bascule quand Nathan, voulant en savoir plus sur sa belle, découvre qu’elle est avec sa collègue une égérie du monde parisien de l’édition, qu’elles font et défont les carrières littéraires des plus grands auteurs. Alors, pour l’épater et redorer son image personnelle, il lui dit qu’il écrit et le prouve en lui adressant, sous son nom, le manuscrit que son père a écrit. Hélas, pour lui, ce texte est très bon, il est promis à une belle carrière éditoriale ! Nathan bascule alors totalement dans une double vie, dans un imbroglio insoluble dont il ne pourra sortir qu’à l’aide d’une écrivaine qui le confie à son père.

Ce texte d’une très grande richesse comporte plusieurs entrées, c’est tout d’abord une réflexion sur le mensonge, le mensonge provoqué par les vices de notre société où il faut souvent mentir pour ne pas perdre la face et tout ce qui s’en suit. Nicole trompe Nathan qui le quitte, Alex ment à Nathan sur sa double vie, …, mais c’est surtout Nathan qui ment à tout le monde (employeur, épouse, famille, …) en laissant croire qu’il souffre d’un « burn out » mais aussi à son père à qui il a volé son manuscrit pour le faire éditer sous son pseudo personnel. L’auteur semble se demander comment peut-on vivre dans notre monde en disant toujours la vérité ? Est-elle seulement bonne à être toujours dévoilée ?

DONNAY Claude | AREAW
Claude Donnay

C’est aussi un livre militant où l’auteur à travers le récit escroqué au père qu’il plonge en abyme dans l’histoire de Nathan – ou peut-être est-ce l’histoire de Nathan qui tombe en abyme dans le récit paternel ? – défend farouchement la cause de ceux qui aident les migrants à trouver un meilleure vie dans un monde où ils sont contraints de se réfugier sans y être acceptés.

On peut y voir aussi une belle image de la femme moderne, libre, indépendante, chargée de haute responsabilité : Nicole est une executive woman, Pénélope et Jasmine règnent sur le monde littéraire germanopratin, Pénélope et Nicole ont des amants de passage, Ludmilla et Ingrid sont des artistes reconnues. Toutes sont des femmes séduisantes et entreprenantes qui n’hésitent pas à séduire quand elles en ont envie, ce sont elles qui décident ! Ce livre est aussi un « témoignage » sur l’écriture et le cahoteux parcourt que doivent emprunter ceux qui veulent recevoir la reconnaissance de l’édition qui n’est hélas, pour bon nombre, qu’une illusion éphémère.

Mais, à mon avis, ce roman est avant tout un grand texte sur l’amour, pas toujours possible, mais l’amour sous toutes ses formes : Nicole et Nathan auraient pu construire un bon couple mais la barre parentale était trop haute, Pénélope a aimé John, Ludmilla aime Ingrid, Côme tombe amoureux d’une migrante, … Et l’amour n’est pas que sexuel, il existe aussi entre le père et le fils, le frère et la sœur et il peut se muer en amitié comme entre Nathan et Anton. Mais ce roman est avant tout un grand roman d’amour impossible, une histoire d’amour comme il n’en existe que dans les grandes œuvres littéraires qui surpassent les temps.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.


Le complexe du gastéropode

Catherine Deschepper

Weyrich

Complexe du gastéropode (Le)

Un aristocrate terrien s’ennuyant dans sa campagne wallonne décide, sous l’impulsion de son épouse désireuse de jouer les égéries littéraires, de créer une résidence d’écrivains dans son château. Quatre auteurs « en devenir » sont sélectionnés pour résider un mois dans le château en y écrivant leur deuxième livre, celui qui compte réellement, celui qui assure le succès et la réputation. Le meilleur des textes sera édité. Sont donc réunis dans le château : Emile qui n’est là que pour profiter d’un logement le temps d’en trouver un autre après avoir été chassé du sien, Jean Paul qui n’est là que par la force de la conviction de sa nouvelle compagne, Nadine qui jouit déjà d’une réputation suffisante pour entraîner avec elle une bande de fans surexcités et Nicolas celui qui se sent le plus à même de remporter le trophée. « … Ils étaient quatre auteurs présents dans un même endroit, pendant un mois, pour obtenir une promesse d’édition, le livre second, celui qui compte, celui qui ferait décoller sa carrière. Il faudrait donc, …, que Nicolas élimine un à un tous ses concurrents… ». Nicolas est décidé, il éliminera ses adversaires en écrivant son forfait, « Ce n’était pas bien compliqué à imaginer un huis clos dans un château, un trophée à l’arrivée, une concurrence à éliminer… »

Dans un texte un peu surréaliste mais surtout burlesque, nourri de néologismes destinés à actualiser le langage, à le mettre en phase avec le langue parler actuelle, Catherine raconte les tribulations rocambolesques de ces quatre auteurs, tous un peu déjantés, qui subissent les événements avant même de commencer leur copie. Avec ce texte elle veut surtout montrer ce qu’est la littérature belge aujourd’hui, ce qui la motive : le besoin d’écrire, l’argent, la gloire, la reconnaissance, le besoin de paraître, l’art pour l’art… Un exposé brossant un tableau comme un condensé de la littérature belge contemporaine.

Catherine Deschepper | Le V Mag
Catherine Deschepper

C’est aussi une métaphore de tous les problèmes rencontrés par les auteurs actuels : la difficulté de se faire éditer, le tropisme parisien, le manque de notoriété, la faiblesse de la médiatisation, le manque de reconnaissance, l’insuffisance des structures et des relais de promotion, tout ce qui empêche les auteurs belges de rayonner sur l’ensemble de la francophonie. Les fans de Nadine ne sont que des énergumènes aculturés. « Elle mesurait aussi que son « enfermement » avait renforcé chez ses lecteurs cet effet d’empathie voyeuriste et de curiosité malsaine qu’on observait, …, chez les amateurs de télé-réalité ». La littérature n’échappe pas aux travers humains, au contraire, elle pourrait peut-être les aviver.

L’échec du plan de Nicolas, les déconvenues essuyées par les autres, l’extravagance et l’inconsistance de ces pseudos auteurs provoquent une véritable débandade qui atteint son paroxysme au moment de la conférence de presse décisives pour l’attribution du prix. La soirée se termine en une lamentable déconfiture qui laisse présager de lendemains bien difficiles pour les lettres belges. La maîtresse des lieux comprend vite l’étendue du désastre, « Elle ressentit …un dégoût proche de la nausée et le besoin urgent de lire des livres sans rien connaitre de ceux qui les écrivent, les produisent, les commentent, les promeuvent ». Comme disait un auteur de ma connaissance : « le texte, que le texte » je le crois de plus en plus…

Le roman sur les site des Editions Weyrich

LETTRES DE FUITE d’HÉLÈNE CIXOUS (Gallimard) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Depuis mes vingt-cinq ans, l’adoration que j’éprouve pour Proust ne m’a pas lâché. Chaque fois que je m’embarque dans la Recherche, même pour un temps très court, je me retrouve dans l’état d’esprit de Rousseau, allongé dans sa barque, dans les parages de l’Ile de Saint Pierre, au milieu du lac de Bienne. Les ondulations de la phrase, les glissements de sens, la contiguïté onirique des temps et des lieux surgie d’un sentier tout « bourdonnant de l’odeur des aubépines » me portent à l’extase aussi sûrement que les douces oscillations de l’embarcation du philosophe…

Surprise : j’ai retrouvé cet état de lévitation littéraire à la lecture de Lettres de fuite où il est beaucoup question de Proust. L’ouvrage a pourtant de quoi rebuter. Ses presque 1200 pages constituent la transcription fidèle de l’enregistrement de trois années du séminaire qu’Hélène Cixous tient annuellement depuis maintenant une cinquantaine d’années. Sont reprises ici les séances des années 2001 à 2004. Le travail titanesque d’édition a été mené par Marta Segarra.

La manière est ébouriffante : sans autres notes que des photocopies surlignées de textes sélectionnés pour leurs « foyers de signifiants » et leur travail sur la langue, Hélène Cixous s’enfonce dans un territoire qui, pourtant largement balisé, se renouvelle sous nos yeux par l’audace et la liberté des chemins empruntés.L’autrice explique ainsi sa démarche : « moi quand je travaille pour ce séminaire, je fonctionne par associations ; je me dis : ce champ a déjà été labouré ; je suis chez Rousseau mais je franchis le ruisseau de Rousseau et je me retrouve chez Montaigne. Les associations sont toujours enrichissantes, même si parfois ce sont des impasses, des trompe-l’œil ». Dans le flot d’une parole ample mais toujours maîtrisée, roulent des auteurs aussi divers que Shakespeare, Euripide, Montaigne, Thomas Bernhardt, Stendhal, Kafka, Maurice Blanchot, mon cher Proust, sans oublier la Bible source première de toute littérature. Tous ces auteurs, s’interpellent par-dessus les siècles, se répondent, rebondissent, et en une incessante mutation du sens, forment l’étoilement d’une lignée improbable.

Lettres de fuite : ce beau titre nous vient en droite ligne d’Albertine disparue qui s’ouvre sur la lettre de fuite d’un être de fuite : tout le roman ou presque va s’articuler sur la stratégie du narrateur et les trajectoires multiples (« destinerrance ») de sa propre réponse, tentative retorse d’entraver « la fuite du temps, la fuite érotique ».

L’obsession du temps et de son plus diligent messager – la mort – hante la parole de l’oratrice.  Ainsi dans son commentaire de L’instant de ma mort. Dans ce texte troublant et percutant Maurice Blanchot raconte comment il fut sauvé in extremis du peloton d’exécution, faisant là « l’inexpérience exceptionnelle de mourir », manière de se tenir en équilibre sur « l’extrême approximation qu’est l’instant sur l’échelle mobile du temps ». Passant à Derrida avec l’œuvre duquel elle est en dialogue constant, Hélène Cixous nous rappelle que nous ne sommes que des survivants provisoires. Nous recevons de la mort, de chaque mort qui nous touche, « une déclaration d’une fin du monde. Quelque chose se divise. Le survivant est atteint, c’est un survivant blessé, mutilé, amputé du monde. »

Hélène Cixous - Bibliographie | BnF - Site institutionnel
Hélène CIXOUS

Ce qui me frappe dans Lettres de fuite, c’est une méthode d’analyse qui semble transposer dans le travail théorique et critique l’approche proustienne du réel, toute en débordements, altérations de sens et associations inouïes. Souvent une phrase, quelques mots dérivés d’un texte, donnent son titre au séminaire (Par exemple Le corps étranger que je suis) ou suscite la relance de la réflexion. Ensuite, c’est comme si le télescopage de ces quelques signifiants libérait une capacité de transe amenant à la suite les uns des autres, passant l’un dans l’autre,  toute une parentèle d’auteurs surgis  par magie, comme chez Proust un coquelicot nous mène de Tansonville à la mer. C’est très fort et rapidement addictif.

Autre trait particulier de ce voyage en littérature : il reste accordé à l’actualité brûlante du moment, maintes séances embrayant sur un commentaire en forme de liaison avec le propos du jour. Ainsi le 4 mai 2002, c’est en évoquant le « séisme Le Pen » du premier tour des élections présidentielles et sa charge d’exclusion, de rejet et de préférence nationale qu’Hélène Cixous aborde la médiation proustienne sur l’art telle qu’elle se donne notamment dans les tableaux d’Elstir, marqués par une thématique de non-démarcation, d’estompement des limites et des séparations ; l’anti-Le Pen par excellence. Une manière de nous rappeler que « nous ne sommes pas des êtres schizés et que l’art n’est pas dissociable, détachable d’un contexte ; il est réflexion du monde et sur le monde sous ses formes les plus dramatiques ».

L’ouvrage d’Hélène Cixous m’a donc captivé, enivré. Un regret : dans un travail critique de cette ampleur auquel tout lecteur aimera revenir, l’absence d’un index est vraiment fâcheuse. Un bémol encore: le travail sur le signifiant et l’utilisation des ressources analytiques sont extrêmement éclairants et concourent à une lecture très personnelle de tous ces grands textes. Parfois outrés, ils leur arrivent cependant de surcharger l’analyse.

Lors du séminaire du 13 mars 2004, Hélène Cixous nous livre ce qui pourrait être la conclusion de toute étude critique de la littérature aussi bien que son préambule : « la littérature est juste, parce qu’elle nous donne l’occasion d’apprendre (…) à lire tout, à tout lire, aussi bien un texte littéraire qu’un visage, (…), un événement, une structure. (…) Elle est l’immense table de l’intelligence qui saisit les vibrations les plus cachées. »

Le livre sur le site de Gallimard