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LES LECTURES d’EDI-PHIL #47 (février 2023) – COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES

Les lectures d’Edi-Phil

Numéro 47 (février 2023)

Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche :

deux objets (très) littéraires non identifiés (Luc Dellisse, Alexandre Millon), cinq romans (Vincent Engel, Nathalie Stalmans, Ziska Larouge, Charles Bertin, Tom Lanoye), un micro-essai (Nausicaa Dewez), un recueil de nouvelles (Marc Quaghebeur), un roman graphique (Gérard Bedoret/Pierre Klein/Olivier Corten) et quatre recueils de poésie (Yves Namur, Philippe Colmant, Pierre Yerlès et Pïerre Schroven) ; les maisons d’édition (françaises) Eléments de langage, Lettres vives, Fayard, Futuropolis, Les escales/10/18 et La différence, (belges) Lamiroy, Murmure des soirs, Samsa, Academia, Espace Nord, Ker, Bleu d’encre et L’arbre à paroles.

= = =

(1)

Vincent ENGEL, Le miroir des illusions, roman, Les escales/10-18, Paris, 2016, 526 pages.

De Vincent Engel, j’avais déjà lu plusieurs ouvrages et découvert diverses facettes : intellectuel engagé, brillant éditorialiste, concepteur de projets, fervent défenseur de l’art de la nouvelle, etc. Mais, à considérer l’écho qui l’entoure, me manquait d’avoir pleinement rencontré le romancier d’Oubliez Adam Weinberger et Retour à Montechiarro, les mystères entourant les récurrences de personnages ou l’utilisation d’un double littéraire.

Un hasard ! Et Le miroir des illusions a atterri sur mon bureau avant Montechiarro. Et pourquoi pas ? Les deux livres s’avèrent connectés, plusieurs personnages se baladent de l’un à l’autre, créant une apparence de fresque élargie, de complicité renforcée avec le lecteur fidèle, un peu comme chez Hergé ou Balzac.

Que dit le résumé de l’éditeur ?

« Genève, 1849. Le jeune Atanasio, tout juste arrivé d’un petit village de Toscane, apprend le décès de son protecteur de toujours, Don Carlo. Le notaire lui remet une lettre cachetée du défunt, accompagnée de cinq portraits : trois femmes, deux hommes. C’est le legs d’un père à celui qui ignorait être son fils. Un legs doublé d’une mission : venger Don Carlo par-delà la mort, en tuant tous ceux et celles qui ont empoisonné son existence.

Venise, 1800. Une enfant naît dans un palais en ruine : Alba. Radieuse et sauvage, elle grandit en se moquant des hommes comme de la morale, et n’entend pas changer de vie en épousant le prince Giancarlo Malcessati, alias Don Carlo.

Une nuit, au coin d’une rue mal famée, surgit Wolfgang. L’Allemand s’éprend aussitôt d’Alba. Entre eux, pourtant, il s’agira moins d’adultère que de crime… »

Le retour d’un romanesque atemporel ?

Le nombre de pages, les années qui défilent, le titre même, les décors (Venise et ses palais déliquescents, ses gondoles et ses ponts, Milan et son opéra, l’Allemagne, les Etats-Unis, Genève), les thématiques (la vengeance, l’amour passion), l’époque (XIXe siècle), la bande sonore même (Liszt, Schubert, etc.), tout concourt à nous transporter dans un univers d’un autre temps, qui croiserait Balzac et Dumas. Il fallait oser aller à contre-temps tout en échappant aux écueils de l’entreprise, en modernisant l’ensemble en douceur, en privilégiant une grande fluidité de langue et de mouvement :

« Elle l’avait effrayé par sa fougue désespérée, par une avidité qu’il ne lui connaissait pas, une violence des gestes, des morsures, des ongles plantés dans son dos, une manière de se cabrer, de crier, de mener la danse, effrayé et émerveillé en même temps, tandis qu’elle découvrait dans ce lit, ruisselante de sueur, dévorant le corps de son amant, combien elle s’était perdue, combien Venise lui manquait, combien son père avait dû être désespéré et épuisé pour croire qu’une vie avec Giancarlo la rendrait plus heureuse que l’existence qu’elle menait à Venise. ».

Au large les digressions pesantes et les descriptions trop longues ! Toute la place est offerte aux personnages et aux trames qui les connectent, les décors et les atmosphères sont esquissés à la manière d’un coup de crayon d’Hugo Pratt, un pointillé laissant notre imaginaire compléter le tableau à partir de nos réminiscences de films, de documentaires.

Plus intimement…

Avec Vincent Engel, je croise une fraternité d’univers. Comme auteur, je me suis aventuré dans des zones limitrophes. Comme lecteur, j’ai placé au plus haut Le quinconce de Palliser, La créature de Fowles ou Le cercle et la croix de Pears. Me surprend certes le choix de Vincent Engel de restituer plusieurs épisodes d’action, de les glisser dans la marge du récit, ce qui tend souvent le roman vers une dramaturgie plus théâtrale que cinématographique. Mais l’essentiel est ailleurs, la réussite littéraire : le roman parvient à nous captiver tout en évacuant les poncifs du genre historique et en surprenant du début à la fin, quitte à bousculer, renverser nos points de vue sur les divers personnages. Ce qui insinue, mine de rien, une véritable morale loin de toute morale lénifiante et normative : le binaire n’existe pas, la plupart d’entre nous oscillent entre des pôles contradictoires et un rien peut incurver une identité :

« Notre destin ! C’est ce que nous serons devenus à défaut d’avoir été tout ce que nous aurions pu, si les circonstances avaient été différentes. »

Restons aux aguets ! Dans nos lectures et nos analyses, dans la vie de tous les jours.

Je poursuis ma rubrique, Le plat pays qui est le mien… de cœur, qui me permet de retrancher le mot « francophones » adossé à « Lettres belges » dans le sous-titre de cette mini-revue. Donc, après Pieter Aspe (et ses polars brugeois) ou David Van Reybrouck (figure de l’intellectuel engagé), voici…

*

(2)

Tom LANOYE, Esclaves heureux, roman, traduit du néerlandais (Gelukkige slaven, en 2013) de Belgique par Alain van Crugten, Paris, La Différence, collection Littérature étrangère, 2015, 348 pages.

L’auteur

Tom Lanoye, né en 1958, est considéré comme l’un des plus grands auteurs flamands contemporains. De fait, il est l’un des plus lus et primés. C’est un créateur éclectique, qui écrit des romans et de la poésie, des chroniques et des scénarios, des pièces de théâtre. Adapté en série télé, il a lui-même adapté pour la scène des pièces de Shakespeare, Euripide, Eschyle, Tchékhov, etc.

Le livre

Le roman, découpé en 3 parties (La chute, La réunion, L’espoir), commence par alterner deux scènes ou, plus précisément, les aventures survenant à deux hommes a priori différents et sans connexion, hormis un nom commun : Tony Hanssen. Jusqu’à il y a peu, l’un accumulait les petits boulots un peu partout sur les mers (steward sur des paquebots de luxe, marin dans la marine marchande, etc.) quand l’autre était confortablement arrimé à une vie familiale très bourgeoise et une réussite professionnelle haut-de-gamme comme expert informatique dans une grande banque. Si dissemblables hier, un Loser et un Winner, de singulières convergences les rapprochent aujourd’hui : perte d’adéquation avec leurs vies respectives, dérive loin de leurs racines belges (flamandes) et au bout du monde (l’un à Buenos Aires, l’autre dans un parc naturel sud-africain), moment de bascule à travers des actes et des rebondissements dramatiques, une confrontation avec la mort.

Après une centaine de pages, la narration n’a pas beaucoup évolué ou, plutôt, si, elle a progressivement pivoté mais sans déploiement d’intrigue. L’auteur, en fait, nous a offert deux grandes scènes, très étirées, ralentissant le temps pour nous plonger de plain-pied auprès de ses deux homonymes avant, pendant et après un moment censé incurver leurs destinées. Tout en infiltrant des notations sur leurs passés, leurs psychologies tourmentées. On songe à un Jean-Philippe Toussaint, pour sa science de la scène qui imprime l’imaginaire.

Deux suspenses, donc. Engendrés pour chacun par la nécessité de se refaire une santé financière (ou de survivre ?). Tony 1 joue les guides/gardes du corps pour l’épouse, âgée, d’un très puissant (et très redoutable) homme d’affaires chinois, mais celle-ci, lors de leur périple en Amérique du Sud, ajoute sa satisfaction sexuelle au cahier de charges, il se soumet avec ennui sinon répulsion. Tony 2 s’est mué en braconnier, fondant tous ses espoirs sur la corne d’une femelle rhinocéros, sauf qu’il sombre dans des atermoiements sentimentaux avant l’acte, hésite, voit apparaître un autre chasseur, dénué de scrupules et cruel, le dégoût l’envahit et…

Ne déflorons pas les deux intrigues, qui ont à voir avec la gestion d’une sortie de route appuyée, qui en suit d’autres, des allures de mises en abyme spectaculaires du destin. Que vont-ils faire ? Et comment vont-ils gérer les conséquences de leurs choix ? Et vont-ils se rencontrer ? Vont-ils être confondus, chacun ayant son lot de casseroles et de menaces derrière lui ? Sont-ils unis par quelque lien secret ?

J’ai été illico séduit par la langue de l’auteur, sa consistance et sa modernité, son humour et son originalité. J’ai été ensuite impressionné par l’art de la mise du récit en scènes clés, à la fois cinématographiques et littéraires. Mais, in fine, j’ai été emporté par le mouvement orchestral de la narration, jusqu’à me passionner pour le devenir des personnages, la perception progressive de leurs essences psychologiques face aux rencontres désopilantes (Mme Mercedes en Argentine, le policier sud-africain Khumalo à Canton) et aux coups du sort.

En arrière-plan se dessine une vision sombre et décapante du monde moderne et de la mondialisation, du progrès et de la réussite, du pouvoir. A tel point que les divers personnages en acquièrent des dimensions métaphoriques. Toute l’histoire de l’Afrique, quasi, est résumée à travers le récit et les considérations de Khumalo. Quant aux deux Hanssen, nul doute qu’ils représentent les faces contrastées d’un Occident poussé dans les cordes, des « esclaves heureux » de la machine infernale qui mène le monde à coups d’algorithmes et de fake news, de consumérisme, vers quelque sinistre précipice. Les faces d’une même pièce ? Qui aurait à voir avec l’abandon des vraies valeurs, une déresponsabilisation, une régression vers le paradis (infernal) d’avant la pomme (et le choix, l’audace) ? Est-cela le destin de l’humanité ? Revenir avant le point de bascule qui l’a mythiquement fondée pour brouter dans l’hébétude ?

Pourtant, a contrario du cynisme ambiant, une leçon de sagesse humaniste s’infiltre discrètement :

« Mais une main sur la joue, c’était déjà beaucoup. C’était plus qu’il ne le méritait, trouvait-il. (…) Etonné de lui-même. Parce qu’il ressentait une chose qu’il n’avait plus éprouvée depuis longtemps, sauf pour Martine et Klaartje. Une préoccupation. Du souci. »

Un thriller économico-philosophique ? Un très bon livre en tous les cas, original et percutant. Qui appelle d’autres lectures.

Pour en savoir davantage sur l’auteur et son œuvre

Voir la fiche Wikipédia de Tom Lanoye :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tom_Lanoye

Bonus : une anecdote !

Tom Lanoye est traduit en français par un Belge très réputé (et primé), Alain Van Crugten. Or ce dernier a été mon professeur à l’université (cours sur le préromantisme à l’ULB) mais il a surtout décidé de ma vie privée… en conseillant à ma future épouse, quelques années plus tôt, lors d’un intérim dans l’enseignement secondaire, de privilégier une candidature préalable en langues romanes avant une licence en journalisme (qu’elle ne fit jamais, restant à mon côté).

*

(3)

Nausicaa DEWEZ, Shéhérazade, père et fille, micro-essai, Lamiroy, collection L’article, Bruxelles, 2022, 43 pages.

Bien qu’Amélie Nothomb ne soit pas ou plus (car j’avais beaucoup aimé ses deux premiers romans) ma tasse de thé, j’ai lu pour Nausicaa Dewez, leur connexion (profonde) autrice/commentatrice, la curiosité d’un regard avisé et expert. Et… ?

Lisons d’abord l’éditorial du directeur de collection :

Ce que dit Maxime Lamiroy m’interpelle. Nos auteurs belges doivent-ils en passer par un attrait pour « une autre culture », « une autre terre natale » ? Amélie et le Japon, donc et soit. Mais je réalise soudain… Je lis présentement Vincent Engel, la passion pour l’Italie imprègne tant et tant son œuvre, sa vie (voir supra), or il se bat tant et plus pour notre microcosme, jusqu’à diriger la collection Belgiques chez Ker, ressusciter la revue Marginales ou initier le projet Liber Amicorum.

Ensuite ?

Nausicaa Dewez nous livre un texte agréable à lire, une perspective originale sur la romancière, ses œuvres, l’associant à des figures mythiques comme Shéhérazade mais Orphée aussi, Barbe-Bleue. Jusqu’à réussir à démontrer combien Amélie Nothomb, qui semble à bien des détracteurs superficielle ou artificielle*, entretiendrait in fine un rapport intime, viscéral avec le fait littéraire même. Jusqu’à justifier l’autofiction faussée ou réinventée. Le droit au secret. La littérature est-elle une sur-vie plus réelle et dotée de sens que la vie réelle ? La vraie vie ? Ou alors la littérature (l’art, plus généralement ?) est-elle ce qui peut sauver de « la seule vraie mort, qui est l’oubli » (Amélie Nothomb, Hygiène de l’assassin, pp. 181-182) ? D’où la mise en fiction du père Patrick Nothomb… Et la phrase finale de Nausicaa Dewez, qui sonne comme une profession de foi :

« Car l’écriture, la littérature donnent vie à tout ce qu’elles touchent et métamorphosent l’écrivain en démiurge. »

Eh bien, mission accomplie par le texte Shéhérazade, père et fille ! J’irai revisiter un de ces jours l’œuvre de la romancière, quitte à affronter mes préjugés.

* Michel Torrekens, qui a interviewé Amélie Nothomb, m’a confié avoir été frappé par sa sincérité.

*

(4)

Nathalie STALMANS, D’or et de grenat, roman, Samsa, Bruxelles, 226 pages.

Voir mon article dans Le Carnet :

Comme ce livre a décroché le Coup de cœur du Carnet, je lui offre ici quelques bonus, qui dépassaient les limites du format imposé.

Un récit féministe ?

La suite des tableaux historiques démontre à la fois, et par un faux paradoxe, à quel point les femmes ont été atrocement brimées et secondarisées à travers les siècles, mais aussi comment d’aucunes, subtiles et avisées, dictent la marche du monde depuis les coulisses. Dès le premier faux-chapitre, Basine et Geneviève volent la vedette au roi Childéric. Dans la suite, les protagonistes masculins sont souvent falots : le chanoine de la cathédrale de Tournai Philippe Chifflet ; son frère Jean-Jacques, médecin du gouverneur des Pays-Bas espagnols ; l’archiduc Léopold-Guillaume ; etc.. Les premiers rôles féminins, a contrario, impressionnent : Alexandrine mènera Félix par le bout du nez* ; la maîtresse du père de celui-ci perçoit la réalité des uns et des autres avec une lucidité confondante** ; la belle et intrépide vicomtesse Delphine de Nays-Candau réussit à échapper à Vidocq, fascine et émeut – mais finit par arborer une tonalité woke***-,  etc.).

* « Le plus simple (NDLA : songe Félix) serait qu’Alexandrine décide de tout. »

** « (…) je pense à notre pauvre Félix, un jeune homme brillant, rendu si fragile par les horreurs vécues (…) Félix donc sourit à son père (…) Et que ce sourire lui va bien. »

*** « Ces hommes, elle allait siphonner leur confiance en eux, les dépouiller de leurs atours, s’en moquer. »

Une deuxième Affaire du Collier !

Le fil 1831-1833 conclut le livre avec la percussion du premier texte. Un micro-thriller historique qui m’a rappelé le ténébreux complot ourdi contre le cardinal Rohan et la reine Marie-Antoinette, une préface de la Révolution française pour d’aucuns, starisant  l’aventurier Cagliostro et l’irrésistible Jeanne de la Motte. Mais aussi le feuilleton télévisuel Vidocq, dont la baronne sulfureuse, ennemie jurée du grand policier (et ex-bagnard), semble avoir été inspirée par Delphine de Nays-Candau.

L’épilogue du dernier fil narratif et du livre entier est réussi. Le trésor, fondu, va disparaître définitivement et, soudain, se croisent les deux dernières abeilles, portées en broches par la vicomtesse et son hôtesse genevoise, une descendante d’Adrien Quinquin, le paysan sourd qui a découvert le trésor en 1653. La boucle est bouclée, un parfum de Schnitzler (La ronde) et d’Ophüls (Madame de…) flotte dans l’air.

Que représentent les abeilles ?

Pour Basine, à l’origine de leur utilisation :

« En Thuringe, il s’agissait d’un symbole d’abondance et de vie éternelle. »

Pour Philippe Chifflet :

« Selon les mythes de l’Egypte ancienne, les abeilles seraient l’incarnation des larmes du dieu solaire Râ. Dans la pensée romaine, à en croire Virgile, les essaims seraient nés spontanément de la carcasse putride d’un veau. »

Pour Jean-Jacques Chifflet :

« Il en avait été convaincu sur-le-champ : ces abeilles aux ailes serrées étaient le véritable symbole des rois de France. A un moment donné de l’Histoire, elles avaient dû être mal dessinées et se transformer en fleurs de lys stylisées. »

Des abeilles métaphoriques

Le trésor et les abeilles incarnent la dilution du patrimoine et du souvenir, leur envol. Au départ, le trésor est conséquent : un squelette complet, un crâne plus petit, une outre avec des pièces, des armes rouillées (une lance, une hache de jet, une épée et un long couteau appelé scramasaxe), et des bijoux (un anneau sigillaire, trois cents abeilles, etc.). Mais, dès la découverte, il y a des vols, des détournements. D’autres suivront au fil des époques. La prédation et l’obscurantisme frappent partout et depuis toujours. Jusqu’à la disparition quasi totale de la merveille exhumée, qui se réduit aujourd’hui à peu de chose, dont deux abeilles.

Tournai au Ve siècle

On appréciera la balade dans un décor rarement entrevu :

« La cité (…) grouillait déjà d’activité. Des gens achetaient du pain et de la bière, des colporteurs et des prostituées arpentaient les rues poussiéreuses, des muletiers et des charretiers déchargeaient des sacs de grain. (…) Sur le quai, des porteurs attendaient les cargaisons. Les pêcheurs débarquaient leurs poissons tandis qu’un bon nombre de barges à fond plat amenaient des poules, du bois, divers légumes et, surtout, de la laine et du lin car les ateliers de confection de la ville étaient réputés. »

*

(5)

Luc DELLISSE, Parler avec les dieux, objet littéraire non identifié, Eléments de langage, collection O.L.N.I., Toulon, 2022, 66 pages.

Nous avons consacré des articles et des dossiers à Luc Dellisse, adoré son essai Libre comme Robinson ou son recueil de nouvelles Belgiques. Que nous livre-t-il cette fois ? Un OVNI. Enfin, un « O.L.N.I. », qui, comme le nom de la collection l’indique, est « un objet littéraire non identifié ». Ce titre ! Parler avec les dieux. Ensuite la quatrième de couverture :

« On reconnaît la divinité à ses pouvoirs mystérieux. Elle modifie la vie sans en avoir l’air. Elle laisse entrevoir un autre monde que le nôtre. C’est un sentiment diffus, un rêve, le souvenir d’un rêve. La divinité ressemble à l’amour. Elle fait rêver d’un infini dans les détails. Elle fait tourner la tête, puis s’éloigne les mains dans les poches. Son absence se referme comme l’eau d’un lac. Certains disent que la divinité n’est pas une race mais un moment. Que les dieux ne descendent pas du ciel pour se mêler aux humains. Que les dieux sont des humains saisis par un souffle magique, à un moment soudain d’une vie jusque-là banale. Que la divinité est en somme un accident. Un miracle imprévu, terrible. »

De quoi Luc Dellisse veut-il donc nous parler dans ce livre court, ces 50 textes répartis en 3 parties (Rues, Traces, Preuves) ? On entame la lecture. Des effluves de poésie, d’aphorismes, de philosophie nous balaient, mais ce n’est pas tout à fait ça, on est dans la prose, la pleine page, le concret. Des filets tissés en mots jetés sur des êtres, des situations pour en saisir, en extraire une poudre d’or ? Un gibier-licorne qui irait à l’encontre de ce que déversent nos écrans à longueur de journées ? Comme si le monde, in fine, ne se limitait pas à une comédie burlesque, une litanie d’horreurs (violence, prédation, vulgarité, égoïsme).

Luc Dellisse a raison et son Parler avec les dieux pose un acte citoyen, artistique fort, métaphorisant dans ses textes un « Ailleurs », un « Autrement » qui se faufilent depuis toujours et partout, tendant un étendard d’espoir, qui n’est pas chimères mais alter-réalité :

« Il s’agit de saisir ce moment d’intensité, avant qu’il ne s’efface. »

Des traces, des indices, des preuves. Incarnées dans des figures visibles :

« Personne au monde ne connaît aussi bien qu’eux le silence. Personne ne sait mieux ce qui peut s’échanger dans un bref moment d’éternité, sans un mot. Ils ont cessé de parler. Ils ne se taisent pas pour autant. »

Cette démarche rejoint mon malaise devant la récente production audiovisuelle où des séries, des films d’un noir absolu dépeignent un monde atrocement glauque. Et, ce faisant, nous mentent sur la réalité quasi tout autant que l’ère hollywoodienne Disney/Capra avec son rose bonbon. Ce qui n’est pas anodin. Car nos perspectives et nos attitudes s’éliment, se pervertissent. Mimétisme, peur de la candeur, de l’idéal… Or non ! Les ténèbres nous environnent, soit, mais il y a eu, il y a, il y aura des passeurs de lumière et de chaleur, des embrasements et des éclairs :

« Fuyant la foudre, ils auraient pris le chemin de traverse. Ils auraient mis du soin et du temps à se glisser tout doucement dans les failles du chemin. Ils auraient décidé d’être tout entiers dans l’instant. De ne pas avoir de projet, ni de certitude. »

Le secret de la vie, du bonheur, ne réside-t-il pas dans l’adéquation ? Au monde, à un autre, à l’instant ?

« S’arrêter le jour venu, au bon endroit, à la bonne place, retrouver l’autre, devenir un moment de son temps à lui, sortir de sa substance et entrer dans le moment délicieux de la communion par le rire. »

Luc Dellisse a-t-il écrit une sorte de manifeste a contrario des temps moroses (dérèglement climatique et catastrophes naturelles, retour des impérialismes et des populismes, pandémie et complotisme, etc.) ? Une ouverture de vie, loin du lourd pensum, un arc-en-ciel d’instantanés trouant lumineusement nos horizons ?

Pour en savoir plus sur l’éditeur…

http://www.elementsdelangage.eu/

Qui se définit ainsi :

« (…) éléments de langage est un comptoir éditorial indépendant spécialisé dans la littérature hors la loi du marché. Il ne recherche pas le profit mais de nouveaux espaces littéraires pour y faire résonner des voix singulières. Mettre le langage en réflexion pourrait être sa devise car il ne craint ni la pompe ni la blague. Il décortique les discours comme les crustacés, avec les doigts. Sa figure de prédilection pourrait être celle du retournement. Délibérément pyromane, il n’a qu’un but : mettre le feu à la langue de bois (ressource plus que renouvelable), pour dégeler les paroles et les laisser fondre sur vous, plus vives que jamais. »

*

(6)

Alexandre MILLON, Les heures claires, recueil d’instantanés, Murmure des soirs.

Voir mon article dans Le Carnet :

*

(7)

Ziska LAROUGE, L’affaire Octavia Effe, roman policier, Academia.

Voir mon article dans le cadre de Lisez-vous le belge ? :

*

(8)

Marc QUAGHEBEUR, Belgiques, recueil de nouvelles, Ker.

Voir mon long article écrit dans le cadre de Lisez-vous le belge ? :

*

(9)

Charles BERTIN, Journal d’un crime, roman, Espace Nord.

Voir mon long article écrit dans le cadre de Lisez-vous le belge ? :

A noter que les livres de Charles Bertin et Marc Quaghebeur ont terminé dans mon Top 10 de 2022 et été évoqués aussi en radio :

(10)

Gérard BEDORET (dessin), Olivier CORTEN et Pierre KLEIN (textes), Une histoire du droit international, roman (essai) graphique, Futuropolis.

Voir mon article et mon coup de cœur dans Le Carnet :

Et une évocation en radio aussi, comme membre de mon Top 10 2022 (deuxième heure de l’émission, avec un problème de son pour ma partie) :

= = =

Et pour terminer… selon mon habitude, loin de toute analyse, dans le plaisir pur de la perception… un peu de poésie, quelques extraits puisés dans divers recueils, non commentés…

*

(11)

Yves NAMUR, N’être que ça, Lettres vives/collection Entre 4 yeux, Paris, 2021.

« (…) je cherche une maison ou une haie. Mais pas n’importe laquelle. La maison la plus éloignée, celle où l’on ne sait rien, celle où tout peut encore advenir. Quant à la haie, j’entends qu’elle accueille à la fois les oiseaux, les murmures, les silences et les heures creuses comme sont les nids ou les mains entrouvertes du pèlerin. »

« (…) une voix me parvient du dedans d’un livre que je tiens en mains : Le regard n’est pas le savoir, mais la porte. Voir, c’est ouvrir une porte. »

« (…) Naître, serait-ce savoir que quelque chose advient enfin, que quelque chose devient… et entre en soi ? »

« (…) Naître et écrire : le poète en parle souvent comme étant une seule et même chose. »

*

(12)

Philippe COLMANT, Maison mère, Bleu d’encre, Yvoir, 2022.

« Le soleil est tombé

Au bout du champ du jour.

Il est l’heure d’aller,

D’éteindre les miroirs,

De descendre en rappel

Dans le puits intérieur

Pour dans le creux des paumes

Boire un peu d’eau d’enfance. »

« Marcher allègrement

Dans les copeaux de vie,

Avaler le brouillon,

Alléger la besace,

Acclamer chaque rire

Et aérer le ciel.

A force de gravité

On s’appesantit trop

Sur l’essence des choses. »

*

(13)

Pierre YERLES, Élégies paisibles, Bleu d’encre, Yvoir, 2021. Avec une belle préface d’Alain Dantinne.

Cet homme, que je ne connaissais pas du tout (qui semble avoir été un professeur d’université – à Louvain – mémorable et s’avère le père du comédien Bernard Yerlès), se fend d’un premier recueil de poésie à plus de quatre-vingt ans, pour dire au revoir aux proches, aux amis, à la vie.

Pour en savoir plus sur le recueil, lire la belle recension de mon collègue Daniel Laroche dans Le carnet :

« Ainsi sont nées ces élégies

de mes quatre-vingt-trois ans

humble liturgie

de nos derniers instants »

« Comme avant tout voyage,

s’y préparer à temps, sans hâte,

même sans valise à boucler

ni billet de retour à quérir

(…)

Comme avant tout voyage,

du séjour prévu

préciser l’adresse :

la nuit étoilée

et l’herbe de futurs printemps

(…) »

« Tu te meurs Cyrano

mon grand ami mon frère

(…)

Tu te meurs

mais tu chantes encore

 la beauté des feuilles mortes

dans leur gracieux vol

jusqu’à la terre »

*

(14)

Pierre SCHROVEN, Preuves de la vie même, L’arbre à paroles, Amay, 2009.

« Que faire d’une minute de silence

Sur laquelle l’infini a déroulé ses fantasmes

C’est ma question

Quand je regarde par la fenêtre d’un poème

Posant son grain de folie

Entre les pages de ma vie endormie »

« Quand je danse

Je voyage

    j’ai des ailes

Qui n’attendent qu’un vent de folie

Pour courir les paysages du temps

A la recherche d’un monde

                        où le sol est absent »

« Où va cet instant

Qui s’allie à tout ce qui bouge

Et fait des signes dont on ne sait rien

Sinon qu’ils ont encore la force

                          de se sentir des ailes »

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ANTOINE ARMEDAN À MARCHE-LEZ-ECAUSSINNES / PHILIPPE LEUCKX

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Selon un concept « train-vélo-guitare », au fil de rencontres musicales à la chandelle, ANTOINE ARMEDAN, jeune auteur-compositeur-interprète de chez nous (il a vécu à Braine et vit à Enghien) distille l’essentiel de son nouveau disque sur scène, ici, chez nous, « Notre maison », à Marche-lez-Ecaussinnes.

« Des plumes sous les comètes », titre de son dernier album (le 3e depuis 2012), reste fidèle à ses choix intimistes, de chansons qui visent au « good feeling » dans l’air du temps. Le covid séparateur, les questionnements sur notre devenir, l’exigence d’être « ensemble » et de faire de la vie « une fête » rameutent les thèmes singuliers de l’artiste.

Sensible au sort des sans abri (Des draps de carton), revendiquant son statut d’artiste (Plan A), alerté par les besoins profonds en humanité dans une époque désolée et meurtrie, l’auteur sent bien les choses et les traduit pudiquement, en termes souvent poétiques. Le rythme alerte de la guitare fait le reste.

Avec sa seule guitare et sur treize chansons (un set personnel plus deux compositions de Beaucarne liées à Ecaussinnes), Antoine Armedan réussit à mobiliser une assistance nombreuse, chandelle en mains.

De nombreuses dates sont prévues en 2023, au travers de la Wallonie.

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Le site d’ANTOINE ARMEDAN

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CLOSE ou L’APPRENTISSAGE DU DEUIL / Une chronique de PHILIPPE LEUCKX

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Lukas Dhont, qui s’est fait reconnaître par « Girl », poursuit son exploration intimiste des sentiments dans un film prenant, au titre clos comme cette espèce de chagrin qui assombrit la vie de plusieurs des personnages.

Rémi et Léo, intimement liés, des frères, comme le rappelle l’un d’eux, vivent la bascule de l’adolescence et des changements profonds. Quelque chose se passe, lorsqu’ils entrent en secondaire et qu’on ose mettre en question leur amitié. Alors, quelque chose se brise. Les deux amis vont s’éloigner progressivement jusqu’au drame.

L’essentiel du film est ce deuil poignant qui force le respect : les mères des deux adolescents, surtout, témoignent de ce vide abyssal dans leur vie. Léo, le survivant, égrène un chagrin, légèrement corrigé par l’affection de son frère aîné.

Tout est dans la nuance : on sent le poids de la rumeur (scolaire), on sent l’effritement des amitiés et des éloignements mal digérés. On sent le talent du cinéaste pour débusquer les non-dit, les sentiments cachés. Léo a un sens aigu de sa culpabilité et il lui faudra longtemps pour apprivoiser ce chagrin qui le submerge.

L’interprétation de haut vol rassemble Eden Dambrine et Gustaaf De Waele (dans les rôles de Léo et de Rémi), les remarquables mères (Léa Drucker et Emilie Dequenne).

Un film qui s’adresse au coeur, remarquablement mis en scène.

2023 – FLOCONS DE MOTS : À LA DÉCOUVERTE DU COUDRIER / La chronique de DENIS BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Il y a beaucoup de coudriers dans les buissons de ma campagne mais aucun ne porte des poèmes. J’ai donc été, à la fois, surpris et enchanté quand Joëlle Aubevert m’a proposé de lire ces deux recueils de poésie édités par cette maison qui a emprunté son nom à cet arbuste éponyme. Et ma lecture m’a confirmé que cet éditeur possède une grande exigence et qu’il sélectionne et édite des textes de grande qualité que j’ai lus avec grand plaisir.

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Poèmes écrits sur du papier

Arnaud Talhouarn

Le Coudrier

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J’ai lu cet opus comme un recueil de poésie en prose, comme le propose l’auteur dans son titre, mais je l’ai lu aussi un peu comme un essai ou plutôt comme un ensemble de fragments traitant de sujets différents. Je rejoins en ça le préfacier, Jean-Michel Aubevert, qui dans son très éclairé et très éclairant propos introductif écrit :  » La poésie d’Arnaud utilise aussi la forme « narrative et discursive » « . Je trouve qu’il livre des descriptions de lieux, de choses, de sentiments, d’impressions, … avec une très grande finesse et une grande force d’évocation. Par ailleurs, il discourt fort habilement sur différents sujets qui l’ont interpellé. Ces descriptions et ces discussions sont toujours écrites dans une langue d’une extrême précision et d’une grande clarté, ce qui rend son texte toujours très accessible même quand il aborde des sujets fort complexes.

En lisant ces fragments, j’ai essayé de tirer les fils qui semblent relier les textes les uns aux autres ou du moins certains d’entre eux. Les discussion sur la langue, l’écriture, la littérature, la prolifération éditoriale font l’objet de plusieurs textes et sont une bonne partie du fondement de ce recueil. « Quoi qu’il en soit, quand je sors d’une librairie, je me dis qu’il est non seulement inutile, mais nuisible d’écrire. Qu’il est urgent non seulement que je cesse d’écrire, mais que tout le monde cesse d’écrire. Seule manière de mettre fin à cette répugnante dysenterie éditoriale ». Cette profusion littéraire inutile en elle-même l’est d’autant que « l’écriture est devenue inutile, du fait de la défection du lecteur… ».

Paradoxalement ce discours sur le trop-plein littéraire s’accompagne de récits sur la découverte de textes anonymes, épigraphie, manuscrits anciens – j’ai pensé au livre de Jean Potoki : Manuscrit trouvé à Saragosse – qui montre bien l’importance de l’écrit, qu’il soit aussi bien dans des textes scientifiques, littéraires, historiques, … comme une nécessité de transmettre un savoir, des idées, des avis, des opinions, des sentiments, des émotions…, pour nourrir la mémoire à laquelle on peut toujours se référer, et aussi pour construire une histoire de la littérature expurgée de tous les écrits qui n’apporte rien et ou ne rapporte que trop mal. L’appauvrissement de la langue étant la véritable gangrène de la littérature. « Dans la poésie, l’appauvrissement de la langue a conduit à un délitement inouï ». L’écriture, c’est aussi l’art de mettre en forme l’histoire. J’aime cette façon dont Arnaud voit l’histoire et la mythologie comme un passage entre les hommes et les dieux. « Transiter entre le monde des vivants et celui des morts est une de leurs occupations majeures. Transiter, et conjoindre : hommes/dieux, vivants/morts, plein/creux, chair/surfaces ornée ». L’homme a inventé les dieux pour s‘assurer une protection et un refuge, l’histoire et la mythologie ne sont que le livret de ce vaste oratorio.

Parmi les fils que j’ai tirés en lisant ce texte, il y a celui qui évoque la vie, la mort, la déchéance pire que la mort. Il y a aussi ceux qui dissertent sur la façon de remplir l’espace de la vie : est-il nécessaire de travailler, d’avoir un emploi, d’assurer une mission ? N’est-il pas plus utile de ne rien faire, de ne rien vouloir, de rien désirer, de se suffire de rien, des mots peut-être, de se contenter de vivre dans le dénuement ? « Là où j’irai, je ne me porterai acquéreur de rien de plus que dans les lieux que j’aurai quittés ; et il ne restera bientôt plus qu’à partir de nouveau ». Changer, toujours changer. « Une croyance m’a bercée pendant des années : la voie que je devais suivre dans cette existence, était celle du dépouillement. Abandonner, creuser, vider, décaper etc. ».

Dans ses textes poétiques, Arnaud disserte, discute, démontre, décrit, …, de la vie, de la mort, de l’humanité, des dieux, de la langue, de l’écriture, de la littérature, de l’histoire et peut-être tout simplement de sa vie à lui, des problèmes qui l’interrogent, des événements qui l’interpellent … ?

Le livre sur le site des Ed. Le Coudrier

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Transparences

Jean-Michel Aubevert

Le Coudrier

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Dans la transparence des feuillages et canopées déposés par Joëlle Aubevert pour illustrer ce recueil, Jean-Michel a glissé ses poèmes courts, fluides comme des rus serpentant dans la campagne, frais comme les ombrages illustrant ses vers et lumineux comme les mots ensoleillés qu’il a choisis avec minutie.

Dans ces vers chatoyant, il évoque le cosmos, la nature, l’onde et même les plis laissés par les amoureux dans les draps devenus défraichis.

« Aux sables qu’ont foulés / leurs pas, à ces objets / qui en fixent les draps, / à des lits oubliés / que la nuit a rêvés / ils se sont tant aimés / que le temps s’est plié… »

Dans notre monde en ébullition, Jean-Michel a trouvé dans son riche langage des mots, des rimes, des assonances, …, qui chantent un monde ou la douceur de vivre aurait encore une raison d’être notre mode de vie, notre façon d’aimer…

« Longuement les aimés / ont goûté aux baisers / fruités. Le bel été / au loin les a portés. »

Tout ce monde qui s’étale sous le regard des beaux yeux qui illuminent les vers de Jean-Michel.

« On dit que les beaux yeux / Sont comme les jours / Qu’ils se vivent à deux. / Y cuve notre amour. »

Que notre monde est beau quand on le regarde à travers les yeux que Jean-Michel a dissimulé dans ses vers distillant des regards qui se glissent dans les feuillages de Joëlle.

C’est mon premier recueil déniché chez Le Coudrier mais je sais que ce n’est pas le dernier, le suivant est déjà sur mon chevet.

Le recueil sur le site des Ed. Le Coudrier

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Joëlle Billy présente les Editions Le Coudrier fondée en 2001

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LES BIENHEUREUSES d’ANDRÉ LALIEUX (Ed. du Basson) / Une lecture d’ÉRIC ALLARD

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La première rencontre que fait Marcel Douby, « 55 balais et à peine deux ans de travail au compteur », se prénomme Noëlla Derijk. Elle a lieu à la place Verte, à Charleroi, en plein chantier du centre commercial Rive Gauche.

« Elle était là, à regarder la scène, dos appuyé à la librairie Molière. Blonde, les yeux bleus. Pas belle, pas élégante, sans charme, mais un physique animal, ça oui, foutue quoi, très bien foutue. »

La rencontre se poursuit jusqu’au domicile de la donzelle à Dampremy où, après la tournée des bistrots, l’aimable cinquantenaire en vient à lui mette les mains autour du cou et à serrer très fort… Il découvre de la sorte les voluptés du passage à trépas, tant pour l’assassin que pour sa victime, la première bien nommée bienheureuse du titre.

Voilà comment M. Douby entame sa carrière de premier serial killer carolo qui n’a aucune peine à égarer la police sur de fausses pistes même s’il n’est pas à l’abri d’une fausse manoeuvre, d’un retour de flamme. 

Quelles seront les prochaines victimes et combien de bienheureuses connaîtront l’extase marcellienne ? Marcel trouvera-t-il un emploi au parc à la hauteur de ses non attentes ? Quelles sont les activités de l’inquiétant Salvatore Gracci avec lequel notre homme sera mis en contact via sa nièce qui travaille à l’Onem ? Jusqu’où tombera-t-il ? Quelle chute (de cheveux) nous ménage ce polar vivement recommandé ?    

Je peux juste dire que mon quartier tient un rôle décisif dans l’action du livre même si, en cherchant bien, je n’ai pas trouvé trace du salon de coiffure mentionné par l’auteur. En bon romancier, André Lalieux a sans doute tenu à brouiller les pistes… de quelques kilomètres.

Un polar très réussi, qui plus est localisé à Charleroi et sa périphérie (et qui s’expatrie jusqu’à Givet et Blankenberge), aux traits d’humour et aux termes d’argot bien dosés, qui ménage ses effets sans verser dans les excès et longueurs auxquels le genre peut parfois prêter. Malgré les faits relatés, il nous fait nous attacher au narrateur et à sa vieille mère et trembler avec lui à l’idée qu’il pourrait se faire prendre.

Finaliste du prix Saga Café, ce livre est disponible dans la collection de poche du même éditeur mais aussi dans la collection Grands Caractères (pour les malvoyants).

André Lalieux a aussi publié aux Editions du Basson Odeur de blanche et il vient de sortir un nouveau roman, Pao (MVO Editions).

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LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS OUVRABLES de MICHEL DELHALLE (Cactus Inébranlable) / Une lecture d’ÉRIC ALLARD

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Ex-bibliothécaire à la Bibliothèque Centrale Provinciale du Hainaut à La Louvière. Michel Delhalle est le Monsieur Loyal de l’écriture aphoristique. Tant pour sa pratique que pour sa large connaissance du genre qui lui a fait coordonner une anthologie de l’aphorisme belge (un second tome est en préparation), désormais de référence, au Cactus Inébranlable, la maison qui a mis l’écriture d’aphorismes à l’honneur et ainsi comblé un manque dans le paysage éditorial. Chez le même éditeur, il aussi rassemblé les aphorismes constituant le recueil consacré à son ami, Max Laire, le bricoleur de mots.

C’est en tant qu’auteur qu’on retrouve Michel Delhalle pour ce recueil comprenant plus de cinq cent « petites phrases ». Partisan de l’aphorisme bref (de moins de huit mots), sans doute parce que « les mots se noient dans les phrases trop longues », ceux qu’il nous livre touchent à tous les domaines de l’Honnête homme du XXIème siècle.

Inquiet du temps qui passe (« Ma conception de la trinité, c’est passé, présent et avenir »), des travers de l’homme moderne et de ce qui nourrit l’actualité, Delhalle se soucie toutefois de préserver des moments à soi, « en se retirant […] dans l’isoloir de sa conscience », pour « être sa propre île déserte », pour méditer, lire ou écrire, mais aussi pour garder « l’énergie de ses espoirs ».  
Son attention à la marche du monde et aux mécanismes de la psyché l’empêche de se regarder dans un miroir car, écrit-il, « l’égoïsme est un je qui n’en vaut pas la chandelle » et parce qu’on se « voit mieux dans le miroir des autres ».

À la faveur de cette lecture, on trouve des détournements de dictons, de l’humour, de la fantaisie verbale, des considérations existentielles et plusieurs définitions des noms communs (cœur, chaise, caprice, conviction, existence, horloger, inspiration, poubelle, rosaire, spermatozoïde, transparence…) exprimées, par exemple, comme suit :

Le cœur est le port d’attache de l’âme.
La transparence est la fille de l’homme invisible.

Son sujet d’étude principal fait l’objet de quelques devises. En voici quelques-unes !

Les aphorismes sont les feux d’artifice de la pensée.

La brièveté est la politesse de l’aphorisme.

L’aphorisme est une leçon de fausse modestie.

L’aphorisme est un galet qu’il faut inlassablement polir.

Et mon préféré dans cette veine :

L’aphorisme est le miroir de courtoisie de la poésie.

Si l’aphorisme fait étinceler la langue, celle-ci lui inspire quelques remarques :

Les fautes d’orthographe sont les impolitesses de l’écrivain.

La grammaire représente l’hygiène du texte.

Michel Delhalle est aussi attaché aux aphorismes nichés dans les recueils de poésie de ses contemporains car, pour lui, « aphorismes et poésie sont deux enfants du même lit ».
Entre les lignes, on comprend qu’il est plus attentif à une poésie sensible au mot et à l’image justes plutôt qu’à une poésie s’écrivant vite et sans façon. Préférable encore à une poésie absconse qui réclamerait à la critique, mise devant le fait accompli de la publication, de livrer des explications aux auteurs mêmes :

Beaucoup d’auteurs ne comprennent pas ce qu’ils écrivent.

Dans cet esprit poétique, on trouve ici de lui :

Les petites étoiles suivent les cours du soir.

L’horizon borne l’éternité.

Entre l’écorce et l’arbre bat le cœur de la forêt.

Le ciel peint en bleu les yeux du printemps.

Certains aphorismes coulant de source sont de la plus belle eau.

Les lavandières étaient parfois complètement lessivées.

Tous les chagrins du monde naviguent sur le canal lacrymal.

Une question bateau demande une réponse vague.

En aiguilleur des mots, Michel Delhalle fait joliment jouer les correspondances.

La pilote de rallye porte une jupe à volants.

Les vendeurs de jonquilles sont référencés dans les pages jaunes.

La roue de l’infortune est désespérément voilée.

On compte beaucoup de séparatistes sur l’île de la Réunion.

La chanson poursuit son petit bonhomme de refrain.

Et last but not least (pour ce compte-rendu) :

Ma femme est infirmière aux soins attentifs.

Pour qui s’intéresse aux ressorts du langage et du bien dire, refaire le monde en phrases est un exercice de pensée délicat, exigeant, essentiel, dans lequel Michel Delhalle est passé maître, pour notre plus grand plaisir.

À noter aussi la belle préface/présentation de Denis Colette.  

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Le recueil sur le site de vente en ligne du Cactus Inébranlable

Le 30 janvier 2023 à 19 h, Michel Delhalle présentera son livre lors d’une rencontre autour de l’aphorisme animée par Denis Colette à l’Institut des Arts et Métiers de La Louvière

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POÈMES D’AUREL PANTEA, traduits du roumain par SONIA ELVIREANU

Aurel Pantea (n.1952) – poète, prosateur, essayiste, critique, rédacteur en chef de la revue Discobolul, maître de conférence à l’Université « 1 Décembre 1918 » d’Alba Iulia, membre de L’Union des Écrivains de Roumanie, Filiale Alba-Hunedoara.
Prix de poésie : Prix de début des Éditions « Albatros » pour La maison des rhéteurs, 1980 ; Prix de poésie, 1992, revue « Poésis », Satu Mare ; Prix « Livre de l’Année » pour Noir sur noir, 1994, Salon national de livre et de publication culturelle, Cluj ; Prix « Octavian Șuluțiu », 1998, revue « Familia », Oradea ; Prix de poésie, 2005, revue « Târnava », Târgu Mureș ; Prix de poésie, 2006, revue « Ateneu », Bacău ; Prix National « Tudor Arghezi », 2012, Târgu Jiu, Prix « Balcanica », 2012, Brăila ; Prix ARIEL « Livre de l’Année », 2013, București ; Prix « Livre de l’Année », 2013, Cluj-Napoca ; Prix de poésie, 2015, Union des Écrivains de Roumanie ; Prix de poésie, 2015, revue « Familia », Oradea ; Prix National « Mihai Eminescu », 2018, Botoșani.
D’autres prix : Prix de critique littéraire pour Sympathies critiques, 2004, revue « Poésis » Satu Mare ; Prix d’essai littéraire pour Poètes de la pleine transcendance, 2004, Union des Écrivains de Roumanie, Filiale Târgu Mureș ; Prix de publication littéraire, 2006, Union des Écrivains de Roumanie, Filiale Târgu Mureș

Extraits du recueil Le destructeur

                                    ***

Qui vit maintenant, te ressemble,
mon énorme dégoût, les contemplatifs partis,
les fossés sont restés nous surveiller, reste, ne pars pas,
mourant, l’amour fait aujourd’hui sa dernière confession, que ce n’est pas lui, que ce n’est pas lui,
qu’en aucun cas, ce n’est pas lui…
qui vit maintenant, te ressemble, mon énorme dégoût.
Sur une terrasse, en plein midi, la lumière coupe le cou
de la demoiselle d’à côté, à la table voisine le monsieur est très préoccupé
de couper ses veines, un souffle froid vient, signe que l’invité par tous attendu
est proche, mais tout le monde est très concerné, je me souviens
de mon ami mort il n’y a pas longtemps, il sentait quand l’invité était proche
et il injuriait terriblement, j’aurais besoin d’un poignard
pour cette normalité

                                               ***

Ni l’homme des philosophes, Dieu, ni l’homme des religions,
ni la créature des politiciens,
à moi vient le visage de quelqu’un accompagné de faiblesse et de débauche,
celui où les riens riaient, le reste de l’homme, après avoir triomphé dans sa vie les philosophes,
les théologiens, les politiciens,
tout le monde le reconnaît il vient des endroits où les prières ne pouvaient pas naître,
avec lui vient la prière sans foi,
en lui s’ouvrent les soupapes du langage, il porte les discours
comme autant d’enfers, il est la mémoire déchirée, la mémoire
brisée qu’on peut voir les entrailles du temps

                                        ***

Aujourd’hui , j’ai vu mon cœur, il battait de très loin,
il me semblait que ce n’était pas mon cœur, à côté, près d’un appareil sophistiqué,
la femme médecin aux yeux bleus m’a laissé écouter un instant
ses rythmes, j’ai entendu de gros torrents et un sifflement,
le temps se tourmentait en grandes fleuves, ce serait vrai,
a dit la femme médecin, si on était au milieu,
si on revenait dans son cœur, on verrait les souterrains
d’où vient le destructeur

                                                    ***

                                                               dédié à monsieur Mihai Șora

L’amour tombe la bouche dans la terre,
l’œil impitoyable rassemble de partout des paysages épuisés,
et pourtant ne laisse aucune chance à la mort de naître,

les amours viennent de longues errances, ils portent
les traces des refus, beaucoup s’endorment près du crime commis, et pourtant
ne laisse aucune chance à la mort de naître,

le temps vivant montre sa grande douleur,
de ceux partis s’élèvent des regards qui ont tout compris,
le prix payé pour être vivant se transmet plus loin,
plus loin, et pourtant
ne laisse aucune chance à la mort de naître,

il injecte en nous le siècle de morphine
placides, avares, la femme et l’homme trouvent, à la fin,
le lieu où ont commencé leurs solitudes oxydantes, de leurs vies
sortent en séries des bêtes fugaces, et pourtant
ne laisse aucune chance à la mort de naître

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LE LECTEUR ALLERGIQUE

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Le bruit mûrit sur l’arbre du silence. Ouh !, s’agace le lecteur allergique au mot silence.

Le bruit mûrit sur l’arbre. Zou !, s’irrite le lecteur allergique au mot arbre.

Le bruit mûr se murmure. Atchoum !, éternue le lecteur allergique au mot murmure.

Le bruit mûr. Pouah !, s’exaspère lecteur allergique au mot bruit.

Le mûr. Crrr !, se crispe le lecteur allergique aux accents circonflexes.

Le. Arghhhh!, se tord de douleur le lecteur allergique aux articles définis.

Chuuut, figurent les lèvres du poète allergique aux interjections du lecteur allergique.

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LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 132. RINCEUR DE LOIS

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À l’épreuve des faits, les lois s’abîment, se salissent, prennent des mauvais plis si elles n’ont pas déjà dépassé la date de péremption. Elles ont perdu l’efficacité et l’agilité de leur jeunesse ; elles peinent à la tâche, leurs amendements s’effilochent.

Les parlementaires ayant rédigé, proposé, projeté, rapporté, voté les textes de loi avec leurs attachés sont corrompus depuis longtemps ou recasés à la présidence d’une quelconque association à but électif. Revenus de leurs idéaux primesautiers, ils cumulent sans joie mais non sans des jetons de présence des statuts divers et avariés.

Aux séances publiques du parlement, pour vérifier la transparence de l’eau et des opérations, on plonge après un prélavage à température corporelle les lois dans une bassine installée sous le crachoir du président.

Il s’agit du tub privé du secrétaire général dans lequel, à tour de rôle, ses employés sont venus partager un récurage en règle de toutes les parties du corps administratif. L’employé savonné, blanchi, parfumé, au poil luisant et à la lèvre humide, pouvait alors prétendre bénéficier des bienfaits de la couche du haut fonctionnaire et d’une note favorable lors de son examen professionnel annuel du lendemain.

Lors du décrassage, à température moyenne de l’été 2100 sous nos latitudes, la poudre, purifiée de tout produit blanchissant (la blé, la réputation, les taches de compromission), imprègne tous les interstices de la loi.
On fait briquer avec des brosses de députés à gros crins ; le président, qui a les doigts et les ongles longs, est sollicité pour les articles de lois difficiles à détacher. On rince en se servant d’un battoir à linge, celui que les présidents de parti utilisent pour ramener les brebis égarées loin de la ligne partisane.

On sèche les lois par le souffle puissant des électeurs toujours heureux de contribuer à l’essor de leur modèle de démocratie chéri.

Les lois assainies en ressortent fraîches comme un euro neuf, sans une once d’argent qatarien ou de grain de sable marocain, pimpantes, piquantes, pétillantes à souhait, prêtes pour de nouveaux usages, et sur la mise en œuvre desquelles veilleront un panel choisi de juges sans moyens mais polis comme de vieux cailloux ayant vu défiler des vagues de méfaits compromettants.  

Avec le rinceur de lois, le pays ira droit dans le mur du son du lamento, et quoi d’autre que le lancinant murmure des plaintes et mesures propres à maintenir l’ouïe du citoyen aux aguets sur des questions de religion, laïcité, retraite, écologie… afin qu’il s’étrille, s’entre-déchire avec ses semblables sur les réseaux sociaux et dans les rues pendant que des rapaces aux ailes libres et aux becs crochus commettent leurs malversations en toute impunité, réalisant des profits qu’ils s’empressent de délocaliser dans des lieux conçus à cette fin !

Après qu’il été le vaincu de la campagne électorale, l’occupation du peuple devient le principal souci de l’élu et de ses équipes de communication.

On l’aura compris, le rinceur de lois est un métier de salubrité publique.

Plus une loi sent bon, porte beau et bien son texte, plus le citoyen est disposé à l’appliquer dans sa vie quotidienne et à en faire la réclame en se prenant en selfie avec elle sur les pages numériques dévolues à sa personne.

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