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Jean-Pierre Léaud et Claude Jade dans Baisers volés de François Truffaut en 1968

Un texte inédit acquis plusieurs milliers d’euros par un collectionneur chinois

Le 17 octobre à 17 heures, un texte a été découvert au fond d’un vieux blog qu’on s’apprêtait à fermer.

Le texte daterait du début des années 2000 et aurait été écrit par un des premiers blogueurs francophones. Des experts ont pu valider le fait que ledit texte n’a jamais fait l’objet d’aucune publication papier ni sur un réseau social.

À l’annonce de cette découverte, de nombreux collectionneurs de textes rares se sont manifestés pour acquérir l’objet précieux. La famille qui a hérité du blog n’a pas pu résister à l’offre d’un collectionneur chinois. D’après nos infos, le texte aurait été échangé dans la nuit contre une somme avoisinant les dix mille euros. Le texte a aussitôt été mis en lieu sûr par l’acquérant.

Les textes non soumis à une publication trois heures après leur conception (voire trois mois avant) sont devenus très prisés des amateurs de littérature. Un marché parallèle qui inquiète de plus en plus les éditeurs traditionnels.

2021 – MES LECTURES ESTIVALES : DES FRANCS-COMTOIS AMOUREUX EN ESPAGNE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Deux Francs-Comtois qui se souviennent peut-être que leurs lointains ancêtres ont vécu sous le règne de Charles Quint, nous proposent chacun une histoire d’amour entre un (ou une) Franc-Comtois(e) et un (ou une) Espagnol(e). Deux histoires qui ne sont pas seulement des histoires  d’amour, des textes qui racontent aussi des épisodes de la grande histoire espagnole.

= = =

Suiza

Bénédicte Belpois

Gallimard

Tomàs, un riche paysan galicien propriétaire de tout le village, un campagnard fruste et brutal, bosseur et cultivé, il a suivi des études supérieures, ne s’est jamais remis du décès de sa femme, seule la bouteille peut soulager sa douleur lors des beuveries qu’il s’autorise un peu trop souvent avec son vieux et fidèle commis. Un véritable fauve toujours prêt à se jeter sur sa proie qu’elle soit un adversaire belliqueux ou une femme trop aguichante.

Un jour sa route croise celle de Suiza, un nom que les villageois lui ont donné car elle ne parle pas l’espagnol et n’est pas très dégourdie, elle est même un peu attardée, son père ne manquait pas une occasion de le lui rappeler. Les villageois ont cru qu’elle venait de la Suisse et l’ont donc affublée du nom de Suiza mais en fait, elle est pontissalienne comme l’auteure, habitante de la petite ville de Pontarlier à quelques kilomètres de ma maison natale, tout près de la frontière Suisse. Elle n’est certes pas très intelligente, mais elle a un véritable sens pratique et une belle adresse manuelle. Elle ressent les choses plus qu’elle ne les comprend. Elle est comme un petit animal qui ronronne quand on la caresse, elle ne griffe jamais et certains l’ont vite compris. Un jour, elle décide d’aller voir la mer, au foyer, certaines lui ont dit qu’elle était en Espagne, alors elle s’est mise en route pour l’Espagne, en stop…

Elle a échoué dans ce petit village galicien proche de Lugo où elle a trouvé un petit boulot de serveuse dans le bistrot qui sert de refuge à Tomàs. Et, quand le fauve a croisé la biche, il est tombé en rut, il s’est jeté dessus pour se l’approprier et en faire sa femelle dominante. La biche n’a pas protesté, sa grande douceur et sa tendresse ont vaincu l’animal, foudroyé par un véritable coup de foudre. Il en a fait sa compagne, sa femme même s’il ne l’avait pas épousée, la biche avait apprivoisé le fauve. Ils ont alors commencé une histoire commune… Mais celle-ci se complique car le crabe guette le fauve qui se réfugie dans le déni sans pouvoir renier l’éventualité d’une échéance fatale et proche.

C’est une jolie histoire d’amour entre deux contraires qui s’attirent, elle recèle toute la violence animale que l’amour peut contenir et déborde d’une émouvante tendresse. Bénédicte a su trouver les mots pour dire la splendeur des paysages, la rusticité des personnages et le débordement des sentiments qu’ils soient dans la force ou la douceur. Ses paysages sont plus attirants que ceux dépeints par les meilleurs dépliants diffusés par les organismes chargés de promouvoir la région, ses personnages sont plus vrais que nature, truculents, excessifs, esclaves de la terre qui est leur seul moyen d’existence, tous en dépendent même ceux qui ne peuvent compter que sur la générosité des autres. Ce récit donne une vraie vie à ce coin de Galice et à ceux qui l’habitent. Bénédicte a le sens du langage, c’est lui le véritable moteur de ce texte, les formules qu’elles inventent, les mots qu’elle met dans la bouche de ces gens simples, proches de la nature, des réalités, vivant dans leur quotidien sans se projeter plus loin, se dégustent plus qu’ils ne se lisent !

Ce langage vif, coloré, direct, fondé sur un vocabulaire proche du parler, enrichi de termes d’une grande richesse, d’une grande justesse et surtout d’une belle saveur donne à ce texte, au-delà de la vie dont il déborde, une véritable âme qui se reflète dans les mœurs, les coutumes, les travers, les qualités de ses personnages qui semblent directement poussés dans le sol de leur région. Une histoire d’amour romantique comme on en écrivait au XIX° siècle, mais mitonné à la sauce du réalisme, en l’occurrence cru et même cruel, qui a sévit juste après. Sans oublier toute la modernité qui assaisonne le langage et lui donne toute sa vigueur et son charme.

Le roman sur le site de Gallimard

+ + +

La femme de l’autre rive

Roger Faindt

Editions de Borée

Avec ce roman, Roger Faindt raconte l’histoire de Lucien, un jeune Bisontin habitant le quartier Villarceau dans la rue où j’ai travaillé pendant les dernières années de ma carrière professionnelle. En 1936, Lucien est un jeune homme modeste qui a eu la chance de recevoir deux héritages qui l’ont dispensé de travailler pour gagner sa vie mais nullement de militer dans un groupe de révolutionnaire pour défendre la cause des moins bien lotis notamment des ouvriers exploités par le patronat toujours avide de gains plus importants.

Ce roman, c’est aussi un roman d’amour car Lucien aime les belles filles qu’il courtise assidument comme Anita la jeune musicienne pas compliquée qui accepte volontiers de partager son lit sans autre forme d’engagement ou comme les belles Espagnoles qui croisent le chemin du jeune Don Juan : Estrella la fière Catalane émigrée à Besançon ou Elena la belle Andalouse qu’il rencontre lors d’une mission sanglante lors de la guerre civile espagnole. Peut-être que la femme idéale qu’il recherche au cours de ses hésitations amoureuses entre les deux Ibères, résiderait dans une synthèse des trois femmes qu’il honore dans ce roman.

Ses élans amoureux sont aussi fortement marqués par son engagement politique, Lucien considère Estrella comme une bourgeoise fidèle aux phalangistes et Elena comme une franquiste à laquelle il a sauvé la vie lors d’un raid contre sa famille à Balaguer. Il met ses idées en pratique, l’auteur raconte comment il s’est engagé à plusieurs reprises dans les Brigades internationales pour lutter contre les fascistes. Ce roman est aussi un texte politique et militaire démontrant la violence et la cruauté du conflit qui oppose souvent des amis ou des membres d’une même famille comme Jean Ferrat l’a chanté dans sa magnifique chanson : « Maria ». L’auteur insiste fortement sur l’engagement politique de Lucien tant dans la lutte contre le patronat exploiteur que contre les fascistes conquérants.

Mais le fil rouge de ce livre reste la musique, la musique jouée sur une guitare en suivant une partition d’un auteur espagnol de préférence. Ce texte est une véritable anthologie de la musique espagnole pour guitare, on y croise tous les grands musiciens ibériques : Rodrigo, Albéniz, de Falla, Granados et bien d‘autres avec toute une liste des meilleurs morceaux qu’ils ont écrits pour la guitare, l’instrument dont joue magnifiquement Lucien et Estrella et dont Elena a elle aussi joué avant de se consacrer, en bonne Andalouse, à la danse. L’auteur lui-même jour de cet instrument.

In fine, un roman très ambitieux : une histoire d’amour aux allures de tragédie grecque, un regard sans concession sur la guerre civile espagnole, une page de culture sur la musique espagnole et, pour moi, une balade pleine de nostalgie sur les chemins que j’empruntais pour me rentre au boulot au début de ce siècle.

Le roman sur le site de la Fnac

PROSES SOUFFLEES (21-40) / Éric ALLARD

21.

Sur le bord de la branche, l’espace enferme l’oiseau. Frappé d’amnésie, il récupère ses ailes dans un magasin de souvenirs. Au-delà, il n’y a rien à attendre du nid fait d’une bouillie de brindilles mêlée à des filaments de passé.  

22.

Couché sur le dos du pauvre monde, je prête l’oreille à ses battements de coeur. Une comète tombe à mes pieds dans un bruissement sourd. Un vent solaire m’apporte une giclée de sang fossile issu des cendres d’un corps ayant brûlé au moment où j’allumais le Big Bang.

23.

Je longe le mur où bruit le murmure des fruits. Aucune pulpe ne respecte la trêve des arboriculteurs. Faut-il y voir la marque du printemps ou bien l’appel désespéré d’une feuille au bord du mourir ? Je confie à la cerise du jour l’interrogation en forme de queue.

24.

Derrière l’écran, le paon que tu singes avale les roues pour gagner le cirque des étoiles. Nul n’imite mieux le moteur du ciel qu’un nuage enroué. Encore faut-il prendre la mesure du jour pour atteindre le sommet de l’être. En abaissant les hauteurs du chapiteau du rêve, on augmente ses chances de voir le clown de la nuit monter sur le trapèze volant.

25.

Sous les pavés la page remue les mots qui diront la ville et les songes. Plus tard, du sable, des algues et des larmes révèleront le désespoir des marées si l’ombre, entre-temps, n’a pas poussé les dunes vers l’aube d’un nouveau rivage. La nouvelle blessure panse l’ouverture du livre de la mer.

26.

Dans l’aube où tu m’attends, la lumière macule ta peau de marques de désir, tes formes cognent contre mes tempes et gonflent mes veines jusqu’à la bandaison. Tu me conduis à l’écoute affolée des langues qui dans ta bouche étirent tes lèvres jusqu’au baiser en libérant mon plaisir d’une façon éhontée.

27.

Croire au hasard, c’est voir à travers un masque l’ordre caché du carnaval. Sur tes lèvres, un reste de samba appelle mes jambes à nager vers ton île. Ta peau légère comme une flamme retient mes baisers de verser dans l’enfer. Je joue le feu. contre l’enfer du sable.

28.

Tandis que tes lèvres s’ouvrent, je lis dans le journal un rappel à l’ordre des désirs que je peine à identifier. Sur la ligne du rêve, le train du sommeil a déraillé. En travers du rail, ton corps nu réclame en vain la liaison entre le sexe et la bouche. Des équipes de sauveteurs s’agitent en direction de tes reins.

29.

Il est question de guerre quand tu dégrafes ton corsage, que le sang des nuits affleure à tes rêves et qu’il me tarde de passer au bleu de la mer le rouge de tes joues. Reposer dans le sable du couchant demeure l’ultime solution au conflit en attendant que tes guerres m’égarent sur d’autres champs de bataille.

30.

Quand d’une nuit l’autre tu retournes à l’effroi, aucune étoile ne t’est secourable, aucune peau ne t’est lange, aucune lèvre baume. A l’heure des adieux toute liaison est rompue avec la source du soleil et le temps t’est retiré pour ce qu’il te reste d’espérances à tuer.

31.

D’autre part, la nuit n’ouvre pas toutes les portes et l’aube, parfois, tambourine jusqu’à pas d’heure. Dans la chambre où on emporte mon bagage, l’ombre de ton corps a disparu. Je dors sur ton souvenir en gageant que les traces de ta langue à jamais présente sur mes chairs consoleront mes songes.

32.

À l’ombre du vol du faucon, je respire. Il fait moins chaud sous les ailes ennemies. Si je sors un fusil, j’allume une forêt et j’endors mille rêves au moins. À quoi bon dormir quand le vent du meurtre vous emporte loin des matins où l’aube vous retient. Tant que le couperet n’est pas tombé, demeure l’espoir d’une boucherie plus sanglante que la découpe classique et un peu vaine sur le billot.

33.

Le plus fou que moi déborde d’énergie pour les chiens. Du feu de son coeur il fait des bâtons de joie, il redore le blason des âmes monstrueuses. Il protège du gel les couvées de diamants mandarins. Il précise qu’on ne se connaît pas. Le plus fou de moi connaît le chemin de l’asile et la voie de la déraison.

34.

Touche mon regard avec ta peau, dit la Lune à la Terre qui tend ses marées jusqu’à plus d’eau puis retourne à sa léthargie. Parle de moi quand tu rêves à un autre, dit le Soleil à la Lune avant de s’éclipser pendant que nous dormons.

35.

Bouche bée devant ma maîtresse aux lèvres colorées de jus de mûres, je vénère le dieu du désir. De son haleine elle embue la vitre me séparant des étoiles et j’éclate de colère. Avec le sang s’écoulant de mon poing je dessine un coeur de verre.

36.

Plus que la pluie, la folie de la lune. Plus que l’eau lourde, le poids du ciel. Plus que l’ange apparu, la plume demeurée. Plus que l’étoile haut gradée, la terre parvenue. Plus que le blé blond, la brume bue. Plus que mon ventre repu, ton sexe comblé.

37.

Le chemin qui me sépare de l’arbre à voeux est long et le désir de toi impérieux. L’un et l’autre sont faits de pieds de corbeau et de dos d’âne, de cols abrupts et de vallons encaissés. Et avant d’arriver j’aurai perdu la corde pour m’y pendre.

38.

Je lis l’histoire de tes joues. De tes lèvres à tes larmes je sais le récit. De longue date j’ai aimé ta bouche pour la salive enroulant tes paroles et pour ta langue léchant la peau des mots. Comme j’ai crié de plaisir quand j’ai pris entre les dents le fil de ton intrigue.

39.

Si ta peau glisse vers le songe, pense à offrir tes nuits à mes baisers ! Ne respecte rien qui altère ton besoin de vivre, parle dans le bol du temps pour être entendu par-delà ses murs ! N’avale que ce qui te singularise et donne des couleurs à tes jours ! Ecoute sur la pointe du temps qui pèse à la porte des poèmes le monde de la pensée et, si tu as l’âme assez solide, tais à jamais les mots qu’on t’a dit à travers le silence du bois !

40.

Quand j’épouse le vent, je ne vois pas la beauté de la mer qui vient. Puis la tempête me rend au rivage et je livre ma douleur au sable. Du ciel lointain arrivent les nuages qui laveront mon offense et offriront aux oiseaux une escale de chair sur la route des îles. Pense comme il ne faut pas et ne t’abaisse pas à prolonger la chaîne du repentir. Bois comme il se doit à la source des branches la sève des jours à venir !


Illustration du post: peinture de Philippe BRAHY

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 100. RACCOURCISSEUR DE CIRCUIT

Depuis quelques années les circuits longs n’ont plus les faveurs des consommateurs. Terminé les circuits interminables entre le producteur et l’acheteur avec des foules sentimentales d’intermédiaires !

Même si l’impatience suscitée par le chemin parcouru attisait la soif de consommer, l’usager a fini par s’en lasser et réclamer une plus rapide satisfaction de ses besoins primaires. Tout près, tout de suite ! s’est substitué au Presque rien dans pas longtemps ! pour le bien de la planète, comme il faut le dire.

On n’a pas attendu les pluies diluviennes, les caves à bière inondées ou les résidents sur les toits de leurs chaumières pour réclamer des circuits courts de deux ou trois tours de piste. Avec l’ouverture des vannes des aides. Et c’est bien, comme il faut le dire.
Moins on voit de moteurs commerciaux tourner, de carrosseries blinquantes rutiler, mieux on peut apprécier la disparition des dernières espèces menacées, plus on peut se faire à l’idée de l’apocalypse annoncée.

Précisons que jamais la moindre canicule n’a réduit la tournée du marchand ambulant de produits issus du commerce équitable. Tant qu’il y a du soleil, il faut s’en réjouir, quitte à brûler des tonnes de calories que la consommation d’eau de barrage pourra éliminer très vite.
À l’arrivée, c’est toujours le temps qui l’emporte sur les espaces traversés, qu’ils aient été brefs ou kilométriques, comprenne qui vivra.

Le raccourcisseur de circuits veillera à préparer son public à cette déspectacularisation de la course en offrant des amusements compensatoires sous forme de produits tournant à vide dans un contexte expurgé de tout additif rotatif, comprenne qui tournera.  

Fort de sa polyvalence, le raccourcisseur de circuits pourra avec fruit (et légumes locavores) raccourcir aussi votre whisky (moins calorique sans Coca), votre cookie (rien de plus encombrant qu’un grand biscuit à tremper), vos cris (ça fait mal aux tympans), votre kiwi (il y en a d’énormes), votre kiki (inesthétique quand il pend), votre bikini (en le monokisant), vos sourcils (quand il se joignent au-dessus de l’appendice nasal, c’est laid), votre débit d’eau (ça coûte un pont), votre série préférée (ça rend addict), vos écrits (qui tournent au roman-fleuve en désespérant le critique lambda), votre pli (qui peut se déchirer), vos crucifix (en lui coupant les branches, un Jésus réduit à un tronc peut servir à renflouer les caisses de l’Eglise), cette litanie de métiers de fantaisie (qui deviendra un jour virales)…

Retour au #1 de LA FABRIQUE DES MÉTIERS : EFFEUILLEUR DE CARMÉLITE

LA FABRIQUE DES MÉTIERS applaudie en WALLONIE et dans le MONDE ENTIER 

LA FABRIQUE DES MÉTIERS, COMMENT ÇA MARCHE?

LE FOU RIRE DE LA PLUIE de RADU BATA (Unicité) / Une lecture d’Éric ALLARD

Radu BATA est l’auteur d’une douzaine de livres dans des genres divers et aussi de deux tomes d’anthologie de poésie roumaine, traduite par ses soins (Le Blues romain chez Unicité). Il a été professeur de français tant en Roumanie, du temps du Ceaucescu, qu’en France, dès le début des années 90, mais aussi professeur de journalisme et animateur d’ateliers d’écriture. C’est après avoir observé des réticences de ses élèves à l’enseignement traditionnel de la poésie qu’il a l’idée des poésettes dont il a composé plusieurs recueils dont celui-ci paru cette année.

Les poésettes se démarquent de la poésie courante. Elles font penser, en France, à la poésie d’un Prévert tant par leur faculté de traiter des problèmes les plus actuels comme par leur fond humaniste et muticulturaliste. Avec qui plus est une (auto-)dérision qui ne verse jamais dans le cynisme car l’espoir comme l’esprit de révolte sont les ressorts de l’écrivain. Mais le parti pris de fluidité de lecture n’exclut ni l’acuité ni la subtilité du propos de même que la pluralité des références (pas étonnant, cela dit, venant d’un spécialiste des « cabrioles linguistiques »). Puis, le recueil recèle, parmi de nombreuses fantaisies verbales, des pépites de poésie pure qu’on ne trouve pas dans certains recueils de poésie plus traditionnelle ou qui surjouent, eux, des codes poétiques éprouvés.

Radu BATA


Ainsi, ce recueil généreux, aussi bien par les sujets traités que par le nombre de textes qu’il rassemble (plus de 140), regorge de formules aphoristiques du meilleur cru.

les gens sont comme les dauphins :

ils ne vivent que pour les moments

où ils volent

+

dessine des moustaches de chat

au soleil qui se couche

et tu entendras l’horizon ronronner

+

les amours rendent l’âme

mais ne meurent jamais

+

pour l’humanité

l’heure tourne

dans le sens des aiguilles

du sapin

+

les gens rient avec un œil et pleurent avec les deux :

les cyclopes sont heureux

+

on ne peut pas faire entendre

sa petite musique

au chœur de l’armée rouge

+

rien n’arrive à la cheville

de la poésie

du short des filles

+

j’ai toujours pris le radeau

pour glisser

sur la surface de liège

du temps

Si ces textes peuvent faire penser à de la poésie narrative, ils sont aussi faits de métaphores audacieuses et de jeux sur les sonorités qui font d’autant plus mouche qu’ils ne se présentent pas comme poétiques.

Bref, Radu Bata gomme les effets poétiques, de pure forme, qui, à raison, rebutent une partie des lecteurs pour intégrer le merveilleux dans le corps du texte et surprendre. Les poésettes laissent entendre que la poésie n’est pas que dans les livres appropriés mais peut se trouver partout ailleurs, caustique et savoureuse à la fois.


DEUX POEMES EXTRAITS DU RECUEIL

le portrait du sang en sa jeunesse

au temps des baisers

confectionnés

en bouts de ficelle


il nous arrivait

de tirer le rideau

de fer


alors nous touchions le ciel

et nous croyions

que c’était du papier peint


pour

emballer

les rêves.

+

le chat de schrödinger et les cacahuètes

on a greffé dans nos gènes un dé à coudre

mais notre biographie reste décousue


aux feux de la vie

j’attends depuis belle lurette

que le monde passe au vert

pour traverser ma bio en un éclair

et animer une statue souriante

dans le champ naturiste

de l’au-delà


mais les feux n’en font qu’à leur tête

car la guerre est déclarée

entre les hommes et les hommes

pour une part de marché

un radis noir une croquette une roue de fortune

et rien ne semble les arrêter


alors adieu l’idée de tranquille chlorophylle

alors adieu amour épais

alors adieu sourire pas feints

alors adieu planète vénus

habillée en costume d’adam

et bonjour bonsoir bonne nuit

l’éternité des canons

Le livre sur le site d’Unicité

Radu BATA sera ce jeudi 14 octobre 2021 à 19 heures, (Muntpunt, Pl. de la Monnaie 6, 1000 Bruxelles), en compagnie de cinq autres poètes de la Communauté européenne, sur le thème liberté et identité, au festival TRANSPOESIE à BRUXELLES. Ne la manquez pas, l’homme est à l’image de sa poésie, souriant, affable et incisif !

La page Facebook du festival Transpoésie

QUELQUES VIDEOS

Radu Bata dit French kiss

Pierre Donoré chante un extrait de son album, Les enfants des nuages, composé avec Jean-Christophe Prince sur des mots de Radu Bata.

Radu Bata, en juillet 2017, accompagné de Pierre Donoré et de deux comédiennes, accueillis à l’ambassade de Roumanie à Paris.

2021 – MES LECTURES ESTIVALES… DANS DES NOUVELLES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

La nouvelle est un genre littéraire qui a aussi meublé une partie de mon temps de lecture au cours de cet été pluvieux. M.E.O. et Cactus Inébranlable m’ont offert des textes que j’ai bien aimés, des textes qui m’ont emmené dans des mondes bien différents. Isabelle FABLE m’a emmené aux frontières de notre univers vers des mondes inconnus. Christophe ESNAULT et Lionel FONDEVILLE m’ont, eux, conduit aux frontières du désespoir là où l’on ne peut plus croire en rien.

= = = = =

Les couleurs de la peur

Isabelle FABLE

M.E.O.

Dans ce recueil Isabelle Fable propose dix nouvelles où le monde actuel se mêlerait, dans certaines circonstances, à des univers moins cartésiens, des univers qui échappent à notre raison, des univers plus ou moins fantastiques, fantasmagoriques comme la nouvelle dans laquelle l’héroïne séduite par un beau jeune homme se retrouve captive dans un château médiéval où elle subit quelques tourments avant de réussir à s’évader et à se venger. Elle passe du monde puéril d’aujourd’hui à un monde gothique, violent, terrifiant, angoissant avant de revenir dans notre monde plus calme et plus serein mais peut-être avec un souvenir de cet épisode terrorisant. On pourrait aussi évoquer la jeune fille inquiétée par un promeneur indélicat qu’elle réussit à enfermer dans un placard qu’elle ferme hermétiquement comme Jeanne Moreau dans « La mariée était en noir ». le passage d’un monde d’adolescente révoltée contre sa mère à celui de victime potentielle d’un pseudo psychopathe.

Plusieurs nouvelles sont construites sur ce principe : une scène banale de la vie courante est brusquement perturbée par un événement irrationnel, étrange, …, qui conduit le héros aux frontières de la mort sans jamais, ou presque, la franchir, avant de le ramener sous des cieux plus cléments. Ainsi, le jeune homme qui prépare son mariage avec la fille du gardien du château, est brusquement assailli par un monstre au deux visages : un géant débile et un chien empaillé. Il est quasiment étouffé quand la fille le sauve et le ramène vers des temps plus propices pour lui et celle qu’il doit épouser. Ce thème de la mort tutoyée me rappelle un précédent roman d’Isabelle dans lequel elle évoque toutes les personnes de son proche entourage qui sont décédées brutalement. J’ai eu l’impression de voir dans ces nouvelles comme un refus de la fatalité de la mort qu’elle dénonçait dans ce précédent roman. Je me souviens de ces deux vers :

« Ecrire pour évacuer la douleur

. Ecrire pour conjurer la mort. »

La violence et l’irrationnalité de certaines scènes peuvent émouvoir ceux qui ne sont pas, comme moi, des lecteurs réguliers de la littérature fantastique. Mais, l’écriture d’Isabelle les rassurera vite, elle est élégante, fluide, riche de mots rares et ornée de formules de style toujours judicieusement placées. L’auteure n’étale jamais l’horreur pour l’horreur, ne cherche pas comme certains à écœurer le lecteur mais seulement à donner toute sa dimension fantastique aux scènes qui font vivre ses nouvelles. Moi, j’ai bien aimé l’angoisse qu’elle crée en utilisant les jeux de double, voire de triple. Un homme d‘âge mûr est pris d’une réelle panique quand il croise dans le métro un homme qui pourrait être lui quand il avait une vingtaine d’années de moins. Un jeune homme accompagne la fille qu’il aime bien, à la fête où il est vite perturbé par deux autres filles qui pourraient être chacune un double de son amie mais chacune avec un handicap.

Le recueil s’achève sur un texte moins étrange mais plus bouleversant encore, il raconte comment une jeune fille retourne sur sa terre natale en Afrique où sa grand-mère l’a purifiée à jamais, elle l’a excisée et infibulée. Et si l’horreur au quotidien était plus violente que l’horreur distillée dans la fiction littéraire.

Le livre sur le site de M.E.O.

+ + +

Mollo sur la win

Christophe ESNAULT

Lionel FONDEVILLE

Cactus Inébranlable Editions

J’ai déjà lu quelques recueils de Christophe Esnault, j’ai pu y découvrir le désespoir, la dépendance, l’angoisse, les frayeurs mais aussi la lutte, le courage, l’espoir retrouvé, la volonté de s’en sortir qui hélas tournent toujours en déroute, en faillite, en débandade. Les éléments semblent toujours contre lui, il apparait comme un poète talentueux mais maudit. Son écriture est claire, nette, précise, fluide, dépouillée. C’est un révolté mais surtout un misanthrope un peu aigri. J’évoque bien sûr le narrateur et nullement l’auteur que je n’ai jamais rencontré. Lionel Fondreville, je ne le connais absolument pas, je n’ai rien lu de lui et je le regrette, je n’ai pas trouvé que son écriture et son inspiration tranchent nettement avec celles de Christophe Esnault, j’ai donc fondu les deux auteurs dans la fonction de narrateur. Je crois que les deux font bien la paire et qu’ils conjuguent facilement leurs talents respectifs, c’est assez évident à la lecture de la longue nouvelle écrite à deux mains qui évoquent des séances de lectures pleines d’espoir qui virent, une fois de plus, à la débandade.

Les nouvelles constituant ce recueil sont d’une grande finesse, les intrigues sont très bien construites et leur écriture ciselée. On y retrouve bien le désespoir, le nihilisme et les espoirs déçus si présents dans l’œuvre de Christophe Esnault. La machine a toujours des ratés, le vent tourne toujours du mauvais côté, le grain de sable bloque toujours la machine, … L’éditeur loupe les derniers mots de l’auteur qui se suicide faute d’avoir été édité, un jeune homme se vautre dans la fange pour se prouver qu’il existe bien, un employé voulant nuire à son patron invente par mégarde un dopant surpuissant, un gars désespéré n’arrive même pas à éprouver de l’ivresse malgré les nombreux verres qu’il a bus, … Les héros des deux auteurs ne sont pas nés sous une bonne étoile, la chance ne leur sourit pas, seul le désespoir leur tend les bras.

Christophe et Lionel ne se contentent pas de racler le fond de la marmite du désespoir, ils militent, à leur façon, contre toutes les institutions, organisations, idées reçues, pensées communes, doctrines, idéologies, religions qui contraignent l’humanité dans un carcan de croyances nullement démontrées. Dans une des nouvelles, une patiente peut illustrer le sens de cette lutte, il suffirait de remplacer la patiente par un être lambda : « Entre le grand public, abreuvé des clichés déversés par les médias, et les patients, aux prises avec une institution qu’ils ne peuvent que rejeter, elle reste persuadée qu’une relation humaine peut s’instaurer ». La seule façon d’exister dans ce monde semble être celle ressentie par le gars soignant Anna qui rejette des torrents de morve comme la civilisation ne produit que des miasmes, des rebus, des déchets : « Mon plaisir se mêle à l’écœurement. Pour la première fois de ma vie, j’existe. J’ai trouvé ma place dans ce monde. Je suis le Kleenex d’Anna ».

J’ai déjà écrit ailleurs que les textes composant les recueils de Christophe, et pour l’occasion de Lionel, s‘articulent autour de la misanthropie du narrateur, de son rejet de la société, de tout ce qui a été créé, inventé, décidé, construit, … par l’autre. Un rejet viscéral de la société, du monde tel qu’il est. Cette misanthropie pourrait trouver sa source dans la mort prématurée des parents. On peut lire dans certaines nouvelles de ce recueil la difficulté de vivre du narrateur après la perte de ses parents : le père décède brutalement après avoir démontré sa fierté d’avoir un fils qui marche sur ses traces et la mère étant, elle aussi, décédée trop tôt, il la recherche dans toutes les femmes qu’il rencontre notamment dans la nouvelle où le narrateur croit avoir trouvé deux mères. La blessure ouverte par la perte des parents semble impossible à refermer, elle suppure à jamais le pus de la misanthropie.

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

VERS UNE CINÉTHÈQUE IDÉALE LES ANNEES 40 par A. NYSENHOLC, D. MANGANO, N. DEWEZ, J.-P. REMY & Ciné PHIL RW

VERS UNE CINETHEQUE IDEALE

100 films à voir absolument

Une analyse décennie par décennie, un feuilleton en 12 épisodes

qui court des débuts du cinéma aux années 2010.

Voir la présentation du projet et de l’équipe, le plan général et les dossiers ouverts :

(V)

Les années 1940

Ciné-Phil RW à la mise en place ; Adolphe NYSENHOLC, Daniel MANGANO et Nausicaa DEWEZ au contrepoint.

Avec l’intervention de Julien-Paul REMY dans 1 analyse de film.

Un Top 10 de la décennie

(dans le désordre)

. (25/100) Casablanca (Michael Curtiz, EU, 1942).

Topest ! On est soufflé par la qualité du film, la maestria de la construction, l’humanité qui se dégage, le glamour des starissimes Ingrid Bergman et Humphrey Bogart.

ADOLPHE :

Chef-d’œuvre de l’Histoire du cinéma, ce film, sur fond de conflit mondial, illustre l’amour romantique par excellence de l’âge d’or d’Hollywood et continue à bouleverser les cœurs. Réalisé avec grand art en 1944, il participait à la propagande contre le IIIe Reich, dans le cadre de l’effort de guerre demandé par le président Roosevelt.

NAUSICAA :

Casablanca est LE classique de Michael Curtiz, mais je tiens à mentionner son Roman de Mildred Pierce(1945), histoire d’une mère qui sacrifie tout pour sa fille ingrate. Joan Crawford y est renversante. 

. (26/100) Le ciel peut attendre/Heaven Can Wait (Ernst Lubitsch, EU, 1943).

Un bijou de comédie sentimentale, une ode à l’humanisme. J’A-DO-RE ! Pas le plus célèbre des Lubitsch mais rend heureux. Comme du Capra, mais avec une louche d’anticonformisme vivifiant. Inoubliables Don Ameche, Gene Tierney et Charles Coburn !

Voir notre article sur le film et le cinéaste en trio Nausicaa/Julien-Paul/Phil :

. (27/100) Citizen Kane (Orson Welles, EU, 1941).

A la première rencontre, cette œuvre m’a paru mériter pleinement son statut de meilleur film de tous les temps, attribué par la majorité des critiques (les Cahiers du Cinéma, l’American Film Institute, etc.), j’ai été médusé devant la démonstration du talent pur.

A la deuxième vision, je n’ai plus été transporté. Certes, il y a les plans magistraux, la voix grave d’Orson ou la joie de revoir le grand Joseph Cotten (au cœur d’un triplé magique avec Le troisième homme de Reed et L’ombre d’un doute de Tonton Hitch), celle de redécouvrir des acteurs qui ont marqué mon enfance dans des séries TL (le vilain Basilio de Zorro ou la mégère belle-mère de Bewitched), il y a Rosebud, l’énigme raffinée (qui touche à l’essence de l’être), un découpage original et percutant. Mais. La dramatisation du tout m’a semblée vieillie, manquer d’un liant entraînant. Pourtant, j’ai été très ému. Par le message profond du film, qui touche au sens de la vie et à la quête du bonheur, à l’adéquation à autrui. Welles, orphelin à 15 ans, après avoir eu des parents formidables, a sans doute mis beaucoup de son ressenti face au monde. Et dire qu’il avait 26 ans à la sortie du film ! Génie !

PS

Un film récent (2020, EU), Mank, de David Fincher, vient contrepointer l’histoire officielle du film en révélant les talents prodigieux et la destinée tragique du frère aîné du grand Joseph Mankiewicz : Herman MANKiewicz. Mank a reçu l’Oscar du scénario pour Citizen Kane mais conjointement avec Orson Welles. Or le premier serait à l’origine de l’essentiel de celui-ci, ayant livré au second un script de 200 pages en se conformant à son cahier de charges : un récit labyrinthique, des perspectives multiples, un personnage hors du commun, etc.

. (28/100) Les enfants du paradis (Marcel Carné, France, 1945).

Le meilleur film français de tous les temps, ai-je souvent lu. Possible ? Probable. Un diptyque qui recrée le monde du théâtre au XIXe siècle. D’une beauté à tomber !

. (29/100) Les enchaînés/Notorious (Alfred Hitchcock, EU, 1946).

Œuvre phare du Maestro. Sur fond de guerre et d’espionnage, où l’amour pur et la manipulation la plus perverse s’entrecroisent au cœur d’aventures palpitantes. Avec les sublimes Cary Grant et Ingrid Bergman. Le plus beau couple de l’histoire du cinéma ? Devant Bogart/Bergman, cités supra ?

. (30/100) Le trésor de la Sierra Madre (John Huston, EU, 1948).

Film d’aventures grandiose. Tellement subtil et moderne. D’après l’auteur mythique Traven, aussi insaisissable que Sallinger.

Selon le romancier belge Nicolas Marchal, il s’agirait du contrepoint de L’Ile au trésor, l’idéal complément, la face sombre de la quête.

. (31/100) Indiscrétions/The Philadelphia Story (George Cukor, EU, 1940).

Ce sommet de la Screwball Comedy réunit Katherine Hepburn, Cary Grant et James Steward, soit les trois plus grands comédiens de comédie de tous les temps, les deux acteurs préférés du divin Tonton Hitch. Bijou ! Feel Good Moovie !

NAUSICAA :

Le duo Grant/Hepburn, mis à l’honneur dans notre évocation des années 1930, est rejoint par James Stewart pour Indiscrétions, leur quatrième et dernier film commun. La décennie 1940 est celle de la naissance du couple Katharine Hepburn/Spencer Tracy, avec notamment La femme de l’année(George Stevens, 1942) et Madame porte la culotte (George Cukor, 1949).

. (32/100) La vie est belle/A Wonderful Life (Frank Capra, EU, 1946).

Idéal pour un début de déprime. Redonne foi en l’homme. James Stewart, jeune, y est inoubliable. Plus globalement, Capra règne sur la comédie des années 30/40 avec le tout aussi (ou plus encore ?) formidable Lubitsch.

NAUSICAA :

Ce classique des réveillons de Noël me semble, malgré la fragilité du personnage interprété par James Stewart, une ode au pater familias dégoulinante de moralisme et de bons sentiments. Indigeste après la dinde et la bûche.

. (33/100) Le dictateur/The Great Dictator (Charlie Chaplin, EU, 1940).

La scène de la passerelle ! Le dictateur jouant avec une boule du monde ! Le discours final ! Art engagé. Mais tout art véritable n’est-il pas engagé ? Chaplin, ici, s’érige en modèle absolu pour tous les artistes qui veulent changer le monde, dénoncer ce qui déraille, promouvoir ce qui peut rédempter.

. (34/100) Le troisième homme (Carol Reed, GB, 1949).

Le thriller parfait ? Intrigue imparable. Péripéties, suspense, coups de théâtre, émotion. Mise en scène magnifique. Images à tomber. Acteurs formidables (Orson Welles, Joseph Cotten, Alida Valli, etc.). Musique inoubliable. Arrière-plan politique et sociologique.  Scènes qui marquent l’imaginaire au fer rouge : la Grande Roue du Prater, la poursuite dans les égouts de Vienne…

D’autres chefs-d’œuvre sont évoqués dans toutes les anthologies du 7e Art

. Côté Etats-Unis…

Des films noirs : Laura (Otto Preminger, 44), un envoûtant polar, une œuvre culte, avec la sublime Gene Tierney, un découpage moderne ; Gilda (King Vidor, 40), qui immortalise Rita Hayworth en danseuse aux jambes interminables ; Le grand sommeil (Howard Hawks, 46), un récit magistral et une intrigue incompréhensible ; Assurance sur la mort (Billy Wilder, 44), une très sombre histoire de passion fatale ; Le faucon maltais (Huston, 41), une des interventions mythiques de Bogart ; Péché mortel/Leave Her to Heaven (John M. Stahl, 45), avec une Gene Tierney à (terrifiant) contre-emploi.

Des films fantastiques : Fantasia (Walt Disney, 40), mon dessin animé préféré, qui… anime de magnifiques partitions et révèle la musique classique à d’autres publics ; La féline (Jacques Tourneur, 42), où une jeune femme se transforme en panthère noire impitoyable.

Des films sociologiques : Les raisins de la colère (John Ford, 40) sur la Grande Dépression et ses légions de laissés-pour-compte ; Les plus belles années de notre vie (William Wyler, 46) ; Les voyages de Sullivan (Preston Sturges, 41)… que je n’ai jamais pu visionner.

Un film mêlant suspense et interrogations sur l’âme humaine : Le secret derrière la porte (Fritz Lang, 48).

Des westerns : La charge héroïque/She Wore a Yellow Ribbon (John Ford, 49), ses seconds rôles épatants (Ben Johnson, Victor Mac Laglen), Monument Valley, en couleurs cette fois, la scène mythique où Wayne parle à la tombe de sa femme, l’évolution du regard porté sur les Indiens ; Duel au soleil (King Vidor, 46), où il est question d’un amour passion pas politiquement correct, avec Gregory Peck et un Cotten à contre-emploi.

Des comédies : en mode burlesque, commeLes as d’Oxford (Alfred Goulding, 40), avec Laurel et Hardy ; en mode plus dramatique avec Capra, cité dans notre Top 10 supra, qui livre encore Arsenic et vieilles dentelles (44), avec Cary Grant, ou L’homme de la rue/Meet John Doe (41), avec Gary Cooper.

Enfin, n’oublions pas l’apport magistral et éclectique d’Orson Welles, qui ne se résume pas à Citizen Kane. On lui doit une première (remarquable) adaptation de Shakespeare, Macbeth(1948), un sillon qu’il approfondira plus tard (Othello en 1951 et Falstaff en 1965). Mais d’autres perles sont à mentionner et visionner : La splendeur des Amberson(1942), La dame de Shangaï (1947).

DANIEL :

Si la liste ci-dessus me semble excellente, à propos de William Wyler, j’ajouterais au merveilleux film cité un autre moins poignant mais assez intrigant : The Letter (40), pour sa progression sophistiquée et l’impeccable Bette Davis. Enfin, faons et enfants, pour l’émotion ressentie dans ma petite enfance, je m’en voudrais de ne pas citer Bambi (Walt Disney/David Hand, 42), merveille de savoir-faire et de grâce artisanale (pas de cinéthèque idéale sans film pour enfants), et Jody et le faon (Clarence Brown, 46), avec le couple Gregory Peck/Jane Wyman et surtout le tout jeune Claude Jarman Jr qui, malgré son oscar et son talent, ne fera pas la carrière promise. Le premier film se termine bien, pas le second : faon qui rit et faon qui pleure…

PHIL :

Ah, Jody et le faon ! J’ai éprouvé, enfant, a contrario une répulsion absolue pour ce que dégageait Jarman Jr, symbolisée par l’insupportable (pour moi) : « P’Pa ! ». A psychanalyser ?

NAUSICAA :

Pour le film noir, je mentionnerais aussi Le facteur sonne toujours deux fois(Tay Garnett, 1946). L’un des grands classiques du genre, et étonnant chef-d’œuvre dans la filmographie d’un réalisateur pour le reste assez peu en vue. Avec Lana Turner dans le rôle de la femme fatale.

Concernant Preston Sturges, il s’agit d’un réalisateur un peu oublié aujourd’hui, dont toute la carrière ou presque tient dans la décennie qui nous occupe. Les voyages de Sullivan est un très beau film, poétique et social, souvent cité dans les anthologies du cinéma, mais il ne doit pas faire oublier d’autres films particulièrement réussis, dans la veine comique ceux-là : Un cœur pris au piège (1941) ou encore Madame et ses flirts (1942).

Le film musical connait aussi une superbe décennie, qui voit les débuts de Vincente Minnelli et quelques grands films de Fred Astaire avec ou sans Ginger Rogers : L’amour vient en dansant(Sidney Lanfield, 1941), Ziegfeld Follies (Minnelli, 1946), Entrons dans la danse (Charles Walters, 1949).

. Côté Italie…

Le voleur de bicyclette (Vittorio De Sica, 48), emblème bouleversant du ciné néo-réaliste italien avec Rome, ville ouverte (Roberto Rossellini, 1944). L’influence du Voleur sur l’histoire du cinéma est telle qu’il mériterait une place dans un Top 10 intrinsèque/neutre de la décennie.

NAUSICAA :

J’aurais en effet volontiers glissé Le voleur de bicyclette dans le Top 10 à la place du Capra. Film magistral du néo-réalisme, qui marque assurément cette décennie.

DANIEL :

L’extraordinaire Voleur de bicyclette, oui, avec ses acteurs non professionnels criants de vérité !

ADOLPHE :

Le voleur de bicyclette, « quintessence du néo-réalisme » (Leprohon, références dans l’article ci-dessous), eut une énorme influence internationale par « la façon dont il renouvela la dramaturgie du film » (Sadoul, idem).

NDLR :

Un article OFF sur ce chef-d’œuvre s’imposait donc ! Et le trio Adolphe/Daniel/Phil s’y est appliqué : https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2021/10/03/12329/

DANIEL :

Cette décennie voit les débuts du néo-réalisme italien après les minauderies de la période mondaine des « téléphones blancs » : La terre tremble(Luchino Visconti, 48), d’après le roman de Giovanni Verga ; Paisà (Rossellini, 46) ; Quatre pas dans les nuages (Alessandro Blasetti, 42), un film poétique étonnant de la part d’un cinéaste modeste.

NAUSICAA :

De Luchino Visconti aussi, Les amants criminels(1943).

Sans atteindre les sommets du Voleur de bicyclette, Sciuscià (1946) vaut d’être (re)vu. Une autre illustration de l’extraordinaire talent de Vittorio De Sica à faire jouer des enfants (ils sont deux acteurs principaux dans ce film).

. Côté France…

Le corbeau (Henry-Georges Clouzot, 43), à la noirceur glauque, fantasme de mon enfance, de préférence aux célèbres L’assassin habite au 21 (42) ou Quai des orfèvres (47), adaptés d’après notre Stanislas-André Steeman.

La belle et la bête (Jean Cocteau, 46), un conte de fées horrifique mais onirique aussi.

Marcel Carné, évoqué supra, livre encore Les visiteurs du soir (1942), un très beau film fantastique, avec un décapant Jules Berry dans le rôle du diable. 

DANIEL :

Raimu, un acteur hors du commun, est époustouflant en avocat alcoolique dans Les inconnus dans la maison (Henri Decoin, 42).

NAUSICAA :

Tati, avant de devenir Monsieur Hulot, sort un premier long métrage, Jour de fête, en 1949. Robert Bresson adapte librement Diderot dans Les dames du bois de Boulogne (1945) – un épisode de Jacques le fataliste qui inspirera 73 ans plus tard Emmanuel Mouret pour Mademoiselle de Joncquières (2018).

. Côté Grande-Bretagne…

David Lean, qui brillera plus tard, dans les méga-productions Le pont de la rivière Kwaï/Lawrence d’Arabie/Docteur Jivago, nous offre d’inoubliables adaptations littéraires : Brève rencontre/Brief Encounter (1945, d’après une pièce de Noël Coward), Les grandes espérances et Oliver Twist (1946 et 1948, d’après les romans de Charles Dickens).

Laurence Olivier, dans le même registre de l’adaptation littéraire, s’attaque à Shakespeare : Henry V (1944) et Hamlet (1948).

 Le duo Michael Powell/Emeric Pressburger livre Les chaussons rouges (1948), une mise en abyme de la création artistique, que Martin Scorsese et  Brian De Palma placent au sommet de la cinéphilie, et Le narcisse noir (1947), un récit troublant sur une poignée de nonnes perdues en Himalaya. Notre ancien complice (voir les premiers épisodes de la Cinéthèque) Thierry Defize aurait ajouté (et préféré) Le colonel Blimp (43) et A Canterbury Tale (44).

DANIEL :

La poésie de Powell et Pressburger ! A partir d’une commande (un film de propagande censé célébrer l’amitié anglo-américaine), ils créent avec Une question de vie ou de mort (46) une improbable histoire d’amour entre terre et au-delà, couleur et noir/blanc, rêve et réalité. Un style kitsch mais inimitable.

. Coté Russie et républiques socialistes…

Ivan le terrible (Sergueï Eisenstein, 44), un film historique aux décors sidérants.

. Côté Scandinavie

NAUSICAA :

Les débuts d’un très grand ! Le Suédois Ingmar Bergman réalise ses premiers longs-métrages dans les années 1940, notamment Crise (1946) et Ville portuaire (1948). Les chefs-d’œuvre à venir sont déjà en germe.

. Côté Asie…

On note l’émergence du cinéma japonais, qui brillera de mille feux durant la décennie suivante : Un merveilleux dimanche (Akira Kurosawa, 47), L’amour de l’actrice Sumako (Kenji Mizoguchi, 47), Printemps tardif (Yasujiro Ozu, 49).

Coups de cœur personnels

. Le train de la mort/Terror by Night (Roy William Neill, EU, 1946).

Nous avons déjà évoqué ce film dans la décennie 1930 (article sur Une femme disparaît). L’un de mes 3 films de train préférés de tous les temps. Avec Sherlock/Rathbone ! Divin et définitif ! Et Nigel Bruce, d’une truculence ! Mais effrayant ! Je l’ai élu de peu devant La griffe sanglante et j’eusse pu choisir la série complète des films tirés, ou vaguement inspirés selon les cas, de l’œuvre de Conan Doyle : ils ont enchanté/terrifié mon enfance (le grand film du dimanche à 17h sur la première chaîne française !). Quand la série B surpasse la A ?

. L’assassinat du Père Noël (Christian-Jaque, France, 1941).

Une enquête policière teintée d’onirisme et de poésie dans un village coupé du monde par la neige. Le film a envoûté ma prime jeunesse. Une adaptation de Pierre Véry, comme Les disparus de Saint-Agil. Un cinéma français trop oublié, avec des comédiens formidables, très théâtraux : Harry Baur, Raymond Rouleau, Robert Le Vigan.

. Rebecca (Hitchcock, EU, 1940). Gracile Joan Fontaine. Ténébreux Laurence Olivier. Et Miss Danvers dans le gotha des meilleurs méchants. Influence de l’expressionnisme allemand manifeste. Ce contraste entre la lumineuse Côte d’Azur et la sinistre Manderley. Du conte de fées rose au thriller glauque. Et mon acteur fétiche en vilain, George Sanders. Œuvre phare.

Ou alors… TOUT HITCH ? Car…

Sa productivité est extraordinaire durant la décennie !

Nous avons déjà cité Les enchaînés (Top 10) et Rebecca (coup de cœur), mais que de perles encore !

Correspondant 17 (1940) est un récit d’espionnage des plus gouleyants. Des scènes mythiques : les moulins hollandais, l’attentat sur les marches, le crash final de l’avion. Un mélange de genres très ébouriffant : romance et Screwball Comedy, aventures, thriller d’espionnage, catastrophe et propagande. Avec la tirade finale antinazie et un appel à sauver la civilisation. George Sanders est délicieux. Laraine Day à tomber et on s’étonne qu’elle n’ait pas fait une plus grande carrière. Le héros est joué par Joël McCrea, immense vedette assez oubliée que je juge assez pâlichon par rapport à des Cary Grant ou James Stewart.

Soupçons (1941), et son couple Cary Grant/Joan Fontaine, où Hitch ne put aller au bout de ses fantasmes meurtriers.

L’ombre d’un doute (1943), tout en perversité.

Lifeboat (1944), un film de propagande pour soutenir l’effort de guerre, une sorte de huis-clos sur un canot, en pleine mer, très sombre entre des rescapés d’un torpillage (des Anglo-Saxons et un Allemand énigmatique).

La maison du docteur Edwardes (1945), ou l’irruption de la psychanalyse chez Tonton Hitch, Salvador Dali compris, avec un couple glamour en diable Ingrid Bergman/Gregory Peck.

La corde (1948), son cultissime huis-clos et son (faux…) seul raccord (… car il en masque plusieurs !), ses ambigüités sexuelles et… James Steward.

D’autres œuvres sont moins abouties mais intéressantes : Mr et Mrs Smith (1941), une comédie (la seule de sa carrière !) un peu trop mièvre ; La cinquième colonne/Saboteur (1942), à ne pas confondre avec Sabotage ; Le procès Paradine (1947), un film de prétoire avec un Charles Laughton des plus pervers ; Les amants du Capricorne (1949), Ingrid et Cotten dans un film à costumes déconcertant.

Who Knows ?

. DANIEL :

Durant cette décennie, le lien entre violence de l’époque et créativité artistique semble conforter le propos ironique d’Orson Welles à Joseph Cotten dans la fameuse scène de la Grand Roue du Troisième homme :

« Guerre civile et terreur en Italie… mais cela donne Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance ; 500 ans de fraternité, de paix et de démocratie en Suisse, cela produit la pendule à coucou. »

On peut se demander si la folie humaine collective ne se reflète pas aussi au plan individuel dans ces films qui mettent en scène des femmes hantées par la mort et manipulées, en prise avec la peur de sombrer dans la démence : Rebecca et Les amants du Capricorne, cités supra, Gaslight (1940/Dickinson et 1946/Cukor).

. PHIL :

La supériorité du cinéma américain, telle qu’elle s’affiche dans nos évocations, ne doit pas occulter le phénomène économique et sociologique qui sous-texte. Si on épluche nos listes et qu’on mène quelques investigations, il apparaît vite que de nombreux créateurs majeurs sont des Européens d’origine : Chaplin et Hitchcock sont anglais ; Michael Curtiz (Kertesz !), Billy Wilder, Ernest Lubitsch ou Fritz Lang sont des Juifs ayant fui la menace nazie, le premier hongrois, le deuxième polonais, les deux derniers allemands ; Capra est né en Italie ; etc.

ADOLPHE :

Tu as raison de souligner l’apport européen au cinéma américain : ce dernier a donné l’occasion aux cinéastes, acteurs et producteurs réfugiés ou exilés du Vieux Continent de s’épanouir d’une manière inouïe. Et la méthode du russe Stanislavski a fécondé profondément l’art de jouer à travers ses disciples de l’Actor’s Studio (Elia Kazan, Lee Strasberg, etc.). Le monde entier a fait Hollywood, dans une certaine mesure.

Nausicaa Dewez, Adolphe Nysenholc, Daniel Mangano et Ciné-Phil RW.

Plan du feuilleton Vers une Cinéthèque idéale

Nous nous limitons ici aux articles initiaux des différents dossiers. Ceux-ci renvoient à de nombreux autres articles.

Présentation du projet (introduction, équipe, plan) :

Préhistoire du cinéma :

Années 1910 :

Années 1920 :

Années 1930 :

Feuilleton complémentaire d’Adolphe NYSENHOLC sur le premier top 12, en 1958 :

Top 100 en cours

(1) Le voyage dans la lune (Georges Méliès, France, 1902).

(2) Le vol du grand rapide (Edwin S. Porter, E.U., 1903).

(3) Naissance d’une nation (D.W. Griffith, Etats-Unis, 1915).

(4) Intolérance (D.W. Griffiths, Etats-Unis, 1916).

(5) Le cabinet du docteur Caligari (Robert Wiene, Allemagne, 1920).

(6) Le cuirassé Potemkine (Serguei Eisenstein, Russie, 1925).

(7) Le journal d’une jeune fille perdue (G.W. Pabst, Autriche, 1929).

(8) L’aurore (Murnau, Allemagne/EU, 1927).  

(9) Docteur Mabuse, le joueur (Fritz Lang, Allemagne, 1922).

(10) Le Kid (Charlie Chaplin, GB/EU, 1921).

(11) Le vent (Victor Sjöström, Suède/EU, 1928).

(12) La passion de Jeanne d’Arc (Carl Theodor Dreyer, Danemark, 1928).

(13) Napoléon (Abel Gance, France, 1927).

(14) Le mécano de la General (Buster Keaton, EU, 1927).

(15) Autant en emporte le vent (Victor Fleming, EU, 1939).

(16) Les Hauts-de-Hurlevent (W. Wyler, EU, 1939).

(17) Le testament du docteur Mabuse (F. Lang, Allemagne, 1933).

(18) Une femme disparaît (A. Hitchcock, GB, 1938).

(19) King Kong (Merian C. Cooper et E. Schoedsack, EU, 1933).

(20) L’impossible monsieur Bébé (H. Hawks, EU, 1938).

(21) La chevauchée fantastique (John Ford, EU, 1939).

(22) New York-Miami (Frank Capra, EU, 1934).

(23) La grande illusion (Jean Renoir, France, 1937).

(24) Ninotchka (Lubitsch, EU, 1939).

(25) Casablanca (Michael Curtiz, EU, 1942).

(26) Le ciel peut attendre/Heaven Can Wait (Ernst Lubitsch, EU, 1943).

(27) Citizen Kane (Orson Welles, EU, 1941).

(28) Les enfants du paradis (Marcel Carné, France, 1945).

(29) Les enchaînés/Notorious (Alfred Hitchcock, EU, 1946).

(30) Le trésor de la Sierra Madre (John Huston, EU, 1948).

(31) Indiscrétions/The Philadelphia Story (George Cukor, EU, 1940).

(32) La vie est belle/A Wonderful Life (Frank Capra, EU, 1946).

(33) Le dictateur/The Great Dictator (Charlie Chaplin, EU, 1940).

(34) Le troisième homme (Carol Reed, GB, 1949).

VERS UNE CINÉTHÈQUE IDÉALE : LE CIEL PEUT ATTENDRE d’ERNST LUBITSCH (1943) par Nausicaa DEWEZ, Julien-Paul REMY et Ciné-Phil RW

VERS UNE CINETHEQUE IDEALE

100 films à voir absolument…

…des débuts du cinéma aux années 2010

Voir la présentation du projet et de l’équipe, le plan général et les dossiers ouverts :

Ressortie / Le ciel peut attendre d'Ernst Lubitsch : critique |  CineChronicle

(26/100) Le ciel peut attendre/Heaven Can Wait,

une comédie dramatique d’Ernst Lubitsch, Etats-Unis, 1943, 1h52’.

Une polyphonie où se répondent les voix de Nausicaa DEWEZ, Julien-Paul REMY et Ciné-Phil RW.

Le pitch ?

PHIL :

Henry Van Cleve, un vieil homme, arrive dans l’antichambre de l’enfer dans la foulée de son décès. Le diable le reçoit, l’interroge sur les circonstances de celui-ci :

« Le mieux du monde, j’avais mangé tout ce que les médecins m’avaient interdit. J’ai eu un accès de fièvre et quand je me suis réveillé, tout le monde autour de moi, parlait doucement en disant du bien de moi, alors j’ai compris que j’étais mort. »

Henry est persuadé avoir mérité le châtiment éternel mais son hôte, qui le reçoit avec patience et bonhomie, l’invite à justifier son entrée, il se met donc à raconter sa vie, elle va remplir la quasi intégralité du film sous la forme d’un long flash-back découpé en scènes tournant toutes, je crois, autour des anniversaires du héros. Précisons que le récit se passe quasi exclusivement en lieu clos, dans un milieu très aisé voire richissime, et s’avère très théâtral.

Un immense classique ?

PHIL :

Eh bien, j’ai hésité à élire ce film dans nos évocations. Je l’avais pourtant installé dans mon Top 5 de tous les temps lors d’un palmarès de fin d’année sollicité par la revue/plateforme Karoo en fin 2019 :

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-bonus-de-fin-dannee-2019tops-10-des-membres-de-lequipe

Alors ? J’estimais avoir trop cédé à des prédilections intimes quand le film, cinématographiquement, ne pouvait rivaliser avec La dolce vita, Lawrence d’Arabie, L’avventura, Casablanca, 2001, etc.

Il a donc fallu que deux équipiers, Nausicaa et Julien-Paul, me secouent ou rassurent. Que je revoie le film aussi… qui m’a une fois encore bouleversé et épaté. Dès la première scène, dès la confrontation, face au diable, entre un Henry persuadé d’être arrivé où sa vie peu édifiante le condamnait et une vieille dame « très comme il faut », convaincue d’un ridicule malentendu. Oui, aucun doute : il s’agit bien d’un bijou de comédie sentimentale et d’une ode à l’humanisme, d’un film qui rend heureux, un Feel Good Movie, qui offre, comme l’ensemble de la filmographie de Lubitsch, une version anticonformiste aux Feel Good Movies de Capra, osant gratter sous le verni des conventions et des hypocrisies.

NAUSICAA :

Hésiter à parler de ce film est révélateur d’un préjugé tenace contre la comédie et les bons sentiments. Un chef-d’œuvre peut être léger.

PHIL :

De nombreuses comédies se retrouvent dans le Top 100 de la Cinéthèque idéale : Bringing Up Baby, Ninotchka et It Happened One Night pour les années 30 ; The Philadelphia Story, Heaven Can Wait et A Wonderful Life pour les 40ies ; Singing in the Rain et Some Like It Hot pour les 50ies, The Party et La grande vadrouille pour les 60ies, etc. Et nous avons analysé longuement l’une d’elles. Le préjugé, s’il me rattrape dans un deuxième temps, celui des analyses, est donc à relativiser et se niche à mon avis dans la perception d’une distorsion entre l’intrinsèque et l’extrinsèque. Une perception qui mériterait un long débat.

Le héros ?

PHIL :

Au premier contact, on pense avoir affaire à un enfant gâté, sinon vicieux, qui s’appuie sur le trop-plein d’affection de ses parents, de son grand-père pour mener une vie frivole, irresponsable, où il n’est déjà question, dès l’enfance, que de braver les interdits. On devine une initiation sexuelle des plus précoces (sa nurse lui ouvre, dira-t-on la voie), ensuite les sorties nocturnes, le jeu, la dilapidation…

Miracle du film, une grande histoire d’amour contrepointe ce premier récit, en offre un deuxième, comme si deux romans de vie étaient possibles. Ou comme si le cinéaste interrogeait sur la faisabilité d’une union des contraires ? Et redistribuait les cartes des valeurs.

 JULIEN-PAUL :

Henry VC représente la figure du grain de sable dans l’engrenage de la vie et de la société américaine puritaine. Un instrument de démangeaison, un libérateur maladroit, un sauveur dangereux, un pavé dans la mare, un coup de grisou dans les mines de la bien-pensance, un cocktail molotov dans la fourmilière du va-et-vient de l’Habitude, de l’inertie du Quotidien. Oui, il fait du mal. Mais faire DU mal revient il nécessairement à faire LE mal ? Il apporte aussi la Vie, la vie pleinement vécue. Il a des airs de Prométhée dispensant à l’humanité le feu du désir de vivre. Il apporte dans sa besace la mort (exemple : la fin du couple et du mariage entre son frère et sa propre future femme) mais aussi la vie véritable : le vrai amour, la vraie amitié, la vraie aventure. 

NAUSICAA :

Le grand-père, interprété par Charles Coburn, qui encourage sans cesse Henry et le suit même un peu dans ses aventures, porte probablement au sein du film le regard que Lubitsch porte sur son personnage, et qu’il nous invite à adopter en tant que spectateurs – et qui sera le point de vue du diable in fine.

Un casting épatant !

Henry VAN CLEVE (Don Ameche)

PHIL :

Don Ameche, une grande vedette du temps, joue Henry Van Cleve avec une classe qui a peu d’équivalent (Melvyn Douglas, John Gilbert) et qui me semble avoir disparu des écrans. Gene Tierney (et sa beauté exotique, sa capacité à jouer des sentiments fort contrastés) est une Martha lumineuse. Mais que dire des seconds rôles ?  Charles Coburn (le grand-père, l’ordonnateur du contrepoint moral du film, de sa philosophie anticonformiste), Eugène Pallette (dans le rôle du beau-père) et Laird Cregar (le diable comme vous ne l’avez jamais envisagé !) sont inoubliables et transcendants.

Une constellation de femmes !

NAUSICAA :

Si la mère d’Henry incarne une féminité traditionnelle, plusieurs personnages féminins du film incarnent d’autres modes d’être. La belle-mère du héros, tout d’abord, malgré son conformisme petit-bourgeois, est l’égale de son mari : le couple ne s’entend pas, se parle peu, s’invective, mais les deux personnages, mari et femme, sont à égalité dans ce petit jeu. Autre personnage intéressant : la nurse d’Henry, sous les dehors traditionnels de son métier, se révèle une femme de caractère, qui initie son élève au-delà de ce qui était attendu d’elle. Dans une scène assez drôle, son dévouement conduit à son renvoi, mais l’essentiel est ailleurs : la hiérarchie sociale est renversée, l’habituelle imagerie de l’homme plus âgé que sa compagne balayée. La nurse initie son élève pour le plus grand plaisir de celui-ci.

Martha STRABEL (Gene Tierney)

Le personnage de Martha concentre évidemment l’attention. D’abord parce qu’une actrice de la trempe et de l’aura de Gene Tierney contrebalance à merveille l’omniprésence de Don Ameche. Mais aussi et surtout parce qu’elle s’impose comme une femme de caractère. Se résolvant au mariage pour échapper à l’enfer de la vie sous le toit de ses parents – il n’y avait guère d’alternatives pour les femmes –, elle rompt ses fiançailles avec le convenable cousin pour tomber dans les bras du fougueux et imprévisible Henry, qu’elle n’hésite pas à quitter lorsqu’elle ne supporte plus son comportement. C’est par ce geste de rupture, qui oblige Henry à réagir, qu’elle obtient enfin la vie conjugale qu’elle souhaite et s’épanouit dans un mariage d’amour. De part en part, elle apparaît comme une femme qui butte sur le carcan que la vie bourgeoise et sa condition de femme voudraient lui imposer, mais qui ose choisir, décider et, tout en respectant certaines règles (elle ne remet pas en question le mariage, elle retourne chez ses parents qu’elle apprécie peu quand elle quitte son mari), ne craint pas la désapprobation familiale pour mener la vie qui correspond le mieux à ses aspirations.

PHIL :

Oui, ce personnage est extraordinaire ! Elle réussit trois ruptures, si je puis dire, la troisième étant d’une profondeur philosophique : elle rompt avec tous les préjugés inculqués, la morale traditionnelle et les excès de l’amour-propre (qui peut confiner à l’orgueil ou à l’autodestruction) pour vivre la vie qui la rend la plus heureuse, privilégiant avec une sagesse rare l’essence aux contingences.

N’oublions pas…

PHIL :

… l’apport du scénariste Samson Raphaelson à la réussite du film ! Ce collaborateur habituel de Lubitsch adapte une pièce (Birthday) de Leslie Bush-Fekete, un de ces écrivains hongrois chez lesquels Lubitsch a beaucoup puisé.

Un remake ?

JULIEN-PAUL :

Un film américain de 1978 porte le même titre.

PHIL :

J’ai cru moi aussi à un remake. Que les titres anglais et français soient identiques est in fine hallucinant… car, en fait, non. Ce Le ciel peut attendre/Heaven Can Wait, réalisé par l’acteur Warren Beatty, est bien un remake mais d’un film d’Alexander Hall (Défunt récalcitrant/Here Comes Mr. Jordan), sans aucune connexion avec l’œuvre de Lubitsch.

Contre-monde et morale retournée

JULIEN-PAUL :

L’antichambre, qui prélude à l’enfer (le diable y précipite en appuyant sur un bouton qui ouvre une trappe), apparaît étonnamment classique, épurée, à mille coudées des images d’Epinal surchargées, baroques (les peintures de Bosch, Brueghel, etc.).

PHIL :

Et que penser des étagères de bibliothèque qui couvrent les murs, des gros volumes entrevus ?

JULIEN-PAUL :

Et que dire du diable lui-même ? Le film fait voler en éclats la binarité du bien et du mal. De deux manières : au niveau de la vie du protagoniste (il commet des « mauvaises actions » au sens de faire du mal à autrui mais est doué de bonnes intentions et ne cherche jamais intentionnellement à nuire) mais aussi au niveau des instances morales : le diable fait montre d’empathie, de bienveillance, de valeurs… chrétiennes envers Henry Van Cleve. En lui faisant prendre conscience des mérites de son parcours. Or, pour reconnaître la bonté d’un homme, ne faut-il pas en posséder déjà soi-même ?

PHIL :

Un diable bon. Adorable. D’une distinction impeccable. Il y a un renversement des valeurs véhiculées par la société et… Hollywood.

JULIEN-PAUL :

Moralement, le film confronte en substance deux visions de l’existence : la vie morale, codifiée, enfermée, repliée sur elle-même, conservatrice (les parents du héros, son cousin, ses beaux-parents), et une vie vivante, la vie pleine, qui prend le risque d’être aventure, une vie qualitative et progressiste, même si le personnage incarnant cette vie-là (Henry) échappe à l’idéalisation : le film montre avant tout ses méfaits, ses farces, ses erreurs, laissant ses réussites (comme petit-fils, époux, père… qui courent sur de longues années) au royaume de la suggestion, dans les limbes de l’ellipse.

PHIL :

Bien vu, c’est justement ça la légendaire Lubitsch Touch !

La Lubitsch Touch

Ernst LUBITSCH (1892-1947)

PHIL :

Elle exprime sans doute l’irruption d’une certaine idée du Vieux Continent et du Vieux Monde dans le Nouveau. En rapport avec une certaine littérarité, une certaine sensibilité. Qu’on retrouve mises en abyme dans le film : les Van Cleve (et surtout le grand-père !) représentent une grande bourgeoisie bien installée, véhiculant les valeurs de l’aristocratie d’antan (une forme d’hybridation sociale), quand les Strabel de leur future belle-fille Martha caricaturent la haute bourgeoisie récente (une petite bourgeoisie arrivée !), empesée, endimanchée. Contemporain des Lang et autres Murnau, comme eux venu d’Allemagne, Lubitsch est aux antipodes de l’expressionnisme allemand (et du cinéma muet en général) et de ses effets appuyés. Comme le démontrent quelques citations pêchées sur Wikipedia, qui tentent de définir la Lubitsch Touch :

« (…) sophistication, style, subtilité, esprit, charme, élégance, suavité, nonchalance raffinée et nuance sexuelle audacieuse. » (Richard Christiansen) ;

« (…) l’humour subtil et la virtuosité visuelle (…) une compression parcimonieuse d’idées et de situations en plans uniques ou en scènes brèves qui apportaient une touche ironique aux personnages et à la signification de tout le film. » (Ephraim Katz) ;

« Un contrepoint de tristesse poignante pendant les moments les plus gais d’un film. » (Andrew Sarris) ;

« (…) on peut ressentir cet esprit certain (…) dans le dialogue oblique qui permettait de tout dire de façon allusive, mais aussi – et en particulier – dans la performance de chaque acteur, aussi petit que soit le rôle. » (Peter Bogdanovich) ;

« (…) interrompre l’échange dramatique en se concentrant sur des objets ou des petits détails qui font un commentaire spirituel ou une révélation surprenante sur l’action principale. » (Greg S. Faller) ;

« (…) l’idée d’utiliser le pouvoir de la métaphore en condensant soudainement la quintessence de son sujet dans un commentaire ironique – un commentaire visuel, naturellement – qui disait tout. » (Herman G. Weinberg).

Un petit bémol ?

SPOILER !

JULIEN-PAUL :

J’adore ce film mais il m’inspire un regret : le manque de récit du protagoniste à l’égard de sa vie une fois arrivé dans l’au-delà. Celle-ci (qui constitue l’essentiel du film) est montrée, interprétée et analysée par le diable, mais beaucoup reste sous-entendu, implicite. D’où une conséquence inévitable : malgré le dénouement heureux pour Henry Van Cleve, quid de sa prise de conscience morale ? Il accepte le verdict distillé par son hôte céleste mais sans s’y attarder, comme s’il subissait, était soumis, dans la pure acceptation. Acquiert-il vraiment une perception renouvelée de lui-même ?

L’enjeu de l’épilogue s’avère double :

(1) obtenir une place au paradis pour quelqu’un de bien, c’est-à-dire œuvrer pour la Justice ;

(2) réconcilier un homme (le protagoniste) avec lui-même, car il se présente à la porte de l’enfer en faisant amende honorable, en ne nourrissant pas une haute estime à l’égard de lui-même ou de sa vie.

Mais Henry VC parvient-il vraiment, in fine, à s’aimer pleinement et à se pardonner ? Si oui, pourquoi ? A quoi bon le paradis pour un homme qui ne s’aime pas et culpabilise encore en se focalisant sur les torts causés au cours de sa vie ?

PHIL :

C’est peut-être l’aspect le plus artificiel du film, le plus incohérent. Qu’il ait agi comme un citoyen émancipé tout en véhiculant les valeurs de l’aliénation. Un reliquat du fond théâtral ?

Ce film dans la filmographie de Lubitsch ?

Haute-Pègre/Trouble in Paradise* (1932) ou Ninotchka (1939, le « film où Garbo rit ») dans la décennie précédente, Rendez-vous/The Shop Around the Corner* (1940) et Jeux dangereux/To Be or Not to Be * (1942) sont des Lubitsch beaucoup plus renommés. Pourtant, en son temps, le film a fort justement joui d’une belle reconnaissance, décrochant trois nominations aux Oscars (« Meilleur film », « Meilleur réalisateur » et « Meilleure photographie »).

JULIEN-PAUL :

La photographie ! Le film ne se limite pas à un formidable casting et à de remarquables dialogues, l’œil est charmé par les décors… qui sont quasi exclusivement intérieurs.

PHIL :

Avec une mention pour l’antichambre de l’enfer, la seule note fantastique du film ?

* Appesantissons-nous une minute sur les traductions de titres de films ! Elles laissent à tout le moins songeur, bien souvent.

Ernst Lubitsch !

NAUSICAA :

Comme Fritz Lang, comme Billy Wilder, ou Otto Preminger, Ernst Lubitsch (1892-1947) est l’un de ces réalisateurs qui ont quitté l’Allemagne ou l’Autriche pour faire les beaux jours d’Hollywood. Au début de sa carrière, le cinéma est encore muet et Lubitsch, acteur. Il passe ensuite à la réalisation, en Allemagne, puis dès les années 20, à Hollywood. Il peut se targuer d’avoir fait tourner deux autres célèbres expatriées : Garbo (Ninotchka, 1939) et Dietrich (Angel/Ange, 1937).

PHIL :

Il y a quelque chose de Chaplin dans Lubitsch. Cette capacité à vivre plusieurs carrières, à se réinventer, à progresser sans cesse. Pour rappel, très jeune encore, il avait créé un personnage comique aussi populaire en Allemagne qu’un Max Linder en France voire un Charlot/Charlie aux States.

Le film est disponible sur le Net :

(You Tube)

Nausicaa DEWEZ, Julien-Paul REMY et Ciné-Phil RW.

VERS UNE CINETHÈQUE IDÉALE : LE VOLEUR DE BICYCLETTE de Vittorio DE SICA (1948) par Adolphe NYSENHOLC, Daniel MANGANO et Ciné-Phil RW

VERS UNE CINETHEQUE IDEALE

100 films à voir absolument…

…des débuts du cinéma aux années 2010

Voir la présentation du projet et de l’équipe, le plan général et les dossiers ouverts :

OFF

Le voleur de bicyclette/Ladri di biciclette,

un drame social de Vittorio De Sica,

Italie, 1948, 1h33’.

Une polyphonie où se répondent les voix d’Adolphe NYSENHOLC, Daniel MANGANO et Ciné-Phil RW.

PHIL :

Ce OFF amène à relire mon introduction du feuilleton. La liste et les 100 films élus dirigent nos lecteurs « vers une cinéthèque idéale », mais ne constituent pas LA liste des 100 meilleurs films de tous les temps mais MA sélection opérée parmi LES meilleurs films de tous les temps. D’où l’intérêt majeur des contrepoints et rubriques adjacentes. Qui visent à nous rapprocher d’une perfection objective inaccessible.

Ainsi, je retiens le formidable Le ciel peut attendre/Heaven Can Wait dans mon Top 10 de la décennie alors que Le voleur de bicyclette, mis en exergue un peu plus loin dans la présentation de la décennie, revêt une importance très supérieure dans l’histoire du cinéma. D’où ce faux paradoxe de suivre Adolphe dans son désir d’évocation approfondie (comme j’ai suivi Daniel, lors du dossier 1920, pour Les rapaces/Greed).

Le voleur de bicyclette, c’est tout simplement le film-étendard du néo-réalisme mais aussi le « grand ancêtre » d’une série d’œuvres dédiées à l’errance, jusqu’à Easy Rider (Dennis Hopper, EU, 1969) ou Im Lauf der Zeit (Wim Wenders, ALL, 1975), etc.

Antonio RICCI (Lamberto MAGGIORANI) et son fils.

PHIL :

On rappelle la situation de départ ?

ADOLPHE :

Un chômeur, embauché comme colleur d’affiches, se voit voler son vélo. Or cet engin est son gagne-pain, celui qui assure la survie de sa femme et de son fils. Sans celui-ci, il perd son boulot. Il enquête dans toute la ville et…

PHIL :

N’en disons pas trop ! Mais signalons tout de même que les affiches, en l’occurrence, représentent Rita Hayworth, lors de la sortie de Gilda. Un hommage au cinéma, d’entrée de jeu. Qui aura son pendant à la fin du film qui, cette fois, adresse un clin d’œil complice à Charlie Chaplin et au Kid.

ADOLPHE :

Avec un sujet qui ne ferait pas une ligne dans un fait divers, Vittorio De Sica écrit une fable.

PHIL :

Une fable ! Le mot, adroitement choisi, mène en direction du Nouveau Testament. Il y a une dimension christique, tout au long du film. Comme si Ricci, le chômeur auquel on a volé le vélo, subissait la Passion.

ADOLPHE :

Il porte son vélo sur l’épaule ou son échelle, comme une croix. Il subira l’épreuve des stations, continuellement seul en butte à une foule hostile :

. au bureau de chômage : il semble ne pas avoir de vélo et d’autres, hargneux, qui en ont un, veulent prendre sa place ;

. à l’arrêt de bus : il vient de perdre son vélo et doit aller récupérer son fils, il est pressé mais se fait refouler à l’arrière de la file ;

(SPOILER !)

. à l’église : il harcèle un complice du voleur, il veut à tout prix l’adresse du délinquant, mais il est chassé d’au milieu des fidèles (peut-être comme le jeune Jésus du Temple) ;

. chez une voyante : le fils court prendre la première place dans la salle d’attente, ce qui crée une dispute avec les autres patients, qui attendent leur tour, comme à l’arrêt de bus ;

. au bordel : le voleur s’est réfugié au milieu de prostituées (des Marie-Madeleine), Ricci l’y poursuit mais est flanqué vertement à la porte par la maquerelle ;

. dans la rue : tout le quartier protège le voleur comme un des siens ; Ricci est moqué, menacé par une meute menée par un caïd aux lunettes noires ; conscient que sa plainte auprès d’un policier ne donnera rien, il abandonne la poursuite ;

. dans la scène finale, il y a un retournement de situation dramatique : Ricci, volant lui-même un vélo, est arrêté, insulté, giflé (comme le Christ au pilori) ; le propriétaire de la bicyclette manifeste une sorte de pardon, ce bourgeois a récupéré son bien, une procédure pénale n’y ajouterait rien, il considère, non sans une certaine commisération que le coupable est humilié devant son petit garçon, assez puni, cruellement châtié.

Enzo STAIOLA joue Bruno RICCI, le fils du volé devenu voleur.

PHIL :

J’ai détecté des touches d’humour assez inattendues.

ADOLPHE :

Le roman d’origine était humoristique. Et le film en garde la trace. Quand Ricci colle l’affiche de Rita Hayworth, juché sur son échelle, il plaque les mains sur son corps, ses seins, l’air de rien, graveleux, mais c’est un moment de comédie légère, juste avant le drame du vol. Il y a un côté satirique aussi.

PHIL :

L’Église en prend pour son grade.

ADOLPHE :

Une église devient le receleur d’un complice du vol (le vieux qui y disparaît). Qui plus est, on y fait chanter les damnés de la terre, heureux d’être les derniers car ils seront les premiers !

 DANIEL :

Effectivement, en dépit des prières de la mère et de la visite à la santona*, la Providence semble impuissante à aider les protagonistes, voire indifférente. L’Église apparaît lointaine, comme le souligne la séquence où des séminaristes s’abritent de la pluie. Ils sont entre eux et parlent allemand, une langue étrangère, associée au malheur récent de la guerre.

* NDLR : la santona est une voyante supposément dotée d’une certaine forme de sainteté. Une version chrétienne et populaire de l’oracle antique ?

ADOLPHE :

Le syndicat n’est pas épargné. Très cordial dans son aide, il n’est pas très efficace. Car il aurait suffi aux camarades de prêter un vélo à Ricci…

DANIEL :

Ce point entraîna d’ailleurs le départ d’un collaborateur du scénariste Zavattini : Sergio Amidei, qui avait notamment travaillé sur Sciuscià (mais aussi, avec Rossellini, sur Rome, ville ouverte et Paisà), n’admettait pas que la solidarité communiste ne soit pas envisagée comme solution du problème.

PHIL :

Techniquement, si Ricci reçoit un vélo, le drame est évité et le film devient impossible.

ADOLPHE :

Le scénario omet une solution qui réduirait le récit à néant, mais le spectateur n’y pense pas : il aime assister à un sacrifice.

DANIEL :

L’absence de militantisme renforce le message. Tout le film regorge d’humanité, une humanité viscérale, à fleur de peau, qui échappe à toute récupération pour atteindre à l’universel.

ADOLPHE :

Il y a aussi l’incursion du burlesque. Deux moments de grand désespoir sont déjoués par des saynètes :

. Ricci, dépouillé de son vélo et angoissé, vient au syndicat demander secours à Baiocco,son ami éboueur, or celui-ci est en train de mettre en scène, sans se prendre au sérieux, un sketch jazzé parodique d’un show américain ;

. Ricci, après la fuite du vieux (seul lien avec le voyou et le vélo), pense qu’il n’y a plus rien à faire et décide, pour consoler aussi son fils, d’entrer dans un restaurant. Armando Marra joue à la mandoline et chante avec brio une tarentelle napolitaine grivoise en faisant sourire et rougir Bruno, l’enfant. Qui, par ailleurs, dans un gag involontaire, essaie en vain d’utiliser un couteau et une fourchette, mord finalement dans son sandwich pris en mains, d’où il s’amuse à tirer le fil d’un fromage, pour concurrencer un petit bourgeois ridicule qui le regarde de sa table en coin avec dédain.

L’humour infuse le film de sa tendresse et sauve la tragédie en mettant en retrait un moment le pathétique pour mieux le relancer.

PHIL :

On pourrait écrire un livre sur les traductions de titres de livres ou de films. Ici, le titre italien est Ladri di biciclette. Ladri et biciclette, ce sont deux pluriels, il est question de « voleurs de bicyclettes » !

De fait, le film ne se limite pas à raconter le vol d’un engin mais commence par un vol pour se terminer par un autre, et il est question de plusieurs voleurs. Le changement est signifiant et maladroit, le titre français tend à réduire le film à une anecdote, l’aventure subie par un homme à titre individuel, quand le propos des créateurs semble tout autre. Si les Italiens sont devenus des « voleurs de bicyclettes », c’est que la situation économique et sociale de l’après-guerre est catastrophique. Cette dimension est fondamentale. Et le film, à sa sortie, provoque des remous en Italie, où on lui reproche tantôt une peinture trop défaitiste et misérabiliste, tantôt un tableau dénonciateur qui n’offre aucune réponse, aucune solution. Ce qui n’est pourtant pas le devoir de l’Art.

DANIEL :

Certains, parmi les premiers spectateurs, auraient demandé le remboursement. Et l’accueil est tout aussi glacial du côté de la critique transalpine. Après vingt ans de régime fasciste, au cours desquels le cinéma dit des « telefoni bianchi » (composé, entre autres, de drames bourgeois compassés se déroulant dans de luxueux intérieurs) avait montré une image flattée mais trompeuse de la vie italienne, il était difficile de se prendre en pleine figure la réalité d’un pays à terre, où les pauvres se battent entre eux pour survivre.

PHIL :

Polémiques en Italie mais succès à l’international.

ADOLPHE :

Le film décroche le Grand Prix du Festival Mondial du Film de Knokke-le-Zoute en 1949, l’Honorary Award, à Londres, en 1950 ; il se voit classé 3e parmi les 12 finalistes à la Foire Internationale de Bruxelles (1958), soit retenu parmi les douze meilleurs films de tous les temps*.

* NDLR : voir le feuilleton sur cette liste des douze :

DANIEL :

Soulignons l’importance de la contribution française à la reconnaissance du film : René Clair, Jean Cocteau…

PHIL :

Oscar du meilleur film étranger en 1949, BAFTA du meilleur film en 1950, etc.

ADOLPHE :

Woody Allen le considère comme le plus beau film de l’histoire du cinéma.

PHIL :

On l’a vu à maintes occasions dans notre feuilleton, les chefs-d’œuvre, pour aboutir, doivent la plupart du temps résister à de nombreux obstacles. Il en va de même pour ce film.

ADOLPHE :

Sciuscià (1946), le film précédent de De Sica, a été un échec commercial mais il a obtenu l’Oscar du meilleur film étranger. Tout est là.

PHIL :

Aucun producteur italien n’accepte le projet Voleur de bicyclette. Et De Sica va voir ailleurs.

ADOLPHE :

En Amérique, Selznick est partant, mais il veut Cary Grant ! Que De Sica ne juge pas crédible, car trop marqué bourgeois. Marcher, respirer, comme un chômeur, Grant ne peut pas faire ça. Sans le sou et désireux de travailler, De Sica est dans la situation du chômeur, ce qui le motive.

PHIL :

Son projet ? Montrer le chômage et la pauvreté de l’Italie de l’après-guerre. Il part d’un livre de Luigi Bartolini et compte sur l’aide de son complice scénariste Cesare Zavattini, entre autres.

DANIEL :

Un petit mot sur le conflit entre les auteurs du livre et du film ?

Zavattini avait fait lire le livre de Bartolini à De Sica, le présentant comme un beau projet de film dont seuls le titre et le point de départ étaient à garder. L’écrivain, qui avait pourtant signé un contrat garantissant toute liberté d’interprétation aux scénaristes, se déclara trahi et écrivit deux articles incendiaires, Zavattini le poursuivit pour diffamation.

Un autre mot sur les différences livre/film ?

Dans le roman, la victime du vol est un artiste-peintre et non un pauvre colleur d’affiches. Son vélo ne lui sert qu’à des balades en quête de paysages pittoresques. Rien à voir avec l’aspect survie du film. La recherche de l’objet volé y est une question de principe et s’apparente à une enquête policière digne de Maurice Leblanc, non à une recherche dramatique dans un contexte de misère sociale.

Objectivement, le succès du film profita largement à Bartolini et il empêcha sans doute le roman de tomber dans l’oubli.

ADOLPHE :

De Sica va chercher longuement les moyens de faire rouler son film : il obtient des prêts d’argent auprès d’amis et trouve, au bout de plusieurs mois, dans une usine, un ouvrier qui correspond à l’image qu’il se faisait de son personnage.

PHIL :

Un ouvrier ! Un choix qui n’a rien d’anecdotique et renvoie aux paramètres du néoréalisme.

ADOLPHE :

La pauvreté de la production fit sa richesse. Au tournage, le réalisateur, si bien nommé, devant garder sa première prise, a été obligé d’accomplir « un long travail de préparation et des prises de vues réglées dans les moindres détails » (cf. André Bazin, Qu’est-ce que le cinéma, IV, page 57). De même, il ne pouvait se permettre de caméra sonore et se sentait contraint de faire parler les images avant les dialogues.

PHIL : Des exemples ?

ADOLPHE :

. Ricci perd son vélo. Il s’élance derrière le voleur mais revient bredouille. Sa casquette ronde s’inscrit dans l’arche comme si le ciel lui tombait sur la tête.

. Ricci croit avoir perdu son fils. Il entend qu’un gosse se noie dans le Tibre, il accourt affolé sous le pont, dont l’arche, rappelant le lieu de son premier drame, semble annoncer un malheur encore plus grand.

PHIL :

Le voleur de bicyclette est un des deux films emblématiques du néoréalisme italien. Avec Rome, ville ouverte (Roberto Rosselini, 1945), qui a initié le mouvement.

ADOLPHE :

Le néoréalisme naît dans le contexte de l’après-guerre, d’une Italie vaincue, quand s’impose la nécessité d’un cinéma plus proche de la réalité : tournages en extérieurs (l’usage des studios est proscrit), lumières naturelles, acteurs non professionnels.

PHIL :

D’où le côté documentaire. De Sica tourne dans les quartiers populaires de Rome. Et l’acteur principal du film, Lamberto Maggiorani, est un véritable ouvrier.

ADOLPHE :

Que De Sica découvre alors qu’il amène son jeune garçon pour auditionner. Plus tard, il repère Enzo Staiola, âgé de huit ans, en train d’aider son père à vendre des fleurs dans les rues de Rome. De Sica ne lui fait pas faire des essais de jeu, mais de marche, il cherche un contraste fort entre « la démarche de loup » (A. Bazin, Qu’est-ce que le cinéma, IV, page 53) du père et « le trottinement » (cf. Bazin, ibid.) innocent du fils.

La pauvreté du réalisateur va créer son style. Il ne peut se payer une vedette. Tant mieux, il ne devra pas désapprendre à un acteur de jouer et, comédien lui-même, il peut parfaitement montrer dans chaque situation comment être et réagir. Dovjenko avait dit que tout homme peut au moins une fois jouer son propre rôle à l’écran. Et tous, dans le film, seront des non-professionnels, figurant le peuple tel qu’en lui-même. Lamberto Maggiorani, qui incarne Antonio Ricci, retournera à l’usine après le film et ne sera plus jamais star dans aucune production.

PHIL :

Un mot sur le décor. Ou plutôt son rendu.

ADOLPHE :

L’objet du récit étant un vélo, son lieu naturel est la voie publique. Rome sera la vedette, comme capitale de la misère. La photographie, ici, déploie toutes les nuances du gris de la pellicule panchromatique pour exprimer la triste réalité de cette Italie ruinée d’après-guerre.

DANIEL :

Le dédale des ruelles étroites rend encore plus cauchemardesque la recherche du vélo dérobé. En outre, montrer Rome sous ce jour, avec ses quartiers aux façades lépreuses, est une forme de contestation par rapport à la Rome impériale de l’imagerie mussolinienne. Pasolini fera de même dans les années 60, notamment dans Mamma Roma, refusant l’image de la ville-cliché touristique.

PHIL :

On sent la présence de Charlie Chaplin, l’un des réalisateurs préférés de De Sica.

ADOLPHE :

Chaplin, en exil aux States, a reconstitué les taudis du Londres de son enfance, forcément en décors dans son studio. Or Ricci et son fils Bruno nous baladent dans une sorte de remake du Kid. La douleur ressentie par l’homme est d’autant plus sensible qu’elle est éprouvée en écho par l’enfant. L’homme paraît d’autant plus las que le garçon aux petites jambes n’arrive presque plus à suivre. Poursuivi par le destin, celui qui est renvoyé au chômage après un jour de travail, « s’enfonce inexorablement dans un cauchemar sans fin, sous le regard d’un enfant qui est comme sa conscience » (Alain Rémoud, Télérama, repris in Dictionnaire des films, Larousse, page 813). Le petit est son innocence.

PHIL :

On a parlé de documentaire mais qu’on ne se méprenne pas. Via Ricci et son fils, une émotion, l’empathie nous submergent, comme chez Chaplin. Ici, le néoréalisme rime avec humanisme.

ADOLPHE :

(SPOILER)

Le père, aussi intègre qu’affectueux, en arrivera pourtant à gifler son fils et à voler, avec les plus grands remords. Le jeune garçon encaisse tout sans pouvoir faire grand-chose, sauf donner à la fin une main consolatrice à son père, qui la serre, honteux mais compris, Bruno se montre digne de l’homme qu’Antonio a toujours été. « De contrepoint, d’accompagnement, l’enfant passe au premier plan mélodique » (A. Bazin, op.cit. page 53).

DANIEL :

Ce qui me semble frappant dans le portrait du père, c’est cette image de dignité dans la misère (il n’avoue d’ailleurs pas tout de suite à son fils que la bicyclette a été volée.) Une dignité amère, réduite un peu plus en lambeaux à chaque épreuve, jusqu’au final, lorsqu’il est rattrapé par la foule, insulté et surtout giflé devant son enfant, le geste sans doute le plus humiliant qui soit.

 Bruno quant à lui est aussi remarquable par l’ambivalence de sa personnalité : véritable petit homme qui travaille déjà et participe activement à la recherche, il redevient par moments l’enfant qu’il n’a pas cessé d’être, notamment quand il s’émerveille devant une simple « mozzarella in carrozza ».

PHIL :

Parlons du cinéaste. Vittorio De Sica (1901-1974) ! Un nom immense, quand on évoque l’histoire du cinéma italien. Il a tourné tant et tant de films comme acteur et comme réalisateur. Tout en étant scénariste aussi. Si l’on signale qu’il a obtenu quatre fois l’Oscar du film étranger, le Grand prix du Festival de Cannes, l’Ours d’or du Festival de Berlin…

Le premier souvenir qui me vient à l’esprit est son interprétation de l’amant de Danielle Darrieux dans l’un de mes films préférés, Madame de… (Max Ophüls, France, 1953). Ensuite, je le vois en maréchal des carabiniers dans les comédies populaires de Luigi Comencini Pain, amour et fantaisie (1953) et sa suite Pain, amour et jalousie (1954). Je n’ai pas vu, me semble-t-il, la deuxième suite, Pain, amour, ainsi soit-il (1955), où Dino Risi opère à la mise en scène et Sophia Loren a pris la place de la somptueuse Gina Lollobrigida. Quant au De Sica cinéaste, il m’a offert d’autres émotions cinéphiliques, avec Miracle à Milan (1951) et Le jardin des Finzi-Contini (1971)

DANIEL :

Un de ses meilleurs rôles pour moi : Le général Della Rovere (Rossellini, 1959), dans lequel il campe un minable petit escroc acceptant de collaborer avec les Allemands avant de se muer en héros de la Résistance. Un personnage qui préfigure le Kagemusha de Kurosawa (1980).

PHIL :

Oh, une anecdote. Sergio Leone, futur géant du 7e art des années 60 et 70, est assistant à la mise en scène sur ce film et y joue même un tout petit rôle (de séminariste, non crédité). Il avait alors moins de vingt ans.

DANIEL :

Une seconde anecdote, puisque tu parles de Sergio Leone…

Le vol de la bicyclette se passe Via Francesco Crispi, tout près du Florida (dont on aperçoit l’enseigne) où joua dans les années 40 un jeune trompettiste nommé… Ennio Morricone !

NDLR :

Adolphe Nysenholc, dans son feuilleton annexe consacré aux « 12 meilleurs films de tous les temps » élus en 1958, a rédigé en solo un long dossier sur Le voleur de bicyclette, qui apportera à notre polyphonie de nouveaux éclairages et développements :

Adolphe NYSENHOLC, Daniel MANGANO et Ciné-Phil RW.

LA VOIX DU DÉLIT de JULIETTE NOREL (Lamiroy) / La lecture de Gaëtan FAUCER

Une histoire électrique où l’on suit un fil d’un bout à l’autre… une professionnelle du téléphone. Elle parle à ses clients. Elle ne connaît pas les visages de ces personnes. Jamais elle ne rencontre ou n’est censée voir son interlocuteur ! Jamais. C’est dans le contrat …

Jusqu’au jour où les rôles s’inversent. Elle en devient sa propre caricature, elle, une routinière dans son job.

Comment est-elle tombée dans le panneau ?

Tout ça pour l’effet d’une voix !

Incroyable récit rythmé et agréable à lire, de Juliette Norel qui fait son entrée dans la collection des Opuscules. Une jeune auteure à suivre.

« La voix du délit » de Juliette Norel, Editions Lamiroy, collection Opuscule #206 (sur le site de l’éditeur)

Le site de Juliette NOREL