LA CHASSE AUX DIEUX

artemis-vase-1.jpgChasseurs de toute religion, réunissez-vous!

Chaque année, aux environs de Pâques, des paroissiens et moi-même nous réunissons dans la cour du prieuré. Derrière l’abbé enrubanné nous attendons qu’il donne le signal du départ avec un ciboire et une cuillère. Quand la chasse est déclarée ouverte, nous courons en tendant les mains au ciel et les dieux tombent dans notre escarcelle de doigts par dizaines, par centaines ; c’est fou ce qu’ils sont nombreux ! Comme s’ils n’attendaient que ça depuis l’année dernière, qu’on leur offre une place dans nos âmes transies, dans nos bras en croix.

Rassemblés dans la chapelle, nous découvrons notre butin. Nous faisons le tri entres les dieux comestibles et les autres, tous les autres. Les tout pourris, les tout voilés, ceux qui ont dépassé la date de péremption ; les tout courbés à force d’avoir traîné leur couronne depuis l’aube des temps ; les filous, ceux-là qui ont trouvé à infiltrer la masse des dieux vigoureux, à la mode, aux vertus éprouvées ; les mal embouchés, les rastaquouères, les dieux à dreadlocks, les fumeurs de kif, les dieux en mal de croyants, les dieux relégués au fond de l’église, de la mosquée, du temple, tous les dieux oubliés des livres saints ; les efflanqués, ceux qui n’ont plus de nourriture spirituelle à se mettre sous le dentier ; les calamiteux, les corrompus, les coincés du culte…

Puis sans autre forme de procès, nous les bouffons tout entiers. Avec les os et leurs bas morceaux.

Cela fait un bruit de fin du monde suivi d’un long silence de cathédrale. Nous n’en croyons pas nos ouïes, l’abbé applaudit ses ouailles. Il crie Hosanna plusieurs fois puis s’effondre comme un damné sur le dallage de l’autel et dort en ronflant comme un orque  jusqu’à la messe du lundi matin.   

Evidemment, cela ne fait pas un pli, j’écope chaque fois d’une crise de foi. Et pendant le reste de l’année, je ne peux plus voir le moindre dieu en chocolat. Ni en aucune autre matière. Je plains les dieux avec toutes les couleurs du ressentiment.

En grignotant des démons.

E.A.

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