Les grands sentiments / Éric Allard


Je me suis déshabillé et j’ai tout vidé : foie, pancréas, reins, glaires et graisses, cœur, sang, bile, colonne sans fin de l’intestin grêle. C’est fou ce que peut contenir un corps ; quel étalage de viscères et d’humeurs ! La table basse n’a pas suffi. J’ai du en déposer sur le canapé, la commode ; en accrocher aux lampadaires, aux appliques. Un vrai décor d’abattoir.

Comme toujours quand on est occupé, c’est à ce moment-là que quelqu’un a sonné. C’était ma fiancée, on se mariait le lendemain. Je lui ai demandé dix minutes. J’ai tout remis en place, sauf un organe. Je suis allé ouvrir et elle s’est enfouie dans mes bras. « Tu as remis de l’ordre, c’est ça ? » Elle sentait la vanille, moi le cochon qu’on vient de dépecer. On a fait l’amour, j’ai été bestial. Puis, pour me faire pardonner ma sauvagerie, je lui ai donné mon cœur.

 

 

Extrait de Penchants retors, Éric Allard, éd. Gros Textes (2009)

 

 

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Penchants retors d’Éric Allard

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100 textes courts qui, à la première personne, moquent nos travers et ceux d’une époque (démocratisation des pratiques sexuelles, arts, religion, goût du pouvoir et de la célébrité, culte du corps et du sport…) sur le ton de l’humour, parfois grinçant mais jamais grincheux.

Une trentaine de textes avaient déjà donné lieu à un Minicrobe en 2005, à l’initiative d’Éric Dejaeger.

Je remercie aussi Paul Guiot, coanimateur de Microbe avec Éric, qui a publié des textes de ce recueil et Walter Ruhlman de mgversion2>datura

Le présent recueil est dédié à Éric Dejaeger.

Sur son blog, il donne avec la pub un texte du présent recueil.

http://courttoujours.hautetfort.com/

Aux Éditions Gros Textes

http://rionsdesoleil.chez-alice.fr/GT-Editions.htm

L’illustration de couverture est tirée d’une peinture intitulée Harmonie en bleu de Salvatore Gucciardo, que je remercie ici.

http://www.salvatoregucciardo.com/

110 pages
8 € plus frais de port (si vous êtes intéressé, signalez-le moi sur la mailbox)
ISBN 978-2-35082-102-3

 

Lire un extrait du recueil dans le post suivant.

À une Malabraise / Baudelaire-Ferré

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large à faire envie à la plus belle blanche ;
À l’artiste pensif ton corps est doux et cher ;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,
Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D’acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus,
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;
Et quand descend le soir au manteau d’écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,

Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?
Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
L’œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
Des cocotiers absents les fantômes épars !


Baudelaire par Damien Saez

Avons-nous donc commis une action étrange ?
Explique si tu peux mon trouble et mon effroi
Je frissonne de peur quand tu me dis « Mon ange »
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi

Ne me regarde pas ainsi, toi ma pensée !
Toi que j’aime à jamais, ma sœur d’élection
Quand même tu serais une embuche dressée
Et le commencement de ma perdition
Quand même tu serais une embuche dressée
Et le commencement de ma perdition

Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer ?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté !

Celui qui veut unir dans un accord mystique
L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l’on nomme l’amour

On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître
Mais l’enfant épanchant son immense douleur
Cria soudain « Je sens s’élargir dans mon être
Un abîme géant, cet abîme est mon cœur »

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu’au sang

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde
Et que la lassitude amène le repos
Je veux m’anéantir dans ta gorge profonde
Et trouver sur ton sein la fraicheur des tombeaux

Descendez, descendez, lamentables victimes
Descendez le chemin de l’enfer éternel
Plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel

Jamais un rayon frêle n’éclaira vos cavernes
Par les fentes des murs, des miasmes fiévreux
Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux

C’est votre destin, à vous désormais
De trier l’infini que vous portez en manteau

« Hippolyte, cher cœur, que dis tu de ces choses ?
Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir
L’holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?

Hippolyte, ô ma sœur ! Tourne donc ton visage
Toi, mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié

Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’étoiles !
Pour un de ces regards charmants, baume divin
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles
Et je t’endormirai dans un rêve sans fin »


 

Le serpent qui danse / Baudelaire-Gainsbourg

Que j’aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau!

Sur ta chevelure profonde
Aux acres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s’éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.

Tes yeux où rien ne se révèle
De doux ni d’amer,
Sont deux bijoux froids où se mêlent
L’or avec le fer.

A te voir marcher en cadence,
Belle d’abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d’un bâton.

Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d’enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant,

Et ton corps se penche et s’allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l’eau.

Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l’eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D’étoiles mon coeur!

Héautontimorouménos de Baudelaire et Ferré par J-L Murat

Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,
 
Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera
 
Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon coeur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !
 
Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?
 
Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.
 
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
 
Je suis de mon coeur le vampire,
– Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !
 
Charles Baudelaire
Musique : Léo Ferré
voix : Morgane Imbeaud / Jean Louis Murat 

Une charogne / Charles Baudelaire

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

un choix d’Éric Dejaeger

http://courttoujours.hautetfort.com/