LE MAL SELON HANEKE, par Philippe Leuckx

Au dernier festival de Cannes, le film « Le ruban blanc » (Das weisse Band) de Haneke a fait sensation et est reparti avec la palme.
Palme méritée cent fois tant l’oeuvre, un noir et blanc épuré qui relaie un univers de noirceur, une mise en scène extraordinaire qui donne vie à un village d’il y a un siècle, perdu dans ses moissons et ses miasmes d’époque révolue…
Apreté, violence, haineuses relations humaines créent l’arrière-plan d’un film qui explore le mal jusque dans ses plus vils retranchements.
Un village, Vachendorf. Des notables : un baron, un docteur, un pasteur, un instituteur…les petites gens des fermes…un régisseur… des enfants…
Et le mal est partout : dans ce regard des enfants, dans les malheurs qui s’égrènent au fil des images : la mort d’une fermière dans une scierie, une grange qui brûle, un enfant qu’on martyrise, qu’on pousse à l’eau, un handicapé exclu, la guerre qui frappe…
Un pasteur puritain, qui se sert des verges, musèle la puberté de son fils aîné…un docteur incestueux, une sage-femme qui doit ravaler l’odieuse présence de son mari, un instituteur, qui enquête et nous raconte l’histoire, bien plus tard, déjà vieux…
Il relate ces drames. Il décrit les visages, les tensions, les scènes. Interroge le réel…
Le début du film relate longuement les relations tumultueuses au sein d’une famille de métayers, relevant du « domaine » du baron. Le père, la mère – qui vient de décéder -, le fils aîné qui impute la responsabilité de cette mort au seigneur, Frieda, qui travaille au château…Et puis tout se déglingue. Le champ de choux du baron est laminé. La vengeance des uns, des autres….Sigi, le fils du baron paie l’erreur de jugement et/ou l’injustice notoire…Haneke ne répond pas à toutes les questions qu’il pose par sa narration et il rend son spectateur seul responsable de « ses lectures ».
On ne peut oublier les enfants de ce film, corrompus par le mal des adultes, et prompts à devenir eux-mêmes tortionnaires (futurs kapos, futurs SS) : Karli, Anna, quatorze ans et la gravité d’une adolescence pervertie, Rudi – symbole de l’innocence questionneuse, Klara, sorcière aux cheveux blonds, Erna, Martin cloué sur son lit, mains liées pour ne pas succomber au péché masturbatoire…
Le mal…partout, décliné avec maestria, profondeur, acuité par un cinéaste qui s’est souvenu, avec bonheur des maîtres : Visconti , Pasolini, Tarkovski…Le spectateur est interpellé à l’instar des sentiments qu’il éprouvait à visionner telle séquence des « Damnés » (la fameuse scène du grenier avec le fils de famille bourgeoise pédophile) ou telle autre de « Mamma Roma » (celle qui montre le héros sacrifié dans une cave de commissariat, cloué sur sa table de mort comme le Christ) ou encore à suivre cette fillette paralytique chez Tarkovski (certes avec un regard autre : Tarkovski délivrant l’enfant de sa contrainte par un don de télékinésie….dans « Stalker »)…
Et peut-être, surtout, Bergman dans cette vision sans concession d’une société mutilée de toutes ses valeurs. En effet, comment ne pas penser à cet enfant du « Silence » (1964), nez collé à la vitre des gares passagères, ne comprenant rien, borné par le verre, comme les autres par des contraintes…Comment ne pas songer à cette incommunicabilité renforcée par Haneke en une langue impropre au partage : l’enfant dépose une cage d’oiseau par pur don face au « silence » impressionnant d’un père pasteur engoncé dans son rigorisme comme le mal dans le fruit…
Haneke a réalisé là un film épuré, glaçant par ses constats sans ambages.
L’interprétation, faut-il le dire, est à la hauteur de la réussite formelle et l’on est heureux de retrouver un acteur de la trempe d’Ulrich Tukur, qu’on a apprécié dans « La vie des autres », « Séraphine »…

Courez voir…il passe encore à l’Actors Studio, Bruxelles, cette semaine, séance 19h05.

Philippe LEUCKX
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