Philippe Delerm / Il faut le voir sur scène

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On imagine bien à qui est destiné ce jugement que j’entends pleuvoir autour de moi depuis quelques années.  Je l’ai prononcé pour ma part de temps à autre, avec une conviction légèrement différente, car si j’éprouve un grand bonheur à voir le personnage concerné à la Cigale ou à l’Olympia, je l’apprécie autant sur d’autres scènes plus intimes de la vie.

Mais à force de récurrences, « il faut le voir sur scène » a fini par s’extraire de son contexte originel pour prendre une valeur absolue. Il y a là une forme de vérité imparable, qui me semble s’adresser à chacun. Bien sûr, c’est plus patent pour ceux qui ont des spectateurs dans l’exercice de leur métier. Je pense à telle collègue professeur de lettres, peu chanceuse dans sa vie familiale, embarrassée par un asthme chronique, mais dont j’entendais la voix derrière la cloison quad j’enseignais moi-même. Tout d’un coup, la passion l’animait,, qu’elle fût vouée à l’œuvre de Boris Vian ou à l’exaltation de la subordonnée relative, et je sentais que ça passait, que le public était conquis. Il fallait la voir sur scène.

Je dirais la même chose de mon boucher, qui a pris sa retraite, et que je croise quelquefois, étonnamment taciturne, lui qui savait distiller des petites phrases d’une sagesse liée au découpage de la bavette ou de l’entrecôte. Plus que la commande de ses clients, il maîtrisait alors le monde, entre le glaive et la balance.

D’autres scènes sont plus confidentielles encore, un jardin pour greffer des pruniers, une berge pour pêcher à la ligne, un lit pour faire l’amour. Parfois il n’y a pas de spectateurs du tout, parce que le talent de celle-ci, de celui-là réside dans la rêverie mélancolique, la lecture de Jules Renard sous lampe basse en fin d’après-midi, l’écriture d’un roman qui ne trouvera pas d’éditeur, la confection d’un clafoutis quand tout le monde dort encore. Qu’importe le public. Chacun a son théâtre, où il est en accord avec la mise en scène. Et chacun se dédouble alors, conscient d’être au plus près. Certains sont exposés, d’autres seront surpris d’être attendus, un jour. Beaucoup resteront solitaires. Pourtant, il faut les voir sur scène.

 

Philippe Delerm

 

extrait de Ma grand-mère avait les mêmes (Les dessous affriolants des petites phrases), éd. Points Seuil

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