A l’ombre des flamboyants, par Denis Billamboz

A l’ombre des flamboyants


Heureux de vous embarquer pour cette ile de rêve où j’ai eu l’occasion de m’avachir sur la plage comme un bon touriste européen en mal de dépaysement et où malgré quelques tentatives, je n’ai pas rencontré de passionnés de littérature pour m’éclairer sur les lectures locales. Dans les boutiques de l’aéroport, ou de divers autres lieux commerciaux, on ne voit même pas un livre de Le Clézio qui a tout de même séjourné sur cette île et qui en a parlé, notamment dans celui que j’ai lu il y a bien longtemps,  « Le chercheur d’or ». C’est bien dommage car le Prix Nobel de littérature pourrait être une locomotive pour tous ces écrivains mauriciens qui produisent une littérature originale, souvent francophone dans un pays où la langue officielle est l’anglais mais où les journaux et la télévision utilisent le français comme pour rappeler qu’ils ont arraché cette concession aux Anglais au moment où l’île est passée de la France à l’Angleterre. J’ai choisi ces deux livres parce qu’ils évoquent tous les deux les problèmes de la femme qui n’est plus assez jeune pour jouer les séductrice mais qui l’est encore assez pour être follement amoureuse.


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La noce d’Anna

Nathacha Appanah ( 1973 – ….)


« Aujourd’hui, 21 avril, je marie ma fille. » « Je l’aime tant, ma fille, je ne voudrais pas qu’elle s’en aille, … ». J’ai peur, j’ai peur, elle est si jeune, vingt-deux ans, elle n’a pas connu la vie, elle n’a pas connu d’autres amours, d’autres corps, d’autres sentiments. Elle n’a pas souffert, elle n’a pas assez ri, elle ne s’est pas abandonnée à la vie. Elle va se lier pour toujours avec l’amour de sa vie, ce petit huissier trop poli, trop honnête, trop sérieux, trop adulte, elle va mettre son corps en cage. J’ai peur qu’elle ne soit pas heureuse et qu’elle refasse les erreurs que j’ai faites à vingt ans avec mon premier amour qui m’a donné cette fille et qui l’ignore encore. Je ne l’ai certainement pas assez aimée, je l’ai laissée seule pour m’évader dans les histoires que je bâtissais pour construire mes romans. Elle va me laisser seule à son tour, elle va m’oublier comme j’ai oublié les miens là-bas sur cette belle île en fleur. Déjà, elle a réglé tous les détails de la cérémonie, je suis devenue encombrante, elle a peur que je gâche sa fête. C’est elle qui est désormais l’adulte qui décide et moi qui dois obéir, écouter et subir, je suis déjà la vieille qu’on surveille pour ne pas qu’elle fasse des sottises et pourtant je peux encore séduire bien que je n’aie guère gâté mon corps qui dut lui aussi subir mes évasions littéraires. Mais, dans toute cette foule qu’elle a réunie, je ne connais presque personne, je suis redevenue l’étrangère et l’angoisse de ma solitude future me harcèle à nouveau car le temps vite a passé, où est la petite fille innocente qui me donnait toute sa confiance ? Et pourtant elle m’aime sans doute un peu, ma petite fille ! Une main s’égare dans mes cheveux qui se sont libérés du carcan du chignon pour couler sur mes épaules, un homme, beau, un brin négligé, y glisse ses doigts … je ferai l’amour à cet homme avant la fin de la noce !

Sonia, écrivain mauricienne installée en France, marie sa fille qui n’a que vingt-deux ans, à un jeune huissier un brin guindé. Elle assiste à ce mariage impuissante, les jeunes on tout organisé, elle se sent de trop, la vieille qui va gâcher la cérémonie. Elle repense à sa vie, à son pays qu’elle a abandonné, aux siens qu’elle a laissés là-bas loin comme sa fille un jour la laissera seule et la peur de la solitude la hante brutalement mais une main vient effleurer ses cheveux qui se sont libérés du carcan du chignon…


51%2BsER4B83L._SL500_AA300_.jpgIndian tango

Ananda Devi (1957 – ….)

 

« Mon dernier livre avait coulé sans le moindre remous et j’avais écrit le dernier mot : rien ne me permettait plus d’espérer, comme d’habitude, le prochain, serait le bon. Il n’y aurait pas de prochain. » Cet auteur anonyme (mais l’est-il réellement ?) peu lu et mal reconnu s’est réfugié à Delhi pou redonner un sens à sa vie. A Delhi où Subhadra déambule dans les rues en suivant une femme, l’auteur, qui, comme elle, admire les sitars dans la devanture d’un magasin d’instruments de musique. Subhadra, vit très mal le passage de la cinquantaine, son corps commence à se détériorer, mal dans son corps, mal dans son être, elle veut changer de vie pour revivre différemment, « peut-on ainsi renaître autre ? Transformation dans tous les sens, jusqu’au plus vif de soi ? » L’attirance pour cette femme, qu’elle identifie à un personnage de film, et les sitars pourrait être le moteur d’une nouvelle forme d’existence car, arrivée à la cinquantaine, elle fait un triste bilan de sa vie, épouse mal aimée, insatisfaite, qui n’a jamais connu le plaisir, bru considérée comme une étrangère par sa belle-mère comme Sonia Gandhi par les Indiens, femme privée des joies du corps par la religion. « On vous a obligées à apprendre la haine de votre corps et du nôtre. » Les deux femmes finissent pas se rencontrer et par consommer les sentiments qui les rapprochent pour échapper à leur vie de femme mal considérée et mal aimée.

Ananda, dresse un portrait très fort de la femme qui voit la ménopause arriver comme le début du chemin qui conduit à la mort et qui a l’impression de n’avoir rien fait de sa vie et de n’y avoir même pas goûté. Une ode à la féminité que toutes les croyances ont essayé d’occulter pour faire croire aux femmes que la chasteté était garante d’une vie meilleure dans l’au-delà. L’angoisse du créateur non reconnu, de l’écrivain sans lecteur.

Ce portrait de femme pourrait être aussi le portrait de l’Inde, un portrait sans concession, sévère, juste ?  Ce pays qui refuse d’être dirigé par une femme étrangère comme toutes les femmes sont étrangères et intruses dans la famille de leur mari après leur mariage. Mais, ce portrait n’est pas le portrait d’une femme mais le portrait de la femme qui pourrait être constitué par le dénominateur commun entre celui de l’auteur, celui de cette femme indienne et celui du personnage que l’auteur écrit malgré sa promesse de ne plus écrire. Ananda nous embrouille volontairement en dressant des personnages indéfinis, mélangés, mêlés, évoluant entre réel et virtuel, présence et absence, concrétude et évanescence, des personnages qui s’évaporent pour ne laisser que leurs problèmes sur la scène du roman. Et, comme Shiwa prendre de multiples apparences selon les circonstances évoquées.

Ce roman, écrit dans une langue exigeante, dans un style qui sollicite fortement le lecteur, recourt à un montage un peu particulier, la première partie du récit est constituée de chapitres qui, alternativement, se réfèrent à mars 2004 et avril 2004 et la seconde de chapitres qui évoquent, avec la même alternance, des événements d’avril 2004 et de mai 2004. Une façon pour l’auteur de retenir le sable du temps, de stopper la dégradation des corps et de laisser le temps à ses héroïnes de vivre une autre vie, de goûter à ce qu’aurait pu être cette vie, de faire vibrer leur chair, celle de l’autre femme qui les attire, comme le sitar peut vibrer sous les doigts du musicien. Et, de se réincarner dans un personnage mythique que l’amour a rendu fou et ainsi échapper à la corruption du corps et de l’âme, des biens et des mœurs.

« Sonia pourrait nous apprendre à ne plus être ce que nous sommes. » mais « une étrangère ne pourra saisir toutes les nuances de castes, de religions, de langues, de classes, de couleurs. Toutes les divisions qui peuvent exister ici » dans cette « Inde, éternelle affamée de ses innombrables faims. »

Puérilité, vacuité, vaine existence…

Denis Billamboz

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