Les combats d’Aragon, par Denis Billamboz

Les combats d’Aragon

 Aragon est vénéré pour le grand poète qu’il a été, chanté par les plus grands artistes, notamment Léo Ferré, mais beaucoup moins pour sa prose qu’il a exercée quand il était journaliste et quand il s’est adonné au roman pour mieux mettre en scène les combats qu’il conduisait. Aragon était, un homme de gauche, un pacifiste, le massacre de la jeunesse d’une nation pour le profit de quelques uns l’horrifiait particulièrement. Mais Aragon était aussi un grand amateur de femmes et quand il couvre, pour le compte d’un journal, le Congrès pour la paix de Bâle, en 1912, et qu’il en fait le récit qui ne paraitra qu’en 1934, il construit son œuvre autour des femmes qu’il a connu à cette époque. Un texte pour mieux comprendre l’homme qui se cache derrière le poète, le combattant de la cause des démunis et des défavorisés, l’ami des femmes qui combattent pour leur libération.

 

41FMN9QC34L._SL500_AA300_.jpg Les cloches de Bâle 

Louis Aragon (1897 – 1982) 

« Les cloches de Bâle » est le premier élément  d’un cycle de trois volume intitulé « Le monde réel » dans lequel Aragon affirme et démontre son appartenance au mouvement réaliste et plaide pour la cause de ceux qui sont exploités et massacrés. Ce premier ouvrage est « animé » par trois femmes Diane, Catherine et Clara. Diane c’est une survivance de l’aristocratie qui n’a plus que ses titres et les ruines de son château à monnayer pour conserver son train de vie et pouvoir paraître encore et attirer l’argent des autres. Mais, à ce petit jeu où l’on court la dote, on risque de tomber sur un parti pas forcément recommandable.

Et, après cette première partie, Elsa lui dit : « Et tu vas encore continuer longtemps comme ça ? » Et le changement fut radical. L’immoralité romantique de Diane devint l’amoralité anarchiste de Catherine, jeune géorgienne mal aimée par sa mère qui lui préfère sa sœur aînée  sur qui repose l’espoir de faire un beau mariage qui sauvera la famille des aléas des virements envoyés trop irrégulièrement par le père qui prospecte le pétrole à Bakou. Frustrée par sa mère, Catherine fait très tôt connaissance avec le prolétariat, ses conditions de vie et ses luttes. Elle assiste même, impuissante, à une répression sanglante d’une grève des horlogers de Cluses qui laisse des morts sur le carreau, marque définitivement sont esprit et lui fera chercher refuge auprès des anarchistes. Mais la maladie incurable, hypothéquant sa vie à brève échéance, et des suicides dans son entourage la rendent encore plus dure et plus volontaire dans son combat pour défendre les femmes. « Elle aurait des amants tant et plus. Ce n’était pas la mort qui pouvait la dégoûter de la vie. Et chaque minute de ces deux  ans-là serait un défi à l’ordre qu’ont inventé les hommes. » Mais au moment où elle est tentée de fuir sa propre vie, survient Victor, le vrai prolétaire qui a connu toutes les misères,  qui milite au sein des syndicats et du parti socialiste et qui participe activement à la grève des taxis de 1912 où il l’entraîne. Mais désabusée par les manigances et autres manipulations des affairistes, responsables politiques et autres personnages influents, elle se retire dans sa villa de Berck d’où elle suit le conflit avec attention. Aragon donne de celui-ci un compte-rendu très détaillé avec toutes les explications nécessaires pour bien comprendre toutes les manipulations des patrons et des gouvernants pour laisser pourrir ce conflit qui s’emmêle dans les exploits de la bande à Bonnot et dégénère dans la violence la plus confuse.

Clara qui n’est autre que la fameuse Clara Zetkin, n’intervient que dans l’épilogue qu’elle éclaire de ses yeux magnifiques qu’Aragon chante comme il a chanté ceux d’Elsa. Dans cet épilogue qu’il consacre au Congrès pour la paix de Bâle en 1912, il montre toute l’impuissance des militants de la cause de la paix malgré leur forte mobilisation, leur motivation, leur foi en leur cause et le lyrisme de Jaurès qui en appelle à Schiller « j’appelle les vivants, je pleure les morts et je brise les foudres » mais il sera la première victime des va-t-en guerre. Dans cet épilogue, le prosateur rejoint le grand poète et se lance dans un vaste réquisitoire contre ceux qui ont voulu la guerre et assassiné des millions de jeunes gens qui ne demandaient qu’à vivre. Peut-être est-ce le regard de Clara mais cet épilogue est aussi un plaidoyer à l’égalité des sexes que le socialisme devrait assurer.

Bien difficile de tirer une leçon de ce livre sans avoir lu les deux autres titres de ce cycle mais si le prosateur Aragon n’est pas aussi brillant que le poète, il a tout de même un style assez remarquable surtout quand il quitte la plume du journaliste pour prendre celle du militant en colère. Quelles pages de lecture dans l’épilogue ! Toutefois, avant d’en arriver à cet épilogue, le style paraît un peu trop policé, trop respectueux du lecteur et des règles, trop  séducteur pour traduire la brutalité et la vulgarité qui baignent ces grèves et les répressions qu’elles provoquent. Ce roman n’est pas écrit pour faire vivre des grands personnages romanesques mais pour nous convaincre que la cause qu’Aragon défend est la seule qui puisse permettre à l’humanité de vivre en paix et en harmonie entre les peuples et entre les sexes. Sa connaissance des événements, de toutes les affaires et toutes les combines montées en coulisses  qui expliquent les diverses exactions qui conduiront au premier grand conflit mondial, est si impressionnante qu’elle alourdit un peu le livre par la montagne de détails qu’elle déverse tout au long du récit. Malgré la défaite, les trahisons, les magouilles et toutes les infamies que le monde a connu au cours de ce prélude à la guerre et même jusqu’à la rédaction de cet ouvrage paru en 1934, Aragon garda l’espoir et la foi en l’homme debout qui combat pour la cause des justes et à Bâle « les cloches parlaient de cela aux nuages. »

Mais le poète savait :

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit

Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places

Déjà le souvenir de vos amours s’efface

Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

Et, Léo Ferré l’a chanté « Tu ne reviendras pas »

 

« Fixer la pensée avec des mots m’est naturel comme respirer. »

« C’était son premier coup de pied dans le cul ; il venait de faire connaissance avec le prolétariat. »

« Une abomination comme toute cette comédie de vertu et d’honorabilité qui m’entoure et me fait horreur. Une abomination comme tout votre monde, vos mensonges, vos conventions. »

« … le plaisir qu’elle avait d’un homme ne pouvait lui en cacher la vie, les idées, l’asservissement social. »

« Cette quête d ‘autre chose que soi-même qui l’avait poussée à des hommes plus différents que les jours de l’hiver à ceux de l’été. »

« Elle aurait des amants tant et plus. Ce n’était pas la mort qui pouvait la dégoûter de la vie. Et chaque minute de ces deux  ans-là serait un défi à l’ordre qu’ont inventé les hommes. »

Henri Bataille : « Un jour viendra ou des hommes nouveaux liront mes œuvre avec des yeux dessillés. Ils verront combien j’ai haï le navire qui m’emporte, et comme dans la voilure j’appelais le naufrage et comme les feux des diamants ne m’ont jamais distrait des étoiles ! »

« Rockefeller, cher ami, nous ne pouvons d’ailleurs pas le laisser tomber. Franchement. Avez-vous vu ce qu’il vient de faire ? 55 000 francs envoyés à la France pour acheter à Dôle, je crois, la maison natale de Pasteur ! »

 

 Denis Billamboz

 

 

 

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2 commentaires sur “Les combats d’Aragon, par Denis Billamboz

  1. Encore une belle critique, Denis. Il n’était en effet pas de bon ton, dans l’entourage de Breton, de s’adonner à l’écriture de romans. J’ai beaucoup aimé « Aurélien ».

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  2. Au sujet de la Maison natale de Louis Pasteur, voici la réponse que m’a faite le Président de l’association que j’avais interrogé après ma lecture :
    J’avais interrogé le président des Amis de Pasteur à ce sujet et il m’a apporté la réponse suivante pendant les vacances :
    « Cher Monsieur,
    En vous remerciant de vous intéresser à ce qui peut paraître un détail, mais pas pour les dolois (sans accent sur le o – voir plus loin…), je peux vous confirmer le fait que Rockfeller a donné une somme importante pour permettre à la ville de Dole d’acquérir la Maison natale de Louis Pasteur (27 décembre 1822), devenue musée en 1923, lequel s’est étendu depuis dans les deux immeubles voisins. Je n’ai pas les chiffres exacts en tête, mais nous savons qu’il a donné pratiquement la moitié de la somme nécessaire à cette acquisition.
    Suite à ce don généreux, la ville a donné son nom à une artère conduisant au centre ville, l’avenue John Rockfeller.
    Quant à l’accent sur le o de Dole, il est honni par la population locale qui a un goût prononcé pour le o ouvert ! En fichier joint, vous trouverez un petit texte de mon prédécesseur à la tête de notre Société des Amis de Pasteur, résumé d’une conférence de l’ancien conservateur de la Bibliothèque municipale de Dole puis de notre superbe Médiathèque (détournement de fonction de l’ancien Hôtel-Dieu devenu Hôpital Pasteur bien sûr), Médiathèque dont elle a conditionné la création et l’agencement.
    Très cordialement,
    Alain MARCHAL
    Président de la Société des Amis de Pasteur »

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