« Et tous ces Tutsi à tuer », par Denis Billamboz

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« Et tous ces Tutsi à tuer. »

Pour le devoir de mémoire, au moins, je voudrais aujourd’hui vous présenter deux ouvrages qui évoquent le génocide rwandais. Tout d’abord un livre de Boubacar Boris Diop, écrivain sénégalais, qui a répondu à l’invitation de l’association Fest’Africa pour témoigner du massacre du Rwanda afin que personne n’oublie et que les survivants essaient de faire leur deuil, si cela est possible après une telle tuerie. Un livre froid et glacial qui dit ce qui a été sans aucune émotion, tombant comme la machette du hutu sur le cou du tutsi. Et un autre livre, plein de douceur, d’amour et de tendresse qui raconte la vie au Rwanda quand la solution finale n’était pas encore à l’ordre du jour, écrit par une jeune femme échappée par miracle du massacre qui raconte l’histoire de sa mère qui à tout fait pour préserver sa famille contre les exactions de l’autre ethnie. Un témoignage à deux visages, deux points de vue tout aussi véridiques qui, rassemblés, donnent déjà une image plausible de cette gigantesque barbarie.


512TNZ0KYTL._SL500_AA300_.jpgMurambi, le livre des ossements

Boubacar Boris Diop (1946 – ….)

« Tubatsembatsembe ! Il faut les tuer tous ! » Harcelés par les tutsi du FPR, les hutu qui assument un pouvoir chancelant, décident de mettre en œuvre une solution radicale : l’éradication définitive des tutsi du Rwanda. Alors, un gigantesque génocide s’abat sur cette ethnie, une tuerie méthodique et organisée, ancestrale et bestiale, sans aucun état d’âme, froide comme la lame de la machette mais épuisante tout de même. « Tuer autant de personnes sans défense nous posera sûrement des problèmes. A la longue, cela peut-être monotone et lassant. »

Quatre ans après cette gigantesque boucherie où périrent huit-cent-mille, un million, un million-deux-cent-mille, …  Rwandais en quelques jours ? Mais comment les compter, Fest’Africa lance un projet auquel répondent dix écrivains africains dont Boubacar Boris Diop, pour partager le deuil de ce peuple, témoigner de sa douleur et constituer une œuvre pour la mémoire des disparus et pour la reconstruction des survivants. Boubacar a choisi la fiction pour construire son témoignage après avoir écouté de nombreux témoins qui ne pouvaient encore que difficilement mettre des mots sur l’indicible. Les regards étaient encore plus lourds que les mots. Mais en fait, c’est un témoignage sans concession, même pour les Français, qu’il livre à travers l’histoire de deux Rwandais : Jessica, la jeune femme héroïque qui prend tous les risques pour infiltrer les hutu dans la ville en sang et renseigner les rebelles tutsi, et Cornelius qui a quitté le Rwanda avant le génocide pour échapper à d’autres massacres prémonitoires et a vécu une jeunesse paisible à Djibouti pendant qu’on décapitait son peuple à la machette. Cornelius rentre au pays où il retrouve ses quelques amis survivants dont la courageuse Jessica qui a échappé au massacre, et doit affronter la destinée de sa famille qui a connu les affres du bourreau et de la victime. Il devra faire un long chemin avant «de penser à ce qui peut encore naître et non à ce qui est déjà mort. »

Pour rendre son récit encore plus véridique et plus crédible, tel le rapport d’un médecin légiste, Diop parsème son oeuvre de témoignages tous plus cruels les uns que les autres où la sauvagerie le dispute au cynisme et la veulerie à la cupidité. C’est un témoignage sans émotion particulière, des faits, des faits bruts, insoutenables, accusateurs qu’il faudra garder en mémoire pour reconstruire un peuple même s’il y a un fleuve de sang entre les ethnies. « Tout cela est absolument incroyable. Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus quoi dire. »

Bien qu’il ait inscrit « roman » sous le titre de son ouvrage, Diop n’essaie pas de nous conduire dans une histoire, il veut nous imprégner de son témoignage et de son analyse. « Il dirait inlassablement l’horreur. Avec des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des mots nus et des mots couverts de sang et de merde. » Et, un jour peut-être, le pardon donnera naissance à un nouvel espoir, « … les morts de Murambi faisaient des rêves, eux aussi, et … leur plus ardent désir était la résurrection des vivants. »

 

51-bgk8RyEL._SL500_AA300_.jpgLa femme aux pieds nus

Scholastique Mukasonga (1959 – ….)

« Quand je mourrai, quand vous me verrez morte, il faudra recouvrir mon corps, il ne faut pas laisser voir le corps d’une mère. » Mais, «maman, je n’étais pas là pour recouvrir ton corps et je n’ai plus que des mots … pour accomplir ce que tu avais demandé. » Alors, Scholastique tisse avec ses mots un linceul pour que sa mère ne soit pas une infime partie anonyme d’un immense charnier là-bas du côté de Nyamata au Rwanda où toute sa famille, et bien d’autres Tutsi, ont été déplacés dès la fin des années cinquante.

Et, contrairement à Boris Boubacar Diop qui voudrait inlassablement dire « l’horreur. Avec des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des mots nus et des mots couverts de sang et de merde », Scholastique fait revivre sa mère avec tendresse et amour dans un petit livre plein de fraîcheur qui contraste tellement avec le bain de sang que nous connaissons bien maintenant. L’effroi n’en est que plus intense et plus dramatique. Comment  a-t-on pu assassiner tant de douceur, d’amour, de tendresse, mais aussi de pugnacité, de courage et de volonté de vivre dans la dignité et le respect des traditions, des us, des rites et des croyances d’une communauté qui refuse de disparaître et veut croire encore en une vie possible dans cette région dénuée de tout où elle a été reléguée.

Dans ce tout petit livre aussi frais que les belles collines du Rwanda où elle est née et dont elle a été chassée, Scholastique raconte avec une grande simplicité,  « simplicisme » diront les mauvaises langues, la vie quotidienne de cette mère de famille chassée de chez elle qui dépense des trésors d’énergie, de courage, d’ingéniosité sans jamais mesurer ses efforts, pour que ses enfants puissent survivre et même vivre dans la dignité et la tradition de la communauté et aussi, éventuellement, accéder à une bonne éducation pour sortir de la misère.

Nous connaissons hélas l’issue de ce combat, quand en 1994 …. Mais cela est une autre histoire que Scholastique a déjà racontée dans un autre livre où elle dit aussi comment elle pu échapper à la barbarie pour aujourd’hui témoigner. Ce témoignage nous l’avons reçu et nous n’oublierons jamais ses mères à qui les Hutu faisaient comprendre « Ne donnez plus la vie car c’est la mort que vous donnez en mettant au monde. Vous n’êtes plus des porteuses de vie, mais des porteuses de mort. »

Scholastique nous nous souviendrons :

« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers

Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu’une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été. »

Et, Jean Ferrat chante dans le désert, toujours l’histoire répète ses atrocités sans que les hommes jamais ne se lassent.

Denis Billamboz

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