Georges Brassens / La ballade des gens qui sont nés quelque part…

Georges Brassens aurait eu 89 ans le 22 octobre…

La ballade des gens qui sont nés quelque part

C’est vrai qu’ils sont plaisants tous ces petits villages
Tous ces bourgs, ces hameaux, ces lieux-dits, ces cités
Avec leurs châteaux forts, leurs églises, leurs plages
Ils n’ont qu’un seul point faible et c’est être habités
Et c’est être habités par des gens qui regardent
Le reste avec mépris du haut de leurs remparts
La race des chauvins, des porteurs de cocardes
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part

Maudits soient ces enfants de leur mère patrie
Empalés une fois pour toutes sur leur clocher
Qui vous montrent leurs tours leurs musées leur mairie
Vous font voir du pays natal jusqu’à loucher
Qu’ils sortent de Paris ou de Rome ou de Sète
Ou du diable vauvert ou de Zanzibar
Ou même de Montcuq il s’en flattent mazette
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part




Les oiseaux de passage

Ô vie heureuse des bourgeois
Qu’avril bourgeonne
Ou que decembre gèle,
Ils sont fiers et contents

Ce pigeon est aimé,
Trois jours par sa pigeonne
Ça lui suffit il sait
Que l’amour n’a qu’un temps

Ce dindon a toujours
Béni sa destinée
Et quand vient le moment
De mourir il faut voir

Les vidéos de 70 chansons de Georges Brassens

http://video.muzika.fr/titres/1007/Georges-Brassens

Ces chères britanniques, par Denis Billamboz

Ces chères britanniques

Ces « chères anglaises » tellement vénérées par de nombreux lecteurs et qui ont ébloui les lettres mondiales pendant de nombreuses années, ont-elles eu la succession qu’elles méritaient ? Nous essaierons de l’entrevoir à travers la présentation de deux œuvres de deux jeunes britanniques, car l’une d’elle n’est pas anglaise mais écossaise, nées toutes les deux en 1965. Hélas, Alison Louise Kennedy, l’Ecossaise, et Zoë Heller ne m’ont pas fait  oublier leurs célèbres devancières avec les deux œuvres que je vous propose et je pense que je puiserai encore longtemps dans les lettres classiques anglaises du côté des sœurs Brontë, de Jeanne Austen et de bien d’autres moins anciennes mais tout aussi talentueuses. Il faudra donc que nous allions à la rencontre d’autres auteurs pour trouver de nouveaux talents à la hauteur de ceux qui nous ont tellement enthousiasmés.

 

51SAXEXGV8L._SL500_AA300_.jpgVolupté singulière

Alison Louise Kennedy (1965 – ….)

 « Maintenant, une autre année merdeuse de train-train quotidien atteignait le mois de juin sans qu’il y eût la moindre révolte. » Madame Brindle s’ennuie ferme dans son pavillon de Glasgow où elle n’est que la femme de son mari qu’elle n’aime pas trop car il est trop velu à son goût et surtout, parce qu’il ne lui laisse guère l’occasion d’exprimer sa personnalité, la cantonnant dans son rôle stricte d’épouse modèle. Mais, un beau jour elle découvre, à la télévision, le Professeur Gluck qui est l’auteur d’un ouvrage « La Nouvelle Cybernétique » qu’elle adopte pour remplir sa vie spirituelle qu’elle a un peu vidée en perdant la foi en Dieu. Et, sous l’emprise de cette nouvelle passion, elle part pour Stuttgart où Gluck séjourne pour une conférence. Rapidement, les deux protagonistes se rencontrent et forment un couple étrange où chacun cherche à vaincre ses démons, cette « vieille  peur de mourir » pour elle et un besoin permanent d’images pornographiques pour lui. Ce couple impossible bute sur ses propres problèmes et sur le troisième personnage du trio rituel, le mari délaissé, et s’engage sur un chemin chaotique et incertain qui les conduira jusqu’au fond de leur être pour espérer entrevoir un avenir possible.

C’est un récit très freudien où la frustration, le refoulement, le péché, la faute, la punition et le pardon ont une large place. Helen Brindle a peur de la mort et elle ne trouve plus les réponses nécessaires dans sa foi, «elle était la veuve de Dieu», et Gluck, même s’il se donne des allures de héros en s’identifiant souvent à James Stewart, a recours en permanence à la pornographie pour vaincre les démons qu’ils traînent depuis l’enfance.

C’est aussi une analyse introspective très fine que l’auteur conduit à travers les petits riens de la vie quotidienne, ces futilités qui semblent ne pas avoir d’importance et qui, pourtant, peuvent avoir une signification précise. Mais, Mon dieu, Alison, qu’il est encore difficile de réunir deux corps à la fin du XX° siècle en Ecosse.

La critique parle de prose admirable, moi j’ai vu, ou ressenti, beaucoup de points de suspension comme dans un discours de Modiano où il faut soi-même construire la fin des phrases. Un récit du non-dit où le toucher a une grande importance comme si les mains pouvaient suppléer le langage pour ce qui est trop difficile à énoncer.

 

51dfvFOLaBL._SL160_AA160_.jpgChronique d’un scandale

Zoë Heller (1965 – ….)

Après avoir lu le premier paragraphe de ce livre, instinctivement, j’ai levé les yeux pour chercher la pendule de la gare qui indique l’heure de départ des trains. Mais, je n’étais pas dans une gare en train  de lire un roman acheté à la boutique de l’établissement, j’étais bien dans mon salon commençant la lecture de « Chronique d’un scandale » de Zoë Heller qui traite de la solitude de deux Anglaises ayant quelques difficultés avec leur entourage.

Sheba, la quarantaine avantageuse, vit avec un mari plus âgé qu’elle qui ne la considère pas plus que son fils mongolien ou que sa fille en pleine crise d’adolescence aigüe. C’est donc sans beaucoup de résistance qu’elle cède aux avances d’un adolescent précoce  qui lui apporte le minimum d’excitation qui manque sérieusement à son existence. Pendant que Barbara, professeur célibataire proche de la retraite, s’enlise dans « la solitude au long cours qui s’écoule au goûte à goûte et dont on n’entrevoit pas la fin », et s’accroche désespérément à Sheba pour meubler sa triste vie. Mais l’amour illicite de Sheba va mettre une jolie pagaille dans ce petit monde et remettre en cause la vie de ces deux femmes.

Ce livre pourrait être intéressant, son argument ne manque pas de piment mais voilà Zoë Heller n’est pas Barbara Pym, ni Muriel Spark, ni Elizabeth Taylor, ni l’une des ces vieilles Anglaises qui ont égayé si longtemps les Lettres britanniques. Et, son roman n’est pas comme celui de Mary Wesley « Sucré, salé, poivré », il est n’est même pas amer, il est tout simplement … fade, plat. Il lui faudrait comme à ceux de ses congénères un peu plus de malice, d’impertinence, d’ironie, d’espièglerie ou même d’une certaine dose de méchanceté, voire  de férocité.

Denis Billamboz

 

Une (petite) histoire des chiffres

Un jour, à la vue d’un chiffre, celui d’un chapitre de roman, je fus pris d’un haut-le-cœur à tel point que je dus fermer le livre instamment. C’était la première fois que ça m’arrivait. Cela faisait quelque temps que je ressentais de l’agacement à la vue subreptice de chiffres, sur mon écran de télé ou de radio réveil. Un autre jour, au moment de payer mon repas, je ressentis la même sensation à voir le montant de l’addition sur le ticket de caisse, non tempérée, si je puis dire, par la masse de lettres comme dans le livre du matin: c’est fou, ce qu’un ticket de caisse contient de chiffres. Je tendis mon billet en détournant les yeux si bien que le serveur crut que j’éprouvais de l’aversion à le payer. Les jours suivants, le malaise s’accentua : je ne pouvais plus voir un chiffre en peinture et Dieu sait qu’ils sont nombreux : même avec des lunettes noires, je percevais leur aura maléfique.

Enfin, nous étions au début des vacances et la rentrée scolaire (je suis prof de math) était encore loin. Je consultai une psy spécialiste de cette phobie. Ma thérapeute me demanda à quoi me faisait penser les chiffres et épuisa en deux semaines le lot de thérapies de son stock. Il me restait une semaine pour faire quelque chose.

Supprimer tout chiffre des mathématiques était une option irréaliste. Restait la solution du filtre : demander à ce que tous les chiffres qui me seraient présentés le soient de manière littérale mais ma direction ne l’admit point, elle avait autre chose à s’occuper en cette période de rentrée.

Heureusement une place de prof de français pour analphabètes se libéra et je postulai pour ce poste. Tout se passa bien jusqu’au jour où, en écrivant un mot au tableau noir, je fus pris d’un semblable rejet. Etais-je devenu allergique à tout signe ? Je craignais le pire mais fus pris d’une intuition salvatrice.

J’écrivis un 1, je ne ressentais rien, rien de mal. Je poursuivis avec un 2, cela me procurait un petit pincement de l’ordre de l’agréable. J’inscrivis un 3 en grand et je jubilai. Un 4 et là, je dus m’éloigner du tableau : l’émotion était trop forte. Au 5, je connus la jouissance humaine suprême. Je remis ma démission de l’enseignement et, désormais, même si je ne lis plus qu’un nombre considérablement restreint sur ma fiche de chômage, je peux jouir autant qu’il est possible des plus purs bienfaits de l’existence par l’entremise des chiffres, des très chers chiffres. 

 

Oncle Petros et la conjecture de Goldbach / Apostolos Doxiadis

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Tout nombre pair est la somme de deux nombres premiers

Depuis sa tendre enfance, le narrateur a entendu dire par son père que son oncle, volontiers asocial, était un raté. Il va apprendre que son oncle fut un mathématicien réputé et qu’il a passé le plus clair de sa vie à tenter de démontrer la conjecture de Goldbach, qui s’énonce comme suit : tout nombre pair supérieur à 2 est la somme de deux nombres premiers. Derrière cet énoncé simple et qui se confirme aisément pour les premiers nombres pairs réside une des énigmes mathématiques les plus retorses de la théorie des nombres : elle résiste depuis plus de deux siècles à toutes les tentatives et demeure toujours non démontrée. C’est la plus notoire des énigmes avec l’hypothèse de Riemann (elle aussi relative aux nombres premiers) si on excepte le dernier « théorème de Fermat », lui aussi resté longtemps sans approbation mathématique, qui a été démontré en 1994 par Andrew Wiles.

Titillé par son ascendant, notre narrateur est décidé à entreprendre des études de mathématiques quand son oncle choisit de le tester : il lui donne en devoir de vacances la conjecture à résoudre sans lui dire de quoi il s’agit. Le jeune homme ne parvient pas à ses fins et doit signer à son oncle un contrat par lequel il s’engage à ne pas entreprendre ses chères études. Quelques années plus tard, à l’université, il réalise l’ampleur du travail qui lui avait été demandé et qui l’a fait renoncer. Il est animé du plus vif ressentiment à l’endroit de son oncle et ne se sent plus tenu aux termes du contrat, établi d’après lui sur de fausses bases. Il devient mathématicien mais se dirigera, une fois son diplôme obtenu, vers des études commerciales, ayant compris, comme son oncle l’avait deviné, qu’il n’avait pas la carrure d’un grand mathématicien.

Cette histoire est l’occasion pour l’auteur, mathématicien de formation, de narrer la vie et le travail des chercheurs en mathématiques, avec ses joies et ses tourments, ses enthousiasmes et ses déceptions, à la mesure des problèmes auxquels ils se confrontent. Ainsi le vieil homme est censé avoir rencontré quelques-uns des grands noms du XXème siècle tels que Hardy & Littlewood, le prodige indien des mathématiques Ramanujan, Turing ou encore Gödel à qui on doit le théorème de l’incomplétude et dont il nous est donné un portrait pittoresque.
Doxiadis se limite à une histoire affective axée sur les rapports d’un oncle et d’un neveu réunis autour d’un intérêt commun, ici un problème de mathématique, sans jamais entrer dans des explications ardues qui seraient vite absconses pour un novice et peut-être même pour un mathématicien tant, comme le signale l’auteur, la spécialisation qui cloisonne les savoirs sévit aussi dans cette discipline.

Le roman a été traduit dans plus de trente langues et, pour lancer le livre, un million de dollars a été offert de 2000 à 2002 à toute personne en mesure de vérifier la conjecture.

 

Lire sur Espèces de Maths les comptes-rendus de:

La symphonie des nombres premiers de Marcus du Sautoy

Le dernier théorème de Fermat de Simon Singh

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