Le rouge et le noir + L’histoire d’Henry Esmond, par D. Billamboz

Essai comparatif

Pour une fois, je ne vous propose pas un commentaire sur un ou deux livres comme chaque quinzaine, mais, après avoir lu « Le rouge et le noir », j’ai eu envie de dresser une petite comparaison avec un livre de WM Thackeray que j’avais lu quelques mois auparavant. Evidemment, je ne me suis pas lancé dans une grande étude littéraire, j’ai pris seulement quelques thèmes qui paraissent importants dans les deux œuvres et j’ai essayé de préciser les similitudes qui m’étaient apparues lors de mes deux lectures. Ceux qui ont fait des études littéraires plus poussées que les miennes auront peut-être des avis différents et ils seraient les bienvenus. De toute façon, commenter l’œuvre de Stendahl devient un peu acrobatique, tant de choses ayant déjà été écrites sur ce sujet. J’ai donc esquivé l’obstacle pour parler de cette lecture sans en faire un commentaire qui pourrait être comparé à tous ceux que les professeurs proposent chaque année à de nombreux élèves.

513X478AQ7L._SL500_AA300_.jpgLe rouge et le noir

Stendhal (1783 – 1842)

L’histoire d’Henry Esmond

William Mackepeace Thackeray (1811 – 1863)

Je voudrais  évoquer la lecture de « Le rouge et le noir » à travers un parallèle avec  le livre de WM Thackeray, « L’histoire d’Henry Esmond », que j’ai lu quelques semaines seulement avant celui de Stendhal. Thackeray  est, selon l’expression de Françoise Estèbe de France Culture « …, avec Dickens son contemporain, le grand romancier victorien, caricaturiste et observateur satirique des mœurs et des hypocrisies d’une époque qu’il pourfend en moraliste et en rebelle. »

Je n’ai jamais entendu parler d’une quelconque comparaison établie entre ses deux œuvres mais je ne suis pas un spécialiste de cette période et cela a pu m’échapper. Ses deux œuvres ne sont pas vraiment contemporaines mais cependant elles sont  écrites au cours du même quart de siècle : Stendhal publie « Le rouge et le noir » en 1830 et Thackeray livre son ouvrage en 1852.

Ces deux œuvres ont le même argument : la revanche sur le sort d’un enfant mal né qui veut réussir dans la vie, l’un bâtard, Henry Esmond, l’autre puîné et mal aimé, Julien Sorel. Et les deux constatent très rapidement que leur ambition ne peut se réaliser que par le sabre ou le goupillon. Tous deux feront leurs humanités,  se rapprocheront du clergé et pourront ainsi aborder les personnes d’un rang supérieur en qualité de précepteur. Ce qui leur donnera l’occasion de rencontrer des femmes de grande beauté dont ils tomberont amoureux tous les deux et chacun d’eux rencontrera deux femmes d’âge différent qu’ils essaieront de séduire par leur talent et leur comportement.

La naissance, l’argent et le talent sont les trois thèmes qu’un jury avait proposés comme question à l’agrégation d’histoire dans les années soixante.  Nous retrouvons ces trois thèmes traités avec une réelle convergence par nos deux auteurs dans ces deux romans. La différence de naissance est, bien entendu, un thème essentiel de l’ouvrage car c’est elle qui contrarie l’accès au pouvoir, à l’argent et surtout à l’amour de la dame aimée et les deux héros n’auront de cesse de faire oublier leur naissance par des actes héroïques ou des comportements remarquables pour faire reconnaître leur qualité et leur mérite. L’argent joue lui aussi un rôle central dans nos deux récits, il est le moyen d’exister, d’appartenir à une classe supérieure ou d’être reconnu comme digne d’intérêt. Les deux héros critiquent son importance et l’utilisation qu’en font ceux qui en possèdent mais font tout  pour, à leur tour, en posséder suffisamment pour s’immiscer dans un milieu que leur naissance ne leur  permet pas d’intégrer et être dignes des dames qu’ils courtisent. Le talent est le seul argument qui leur reste pour assouvir leur revanche sur le sort et ils l’exercent avec adresse et bravoure par les armes pour Henry et par la plume pour Julien.

41X3WOfVPlL._SL500_AA300_.jpgL’amour qui supporte une bonne partie de l’intrigue de ces deux histoires, est toujours impossible. Il est tout aussi cérébral, calculé, raisonné chez l’un que chez l’autre. Les héros ne semblent pas avoir d’hormones, leur  chair et leur sang n’ont pas leur place dans ces deux romans, seule la raison à ses raisons mais le cœur n’en a guère plus que les tripes !

Dans ces deux œuvres, il manque de la passion, de la ferveur, de l’intensité dans les sentiments, un peu d’érotisme tant les scènes d’amour sont invisibles, à peine suggérées, et peut-être seulement imaginées par le lecteur pour comprendre le récit. Ces romans ne sont pas assez charnels, les femmes sont très belles mais ne vivent pas, elles paraissent seulement et les hommes n’ont pas d’impulsion, ils calculent. Et pourtant on défaille moultement  dans ces deux histoires.  Comme nous sommes loin encore de Constance Chatterley et de son garde chasse !

D’autres points de convergence apparaissent à travers le contexte historique et ses intrigues, l’engagement politique des protagonistes et leur participation aux diverses cabales et complots de leur époque respective. Et tous deux portent un regard assez acide sur la société et sur la noblesse qui n’en finit pas de laisser sa place à la bourgeoisie industrielle qui voudrait bien prendre le pouvoir. Mais, s’ils critiquent le comportement de la classe sociale dominante, ils n’en restent pas moins fascinés, comme des papillons, par les lumières de la noblesse.

En constatant de telles convergences et similitudes, on pourrait se demander si Thackeray a lu « Le rouge et le noir. Mais malgré toutes ces constatations, les deux récits conservent bien des différences notamment celles concernant la personnalité des héros, chevaleresque pour Esmond et plutôt digne de la tragédie grecque pour Sorel.  Ajoutons aussi  que Thackeray a évité de sombrer dans le mélodrame contrairement à Stendhal qui semble y avoir pris un certain plaisir.

Ce commentaire est bien long, il fait honneur à ces deux romans qui sont eux aussi bien longs et qui n’auraient que peu souffert d’une petite cure d’allègement. D’ailleurs, Stendhal en a conscience car au chapitre XXVIII de son ouvrage, il nous confie : « Tout l’ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute partagé par le lecteur. » Je ne te le fais pas dire , mon cher !

Denis Billamboz

2 commentaires sur “Le rouge et le noir + L’histoire d’Henry Esmond, par D. Billamboz

  1. Le débat est lancé de belle manière, Denis. Tu as lu d’autres livres de Thackeray, l’auteur notamment, ai-je vu, de la Foire aux vanités et de Mémoires de Barry Lindon?

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  2. Non, hélas, je ne suis tombé que sur celui-ci ! Mais quand j’ai lu « Le rouge et le noir » peu après (pour combler une lecture scolaire un peu écourtée), j’ai été assez surpris de constater un certain parallélisme entre les deux romans.

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