L’univers d’Hubert Haddad : Roman de A à Z

livre_l_160.jpgL’Univers, Hubert Haddad, 512 pages, éditions Zulma

Roman de A à Z

Premier roman-dictionnaire de la littérature française. Tout le monde en a rêvé : Hubert Haddad l’a écrit. Et alors qu’on aurait pu s’attendre à lire un roman « décousu » où toute la tâche d’organiser les morceaux disparates aurait été confiée au lecteur, Hubert Haddad invente un dispositif astucieux qui colle à son projet, le rend plausible. Le narrateur a perdu la mémoire après avoir été retrouvé gisant sur une plage du Pacifique. Il ne la retrouve que par moments, le temps d’écrire ses articles denses, concentré d’énergie et d’histoires, d’une page environ qu’il écrit par ordre alphabétique, espérant trouver avant la lettre Z, l’explication à son naufrage, qui il est.

L’écriture atomisée, morcelée, forcément ralentie, renvoie à la physique des quanta décrite de façon pointue dans l’ouvrage mais toujours rapportée aux éléments du récit, au monde des affects. Car il s’agit d’un homme de son temps, de son siècle, le vingtième… La mère qui a été internée à Auschwitz en réchappera pour se donner la mort plus tard par noyade après avoir confié son enfant à un prêtre amateur d’astronomie au nom de peintre (Balthus). À la veille de ses onze ans, le narrateur tombe amoureux de la plus proche étoile de la constellation d’Arcturus, Azralone, éloignée de dix-huit années-lumière, avec laquelle il cherche à établir une liaison avec son poste à galènes. À partir de là, le ciel deviendra son territoire d’observation, un champ de patience dont il attendra trente-huit ans durant une réponse.

Les entrées de ce dictionnaire subjectif font souvent référence à la vie des constellations et des particules, aux leurres et erreurs de l’observation, aux illusions d’optique et à la figure du double avec une précision toute scientifique jamais dupe toutefois de l’enjeu poétique et existentiel des sciences et techniques (« La technique nous sauve in extremis de l’irrationnel ») et une volonté affichée de faire se relier le Bas et le Haut, le microcosme avec le macrocosme.

Au fil des mots et des réminiscences, le narrateur dévoile des aspects de son parcours, de ses histoires et met en scène des personnages hauts en couleurs aux noms évocateurs (Virginie Coulpe, Rubi O. Sessé, Lockie Dor, Anémone Duprez…) qui l’ont marqué, comme dans un récit fabuleux, qu’on peine à situer dans le temps tant il touche à des lieux improbables mais aussi familiers, comme dans le rêve. A la fin, le narrateur n’est pas certain d’avoir dit la vérité, de n’avoir pas inventé son récit car sa mémoire (« la mémoire est la putain du temps ») lacunaire peut l’avoir trompé.

« J’ignore mon nom. Je ne sais rien de moi vraiment. » écrit-il à la dernière entrée de son dictionnaire. Mais n’écrivait-il pas très tôt, à Abîme : « Qu’importe qui je suis en propre, on peut vivre dans le doute sur sa personne. » Tout ce qu’il a raconté peut avoir été l’effet de son imagination. Ainsi le narrateur vient se couler dans la figure de l’auteur comme si celui-ci avait pris le masque de son personnage principal pour légitimer sa fiction fantastique.

N’empêche, de nombreuses entrées se lisent comme des poèmes, des petites nouvelles, des parcelles narratives disant tout comme rien de la structure dont ils forment l’assemblage. Un tour de force, « un de ces livres-monstres qui résistent, qu’on reprend, qui finissent par exercer une fascination profonde et durable », comme l’écrit Bernard Fauconnier (citation reprise sur la jaquette). Ou encore un exercice de passe-passe littéraire, une métaphore de l’existence, un mode d’emploi pour écrire et penser notre univers mais avant tout de la belle matière poétique et narrative réfractée par le prisme de l’écriture.

E.A.

Lire l’entretien donné à La plume francophone par H. Haddad

http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-entretien-inedit-avec-hubert-haddad-1ere-partie-64271604.html

Hubert Haddad sur LeLibraire.com

http://www.lelibraire.com/dossiers/haddad.html