Ernaux, L’autre fille, par Philippe Leuckx

41iB6yZtBxL._SL500_AA300_.jpgVoilà, après l’étonnant « Les années », le dernier développement de la « fresque familiale », entamée il y a 27 ans par « La place », poursuivie avec « Une femme » : « L’autre fille ».

En un peu moins de soixante-quinze pages, l’écrivaine française, dans un style inimitable, fait de simplicité, d’acuité, de vérité psychologique, d’une langue qui va à l’essentiel, totalement dégraissée des clichés, d’une nudité qui ressort des plus grands, relate un épisode troublant de son enfance. Il a fallu, elle avait l’âge de comprendre, qu’elle découvre,  à l’insu des intéressés, une conversation essentielle pour qu’elle sache qu’elle avait une soeur. De huit ans son aînée. Et disparue – au double sens du terme – à l’âge de six ans. Anéantie par la mémoire.

Ginette.

Tout le livre tourne autour de cette « soeur » inconnue à plus d’un titre. Même sa tombe avait été cachée. Tout.

Il a fallu que l’écrivaine – soixante-onze ans – sente l’impérieuse raison d’en parler enfin, pressentant que ses parents sans doute savaient qu’elle savait. Mais sait-on jamais?

Les sentes familiales bien mystérieuses s’ouvrent sous la prose impériale d’un auteur en état de grâce. On sort de son livre, enquête, récit d’initiation, intimisme nourri d’écriture, avec la conviction que cette histoire a dû l’orienter de manière décisive vers l’écriture. Elle n’aurait pu agir autrement. Le trauma révélé, révélateur – au sens photographique pour un auteur qui use de la photo comme d’un agent scriptural – d’une société, d’une époque, où l’on cachait ses drames, où l’on continuait à vivre comme si de rien n’était, quitte à infléchir les vérités essentielles vers des non-dit pesants.

L’art d’Ernaux n’en est pas pour autant pessimiste : le récit qu’elle nous donne est la preuve éclatante qu’écrire sert à soulager le poids qui pèse aux yeux des lecteurs potentiels, de leurs blessures, de leurs frustrations, de leurs épreuves.

Phlippe Leuckx

(Editions Nil, 2011)

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Un commentaire sur “Ernaux, L’autre fille, par Philippe Leuckx

  1. J’aime beaucoup Annie Ernaux dont j’ai lu toutes les oeuvres. Cependant, j’ai hésité à acheter ce livre au moment de sa parution… Pourquoi? Peur peut-être de voir décrit ce fameux « complexe du gisant » (le frère ou la soeur vivant « porte » en sa psyché le défunt, son souvenir, la culpabilité d’être au monde et lui pas…) Et pourtant, ce livre, j’en suis certaine,je l’achèterai, je le lirai… quand il sera temps.
    Merci pour ce partage!
    Geraldine

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