LYRISME COSMIQUE / Salvatore Gucciardo

image_041.jpgÉditions ASTRO. Préface de Michel Bénard. Illustrations de l’auteur.

On le sait moins, le peintre Salvatore Gucciardo est aussi poète. Dans LYRISME COSMIQUE, son narrateur entonne un chant d’amour maternel au cosmos (avec référence au « vagin de l’espace », à la « matrice de l’univers »), relevant les signes d’union, souvent rompus, entre l’homme et la matière, n’ayant de cesse tout au long du voyage dans l’espace-temps auquel il nous entraîne de renouer le lien défait, la primitive alliance.

C’est par le rêve qu’il s’éveille aux sens afin, vite,  de baigner dans « l’harmonie substantielle ». Où il puise énergie et lumière pour affronter les épreuves et atteindre à la connaissance de la connaissance, l’essence du savoir. Tout est comm-ensemencement, fertilité infinie dans ces plaines primales aux « poussées maritimes ». Dans ce qui apparaît parfois comme une mare de sens,  à force d’amour, en route vers « l’orgasme suprême », le rêveur fait provision de fluides ; il s’ouvre au grand tout, découvrant au terme de  cette débauche l’apaisement propre à poursuivre son métier d’homme…

Tu enfourches les chevaux d’écume pour te substituer à l’essence de l’eau.

Pareillement à ces entités biologiques qui changent de forme pour évoluer, le narrateur se retrouve à la fois dans le « je » et le « tu » du poème, comme s’il faisait dialoguer jusqu’à l’indistinction objet et reflet, corps et espace, eau et feu. « L’univers est mon esprit, mon esprit est univers. » de Lu Kiu-Yuan est une des phrases mises en exergue au recueil.

Sa course forcée vers le futur est freinée par le passé, elle  se veut aussi une marche d’oubli, dans sa tentative de fuir trop de violences accumulées, de conformations manquées.

Je m’enivre de la Voie lactée pour oublier la braise.

Parfois c’est le « nous » qui se substitue aux deux premières personnes pour donner plus d’universalité au propos. Et en relevant notre pauvreté d’âme, le texte nous renvoie aux efforts que nous avons à fournir pour donner à nos espérances comme à nos remords la dimension de l’univers, et ainsi pouvoir faire retour sur l’innocence. Ce que l’homme ne peut plus tenter au plan individuel, il doit le confronter à l’échelle cosmique. Tout cela ne s’apparente pas à une  théorie fumeuse qui ferait fi des obstacles de l’existence ordinaire pour nous faire miroiter des paradis artificiels, non de ce monde. Car le texte pointe l’insignifiance et l’impuissance de l’être, le mystère propre aux formes du vivant, la force des silences, en faisant reposer les appuis du futur sur des bases sensorielles, en montrant que le sort du monde se joue autour de  vides, d’absences, d’interrogations sans fin…  

Une fois de plus le poète entre en communion avec les éléments, il collecte des visions, balise ses trouvailles, « fixe des vertiges », rend hommage. C’est peu avant le retour symbolique à l’âge d’or où temps et émois, vie et mémoire, verbe et être ne font plus qu’un : l’acte d’amour est geste de retour vers l’origine, ancrage au réel. Foin du rêve, vient le temps aérien où « emportés par nos racines, nous peuplons la terre d’oiseaux migrateurs », où à nouveau « le soleil éclabousse l’épi de blé ». Revient l’ère de l’espoir, du partage – des expériences et des sensations, de « la renaissance de l’homme ». Des lueurs scintillent au loin, pour des spectacles horribles encore, mais qu’on devine derrière nous ou, du moins, évitables. Si « L’âme est un labyrinthe », comme il est rappelé, et les chemins innombrables, assurément « le puzzle planétaire masque un souci d’harmonie ».

À la fin du voyage, du texte, on comprend que le périple suivi peut aussi bien s’être produit dans un corps pour accéder à la lumière que dans un espace peuplé de spectres pour dévoiler une conscience. Cela ne s’est pas créé ex nihilo mais en relation avec l’histoire de l’univers depuis la première explosion de particules: « L’image du Big bang » est « un film de turbulence dans les gènes de l’homme ».

On le voit, toutes ces notions existentielles, portées par divers locuteurs, peuvent s’appréhender de diverses manières, ainsi qu’on chemine dans un labyrinthe en étant seulement sûr que, lorsqu’on aura  atteint la sortie, on se persuadera qu’on a emprunté le bon parcours, qu’on a tiré le bon fil. Et que ce qu’on a vu, pensé, dit, ce dont on s’est remémoré participe tout autant du prodige de la délivrance.  

Le poète, ici, comme dans sa peinture, fait par ses images fortes voir ce que chacun tient caché à l’ombre du langage, dans les brumes de l’être en attente de clairière.   

Enfin, ces mots qu’on peut lire à la fin du Journal de Paul Klee, Salvatore Gucciardo pourrait les faire siens : « Le terrestre le cède chez moi à la pensée cosmique. Mon amour est lointain et religieux.(…) J’occupe un point reculé, originel de la Création, à partir duquel je présuppose des formules propres à l’homme, à l’animal, au végétal, au minéral et aux éléments, à l’ensemble des forces cycliques. Des milliers de questions cessent comme si elles étaient résolues. Là ni doctrine ni hérésie. Les possibilités sont infinies, et la foi en elles vit, en moi, créatrice. »

Éric Allard

Le site de Salvatore Gucciardo:

http://www.salvatoregucciardo.com/

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Cuisine suédoise

Cela faisait des mois, des années qu’il n’écrivait plus, qu’il ne lisait plus rien. Il plafonnait dans un emploi de réassortisseur chez Ikea. L’attribution du Nobel de littérature le réjouit dans la mesure où il allait enfin lui permettre d’obtenir le poste de cuisinier au restaurant du magasin qu’il convoitait depuis longtemps.

 

Le prix de la vie

Il collectionnait les tickets de caisse délivrés à toutes les sortes de magasins possibles depuis qu’il avait quitté le domicile parental pour vivre seul. Il y avait quarante ans. Il les accumulait à la cave et au grenier dans des caisses en carton avec l’idée d’un jour comptabiliser toutes les sommes. Certains faisaient l’objet d’un traitement de faveur : mis sous verre, ils trônaient dans son salon à la vue des visiteurs avec une légende comme dans les musées signalant l’endroit, les circonstances, la date et l’heure de leur validation. Quand un incendie ravagea son logis, et lui de même, sa dernière pensée – brûlante – fut de l’ordre du soulagement : il n’aurait de toute façon pas survécu à la disparition de tous ses chers tickets de caisse…

Même entre les fêtes La Belle-mère dure ne mollit pas

Au sommaire de La belle-mère dure n°21 – rien de spécial pour Noël:

Il s’en passe de belles

Sadomasochisme ordinaire

Ce qui a changé pour les Belges en 2011

Si Jésus devait naître ce 25/12/2011

Prose de bar

Toute la vérité sur la rage

Grec ancien – Grec moderne

Un numéro composé par  Mars Bonetto, Éric Dejaeger, John F. Ellyton, Fabrice Marzuolo et Lo.

A lire directement ici:

http://storage.canalblog.com/42/85/471513/71286500.pdf

Les nuages et autres textes / Paul Colinet

LES NUAGES

Quand le cœur de l’aube commence à battre, les petits nuages des hautes altitudes descendent déjeuner dans les arbres.

Derrière les nuages camouflés qui jouent de la grosse caisse, de vrais nuages, immobiles et pris dans les songes, se taisent.
Ils sont la mémoire du ciel.

Lassé d’errer dans le ciel sans routes, un nuage obscur est allé mourir dans la forêt.

 


LA PROVINCE

Dans le salon en sac arabe, nous regardions passer le dimanche.

Il avait une échelle sous le bras et une truelle en bandoulière.
L’horloge sonnait précieusement, dans une odeur de poires conservées.

Sur un fauteuil traînait un bout de fil : c’était la semaine.

 


ART POÉTIQUE

L’oiseau est dans la valise, la valise, dans l’œuf, l’œuf, dans le rocher, le rocher, dans le petit doigt, le petit doigt, dans la lune, la lune, dans le chien de fusil, le chien de fusil, dans le paquebot, le paquebot, dans la forêt, la forêt, dans la boîte-à-poudre, la boîte-à-poudre, dans la bague, la bague, dans le chaton, le chaton, dans l’île déserte, l’île déserte, dans le buvard, le buvard, dans la tête vide, la tête vide, dans la nuit.

 


UN POÈTE

Inattentif comme un thermomètre, crépitant comme de l’ouate, enflammé comme un verre d’eau, dévoué comme l’ongle incarné, silencieux comme le Nil, admissible comme la pelade, sournois comme un piston, courageux comme un plan incliné, enjolivé comme du beurre, patient comme la flèche du Parthe, amusant comme du savon, résigné comme le printemps, sectaire comme un canapé, savant comme une bouillotte, souverain comme un ticket, il promène son dindon diplomatiquement distillé et sa levrette de lune ladre dans un jardin de juges jaunissants.


Extraits de Les Histoires de la lampe (Anvers, ça ira, 1942) sauf « Le poète », extrait de La Manivelle du château (Bruxelles, G. Houyoux, 1954).

Paul COLINET (1898-1957)