Les nuages et autres textes / Paul Colinet

LES NUAGES

Quand le cœur de l’aube commence à battre, les petits nuages des hautes altitudes descendent déjeuner dans les arbres.

Derrière les nuages camouflés qui jouent de la grosse caisse, de vrais nuages, immobiles et pris dans les songes, se taisent.
Ils sont la mémoire du ciel.

Lassé d’errer dans le ciel sans routes, un nuage obscur est allé mourir dans la forêt.

 

LA PROVINCE

Dans le salon en sac arabe, nous regardions passer le dimanche.

Il avait une échelle sous le bras et une truelle en bandoulière.
L’horloge sonnait précieusement, dans une odeur de poires conservées.

Sur un fauteuil traînait un bout de fil : c’était la semaine.

 

ART POÉTIQUE

L’oiseau est dans la valise, la valise, dans l’œuf, l’œuf, dans le rocher, le rocher, dans le petit doigt, le petit doigt, dans la lune, la lune, dans le chien de fusil, le chien de fusil, dans le paquebot, le paquebot, dans la forêt, la forêt, dans la boîte-à-poudre, la boîte-à-poudre, dans la bague, la bague, dans le chaton, le chaton, dans l’île déserte, l’île déserte, dans le buvard, le buvard, dans la tête vide, la tête vide, dans la nuit.

 

 

UN POÈTE

Inattentif comme un thermomètre, crépitant comme de l’ouate, enflammé comme un verre d’eau, dévoué comme l’ongle incarné, silencieux comme le Nil, admissible comme la pelade, sournois comme un piston, courageux comme un plan incliné, enjolivé comme du beurre, patient comme la flèche du Parthe, amusant comme du savon, résigné comme le printemps, sectaire comme un canapé, savant comme une bouillotte, souverain comme un ticket, il promène son dindon diplomatiquement distillé et sa levrette de lune ladre dans un jardin de juges jaunissants.

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Extraits de Les Histoires de la lampe (Anvers, ça ira, 1942) sauf « Le poète », extrait de La Manivelle du château (Bruxelles, G. Houyoux, 1954).

Paul COLINET (1898-1957)

 

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