Poésie Art de l’Insurrection / Ferlinghetti

Si tu veux être un grand poète, expérimente toutes sortes de poétiques, grammaires érotiques barbares, religions extatiques, épanchements païens glossolaliques, et l’emphase des discours publics, les gribouillis automatiques, les perceptions surréalistes, les flots de conscience, sons trouvés, cris et récriminations – et crée ta voix limbique, ta voix sous-jacente, ta voix, la tienne.

Si tu te dis poète, ne reste pas bêtement sur ta chaise. La poésie n’est ni une activité sédentaire, ni un fauteuil à prendre. Lève-toi et montre-leur ce que tu sais faire.

Cultive une vision ample, que chacun de tes regards embrasse le monde. Exprime la vaste clarté du monde extérieur, le soleil qui nous voit tous, la lune qui nous jonche de ses ombres, les étangs calmes dans les jardins, les saules où chantent des grives cachées, le crépuscule tombant au fil de l’eau et les grands espaces qui s’ouvrent sur la mer… marée haute et le cri du héron… Et les gens, les gens, oui, tout autour du monde, qui parlent les langues de Babel. Donne-leur une voix à tous.

Tu devras décider si les cris des oiseaux sont d’extase ou de désespoir. Alors tu sauras si tu es poète tragique ou poète lyrique.

Si tu te veux poète, découvre une nouvelle manière pour les mortels d’habiter sur Terre.

Si tu te veux poète, invente un nouveau langage que chacun puisse comprendre.

Si tu te veux poète, prononce des vérités nouvelles que le monde ne pourra pas nier.

Si tu veux être un grand poète, efforce-toi de transcrire la conscience de la race.

Par l’art, crée l’ordre à partir du chaos vital.

Rends les nouvelles neuves.

Écris au-delà du temps.

Réinvente l’idée de la vérité.

Réinvente l’idée de la beauté.

Aux premières lueurs, ose l’emphase poétique. La nuit, l’emphase tragique. 

Écoute le chuintement des feuilles et le clapotis de la pluie.

Pose l’oreille sur le sol et entends la Terre tourner, la mer déferler, les animaux mourants se lamenter.

Conçois l’amour par-delà le sexe.

Mets tout et tout le monde en question, même Socrate, qui questionnait tout.
(…)

Lawrence FERLINGHETTI

Traduction: Marianne Costa

à paraître chez maelstrÖm ReEvolution

http://www.maelstromreevolution.org/pages/FRA/home.asp

La tête de l’emploi

Cet homme qui n’avait pas les moyens artistiques pour devenir écrivain se fit, au prix d’une transformation totale de la face, la tête d’écrivains morts depuis longtemps : Baudelaire, Flaubert, Maupassant et même Georges Sand (au prix d’une pénible vaginoplastie). Il eût été ridicule de copier la physionomie d’écrivains vivants tels que Jean D’Ormesson, Max Gallo ou Erik Orsenna, dont on sait qu’ils sont immortels. Régulièrement il était invité dans le public de telle émission littéraire pour, comme qui dirait, encadrer les prestations des écrivains du moment, apporter une couleur locale. Ou à  telle foire du livre, tel marché de la poésie pour trôner sur tel stand de telle revue littéraire… Il termina sa carrière avec la tête de Marguerite Duras et une redoutable hypertrophie de l’ego qui ne se lisait toutefois pas trop sur ses traits.

L’innocence assassinée

 

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par Denis BILLAMBOZ

Etonnant comme la littérature nous ramène sans cesse à l’abominable guerre qui a meurtri le XX° siècle. On ne peut même pas dire que c’est une obsession personnelle puisque je n’ai pas choisi ces deux lectures, elles figuraient dans la sélection du concours littéraire de CritiqueLibres.com, l’une en 2009, l’autre en 2010. Ce n’est pas particulièrement la guerre qui m’a incité à faire ce rapprochement mais plutôt le projet des deux auteurs qui ont voulu raconter l’horreur à travers le regard de deux enfants qui ne comprennent à peu près rien à ce qui se passe mais qui voient bien que des événements monstrueux affectent leur famille, leurs amis, leurs voisins et leur environnement en général. Cette approche ne me parait pas innocente, Ursula Hegi, Américaine d’origine allemande,  fait partie de cette génération, née juste après la guerre, qui ne sait pas très bien ce que ses parents ont fait pendant le conflit ; Markus Zusak, Australien d’origines austro-allemandes, est né, lui, beaucoup plus tard mais il n’a pas appris beaucoup plus de la bouche de la génération qui ne savait pas. Ces deux écrivains sont un peu comme leur héros des victimes innocentes de ce conflit atroce, ils disent ainsi leur désarroi et interpellent ceux qui savent et qui ne disent pas toujours. Souvenons-nous des aveux bien tardifs de Gunther Grass.

 

51VUJwa5beL._SL500_AA300_.jpgLa voleuse de livres

Markus Zusak (1975 – ….)

« On était en janvier 1939. Elle avait neuf ans, presque dix. Son frère était mort. » Liesel arrive dans une famille d’accueil en Bavière, près de Munich, sous les fumées de Dachau, où elle est accueillie par un couple à la tendresse un peu rude même si le nouveau papa éprouve une réelle tendresse pour cette pauvre gamine égarée loin des siens qui n’avaient pas la chance de penser comme il le fallait à cette époque. Le voyage avait été sévère, dans un train glacial où le petit frère ne résista pas et fut emporté par la mort qui fit ainsi connaissance avec Liesel et la retrouvera deux fois encore pour réunir les trois couleurs du drapeau maudit : le blanc dans la neige où fut enterré le petit frère, le noir de la carlingue d’un avion écrasé au sol et le rouge du ciel Munich en feu. Et ce dernier jour la mort trouvera le cahier que la fille avait écrit pour raconter son étrange histoire.

Cette petite Saumensch comme l’appelait sa maman de remplacement, mène en Bavière la vie de n’importe quelle gamine de dix ans, vive, dégourdie et même un peu têtue. Elle ne sait pas lire et son nouveau papa qui vient la consoler la nuit quand le cauchemar récurrent de la mort du petit frère vient mouiller ses draps, déploie des trésors de patience et d’imagination pour lui faire apprendre les mots qu’elle sait mettre sur les choses mais qu’elle ne comprend pas forcément, elle sait bien, par exemple, que « kommunist » est un mot lourd qui peut faire mal et qui a peut-être fait souffrir son père. Les mots deviennent ainsi progressivement images, outils, remèdes, armes, ils prennent une certaine matérialité, une concrétude qui les rend actifs, utiles et même dangereux mais aussi indispensables pour dire, raconter, apprendre et surtout transmettre pour ne pas oublier. La fillette devient vite amoureuse des mots qu’elle trouve dans les livres, elle a déjà ramassé un livre lors de l’inhumation de son petit frère, elle en subtilise un autre lors d’un autodafé mais il lui en faut d’autres encore qu’elle trouvera en catimini dans une bibliothèque privée.

Liesel traverse ainsi son adolescence en compagnie de son ami Rudy, ce Saukerl, avec lequel elle accomplit toutes les aventures initiatiques qui les conduisent vers l’âge adulte sans jamais dévoiler qu’un jour un boxeur juif est venu frapper à la porte de sa nouvelle maison. Ce boxeur changera sensiblement la vie de cette Saumensch en lui ouvrant une autre fenêtre sur le monde qui les entoure au son de l’accordéon de papa que le boxeur connaissait car cet accordéon avait déjà vécu une autre guerre.

Cette histoire pourrait ressembler à de multiples histoires racontées par ceux qui ont vécu la montée du nazisme dans les petites villes, comme Martin Walser sur le Bodensee, mais Zusak a mis en œuvre un processus littéraire très adroit en faisant raconter cette histoire par la mort, pas celle qui se promène comme un squelette recouvert d’un manteau noir et armé d’une faux, non, celle qui vient délicatement ramasser les âmes quand les hommes les font sortir des corps. « J’ai parcouru la planète comme d’habitude et déposé des âmes sur le tapis roulant de l’éternité. » Elle raconte la vie de ces deux adolescents en dix parties portant chacune le titre d’un des livres que Liesel a trouvés, volés ou reçus. C’est un moyen de mettre en scène la montée du nazisme dans ces contrées éloignées du pouvoir avec tous les poncifs que nous connaissons désormais parfaitement. Mais, c’est surtout un moyen de confronter l’humanité avec toutes ses tares, sa vanité, sa veulerie, son ambition mesquine, son immense bêtise, sa cruauté bestiale, … « Parfois ça me tue la façon dont les gens meurent. » peut dire la mort. Soixante ans après Fallada, Zusak nous fait comme une piqure de rappel pour que nous n’oubliions pas que tous les Allemands n’étaient pas des nazis, qu’il y avait parmi eux des justes et que tous les peintres en bâtiment ne sont pas forcément des monstres sanguinaires.

Ce livre, bourré de tendresse, d’amour de son prochain et d’humanité, a manifestement été écrit pour des adolescents mais il faut absolument le mettre dans les mains des adultes pour qu’ils puissent, comme les plus jeunes lecteurs, mettre des images sur les mots qui ont été colportés depuis plus d’un demi-siècle maintenant. Pour qu’ils puissent mesurer l’immense désespoir qui s’est emparé des jeunes qui ont vécu ces événements sinistres et dramatiques, même sans jamais pénétrer au cœur de l’horreur. « Désormais, je ne peux plus espérer. Je ne peux plus prier pour que Max soit sain et sauf. Ni Alex Steiner. Parce que le monde ne les mérite pas. » Pour qu’ils puissent aussi ouvrir une petite lucarne sur un avenir possible pour passer au-delà de la douleur qui semble être la seule récompense possible pour expier la faute de tout un peuple ou presque. Pour qu’ils puissent enfin penser que cette histoire, racontée par la mort, « fait partie de celles, aussi extraordinaires qu’innombrables que je transporte. Chacune est une tentative, un effort gigantesque, pour me prouver que vous et votre existence humaine valez encore le coup. » Pour que certains de ceux qui habitaient la rue Himmel, qui n’était pas le Paradis, puissent accéder au Ciel ! Ceux dont on peut dire il était « «tout juste un homme » … un homme juste !

« Même la mort a du cœur ! »

 

41c1CMBy2OL._SL500_AA300_.jpgTrudi la naine

Ursula Hegi (1946 – ….)

« C’était l’été 1915, et la ville appartenait aux femmes. » Leur mari se battait depuis un an sur le front oriental, et le couple Montag accueillait, à Burgdorf petite ville près de Düsseldorf,  leur premier enfant, Trudi, qui hélas était naine. Ainsi Ursula Hegi crée un personnage, son crabe-tambour, qui lui permet de raconter l’histoire de l’Allemagne nazie depuis ses origines jusqu’à ses derniers soubresauts quand la chape de plomb vient tout écraser sous l’énorme poids de son silence. Comme Gunther Grass, elle a inventé un personnage hors norme qui lui permet de prendre suffisamment de distance avec les événements pour pouvoir les rapporter à sa façon et essayer de les comprendre.

Elle va ainsi enlacer l’histoire, bien réelle, de son pays d’origine avec celle, tout à fait fictive, de cette naine qu’elle a inventée pour les besoins de son projet littéraire. Pour compenser son handicap physique, Trudi a un réel don pour percevoir et comprendre ce que les adultes pensent et notamment sur ce qu’ils pensent d’elle. Elle est aussi capable d’apprendre très vite ce dont elle a besoin pour lutter contre les persécutions, le rejet, la condescendance, la pitié et les frustrations, même sentimentales, dont elle est la victime.

Son père est revenu blessé du front russe et sa mère est devenue folle quand elle constaté qu’elle avait mis au monde un enfant différent. Elle fait des fugues, se cachent et finit internée dans un asile où elle décède rapidement laissant Trudi seule avec son père qui loue des livres dans la petite ville. Aux obsèques de la mère, la foule réunie compose un bel échantillon de ce qu’est l’Allemagne nazie en gestation : les forts en gueule revanchards, les idéalistes, les catholiques intégristes, les nationalistes, les xénophobes, les faibles suiveurs, les juifs fatalistes ou optimistes, les communistes et ceux qui sont déjà des justes mais ne le savent pas encore et ne le sauront probablement jamais. Comme son père sage parmi les sages.

Trudi passe son enfance parmi les livres en essayant par tous les moyens de grandir pour être comme les autres qui la rejettent ou la terrorisent mais même ses prières, ses exercices et ses régimes n’y peuvent rien, elle grossit mais ne grandit point. Et, comme sur les bords du Bodensee où Martin Walser nous a montré, dans « Une source vive », comment le nazisme c’est insidieusement  glissé dans les couches populaires avec son arsenal de démagogie et de brutalités, Burgdorf connait, elle aussi, la montée de ce nouveau fléau. Quand la situation devient de plus en plus difficile, que les juifs sont persécutés puis emmenés, Trudi et son père résistent en silence mais non sans efficacité avec tous les risques que cela comporte.

Elle comprend mieux alors le problème da la différence auquel elle est confrontée et qui ne s’applique désormais plus à elle seule mais, avec plus de cruauté encore, à d’autres : les juifs, les homosexuels, les tziganes, les handicapés, … Et, quand le conflit éclate et que la solution finale touche les petites villes, c’est sur les traces d’Hans Fallada, et de « Seul dans Berlin », qu’Ursula Hegi emmène Trudi et son père, dans une résistance active et très risquée aux agissements cruels des nazis. Dans l’action, devant le danger, la naine oublie un peu son handicap et parvient à se prouver qu’elle peut, elle aussi, jouer un rôle dans la société.

Quand l’Allemagne écrasée, exsangue, châtiée, cessa les hostilités,  les misères ne se dissipèrent point et les populations subirent encore longtemps la faim, le froid et les privations en tout genre. Et, «muets, écrasés par des secrets auxquels ils s’interdisaient eux-mêmes de penser, les hommes de Burgdorf revinrent. » Alors, il fallut affronter de nouveaux problèmes : les absents, les blessés, les détraqués, les coupables, l’épuration plus ou moins juste, le silence, l’oubli, l’ignorance du parcours de chacun. Et, sur les traces d’Ernst Wiechert cherchant le pardon et l’absolution dans « Missa sine domine », l’auteur cherche à comprendre comment est né ce régime, pourquoi il a pu s’implanter et comment il y a pu commettre de telles exactions dans un pays à la culture aussi riche.

A travers ce lourd pavé, Ursula Hegi semble, comme nombre d’Allemands de cette génération, chercher elle- même à comprendre son passé, ou plutôt le passé de ses parents, dans cette période si trouble où « les familles retrouvèrent maris et fils sans oser leur poser de questions sur la guerre. » On pourrait penser qu’elle a écrit ce livre pour exorciser un vide dans sa propre histoire. « Pour ces enfants, … , le silence était une chose normale : ils grandissaient avec. « Normal » : le mot était terrible, quand on y pensait. La plupart d’entre eux connaissaient l’existence de la guerre, … , mais ils avaient très vite appris qu’il n’était pas bon d’en parler, … »

Alors pour que cet exorcisme soit possible, il faut essayer de comprendre les origines de cette barbarie sans omettre le rôle prépondérant que l’auteur attribue à l’église catholique qu’il stigmatise fortement, l’accablant de bien des tares : suppôt du nazisme, pédophilie, intégrisme suicidaire. Il semble avoir un compte personnel à régler avec cette institution. Il faut aussi qu’il y ait des responsables mais ne pas, pour autant, rendre tout le monde coupable, «… nombre d’Américains considéraient tous les Allemands comme des nazis. Or, Trudi savait déjà ce que c’était que d’être perçu comme un ennemi dans son propre pays parce qu’on s’opposait aux nazis… » Et quand la culpabilité est établie et jugée, il faut encore marcher sur le chemin de la rédemption et pour cela il faut accepter mais tous ont-ils compris et accepté ?

« Tu ne dois pas avoir honte d’être allemande.

C’est pour moi un poids que d’être allemande. Comme pour nous tous.

….

Non, non, Trudi. Toute cette malchance est tombée sur nous à cause d’une personne, une seule, et c’est très regrettable. Mais ça n’a pas souillé toute la nation. »

Et maintenant, comme le fait Ursula Hegi avec ce livre, il faut lutter contre l’oubli car Trudi l’avait déjà bien senti : « Elle n’en revenait pas de cette capacité qu’avaient les gens d’oublier, du jour au lendemain, qu’ils avaient soutenu les nazis, de nier tout ce qui venait de se passer dans leur pays, … » « Leur allégeance à un chef puissant et unique devenait maintenant leur excuse : puisqu’ils n’avaient rien décidé mais simplement obéi aux ordres, rien ne pouvait leur être reproché. »

Ce livre où les mots du récit, de la narration, de l’invention, de l’affabulation, du mensonge, de l’imagination pour masquer la cruauté de la réalité et contourner tout ce qu’on ne peut pas dire et nommer, ont tellement d’importance, n’apporte rien de nouveau au débat, il permet seulement de mieux comprendre qu’une génération d’Allemands, principalement, cherche encore une partie de son histoire et qu’il faudra toujours remettre l’ouvrage sur le métier pour que la mémoire collective se souvienne.

D.B.

 

 

 

Les volumes

Cette bibliothèque voyait le nombre de ses livres diminuer sans que la différence soit compensée par le chiffre des prêts. Il fallut plusieurs mois d’enquête administrative et la fermeture de l’endroit pour cause de raréfaction de livres avant de connaître le fin mot de l’histoire. C’était la bibliothécaire, atteinte d’une forme aigue de pica, qui dévorait les livres. Il faut dire qu’elle avait considérablement gonflé depuis sa prise de fonction, à tel point que, après son forfait avéré et au moment de son arrestation, il fut impossible de la sortir de la bibliothèque où elle s’était cloîtrée. On dut abattre deux cloisons et faire appel à une grue. Des experts en ingestion de papier révélèrent, et ce fut un grand soulagement pour l’industrie du livre et les malades du pica, que ce n’était pas le papier qui l’avait fait grossir mais les diverses sauces avec lesquelles elle les avait mangés. Dans les études qui ont été menées, on apprend que les livres de certains auteurs, parmi les moins bons évidemment, font plus grossir que les autres. Nous tairons ici leurs noms afin que le volume de leurs ventes en librairie n’en soit pas affecté.