Scènes de chasse

images?q=tbn:ANd9GcQ8ZQRh5vCHHCb0oOMtYL07fF9qsYa379z4wfNeuWrnBJVWnBxm1wpar Denis BILLAMBOZ

Un siècle, ou presque, les sépare, quelle idée de réunir Daudet et Boris dans une même chronique ? J’ai pensé que la chasse, cette activité qui préoccupe les hommes depuis qu’ils ont été condamnés à se nourrir et à se défendre, constituait le lien entre ces deux hommes que rien ne semble, a priori, rapprocher. Et,  même si leur chasseur respectif a chacun sa motivation et son talent bien spécifique, l’un dans un froid glacial, l’autre dans la chaleur maghrébine, où tout semble bien les opposer, la chasse, l’instinct du chasseur, est révélatrice de ce que ces deux hommes ont au fond d’eux-mêmes et que tous les hommes ont peut-être aussi depuis la nuit des temps. Tous les deux utilisent l’instinct de chasse des deux héros comme révélateur de leur personnalité.

 

images?q=tbn:ANd9GcTLdtAlRMGgzAtXf1O7Ryc4I6QQxn0v3xdmWmCYcEFSlDumK8s3Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon

Alphonse Daudet (1840 – 1897)

Dans ma prime adolescence, à l’époque de la communale, déjà dévoreur de livres, j’avais éprouvé une grande frustration à la lecture des aventures de Tartarin de Tarascon de Daudet. Dans ma campagne jurassienne, je rêvais de fauves géants et terrifiants et de chasses homériques et héroïques, mais dans ce livre il n’y avait rien que des histoires sans intérêt, de la parlotte, du blabla, etc… c’est tout !

Sur le conseil d’amis lecteurs aussi assidus qu’acharnés, j’ai repris ce livre pour une nouvelle lecture et bien m’en a pris. Bien sûr, j’ai aimé cette satire de ces fiers à bras et forts en gueule qui savent tout, ont tout vu, tout connu et sont convaincus que le monde est trop étroit pour eux et leur talent, comme ce brave Tartarin, champion de la chasse à la casquette et animateur adulé des soirées locales, qui rêvent de chasses héroïques face aux grands fauves d’Afrique. Et, comme à force d’y penser, on finit par y croire, Tartarin ne peut résister à la pression populaire qui le désigne comme le héros de la chasse aux lions, et s’embarque pour l’Algérie où il a choisi de chasser ce grand fauve. Et l’aventure tout aussi rocambolesque que picaresque entraîne notre héros dans des situations toutes plus désopilantes les unes que les autres mais toutes aussi ridicules pour le candide chasseur.

Cette gentille satire a été très mal acceptée par la population de Tarascon qui l’a reçue comme une sorte d’insulte à son endroit et Daudet a dû batailler ferme pendant de nombreuses années pour expliquer qu’il n’avait aucune mauvaise intention à l’endroit des habitants da la ville mais qu’il souhaitait simplement écrire un divertissement. « Es uno galjado… » explique-t-il dans une note en fin d’ouvrage. Toutefois Daudet n’arrivera pas à nous faire croire que c’est une simple galéjade qu’il a écrite et qu’il n’a pas pensé à ceux qu’ils stigmatisent quand il rapporte : « Pour ma part, mon émotion est toujours la même, quand à propos d’un passant de la vie, d’un des mile fantoches de la comédie politique, artistique ou mondaine, j’entends dire : « C’est un Tartarin … », ceux qui débarquent dans nos provinces qu’ils croient encore reculées, avec leur uniforme ou leur costume guindé pour pavaner et épater les foules ébaubies sans crainte du ridicule le plus profond.

Et, au-delà de la satire sociale, ne pourrions-nous pas penser que Daudet nous invite aussi à croire que les hommes sont bien tels que nous les voyons et non tels qu’ils croient être ? « L’homme du Midi ne ment pas, il se trompe. Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire… » et il finit par y croire pour de bon, comme tous les hommes d’ailleurs, et c’est peut-être comme ça que se construisent  les renommées, les réputations et les légendes et que les Tartarins et autres pantins envahissent et envahiront toujours notre espace vital.

 

51T05pr6zRL._SL500_AA300_.jpgLa délégation norvégienne

Hugo Boris (1980 – ….)

Nemrod n’a pas réussi à m’embarquer dans cette partie de chasse irréelle, aux confins septentrionaux de la Norvège, avec cette petite troupe hétérogène, composée de sept personnes issues de divers pays européens, et qui ne se comprennent pas toutes. Et pourtant que ce texte est bien écrit, le style est dépouillé, ne comportant que les mots nécessaires, des mots justes, des mots parfois recherchés, des phrases rythmées, pesées, soupesées, un texte étudié, ciselé, léché. Mais voilà, ça sent un peu trop l’atelier d’écriture, je vais en faire bondir bon nombre mais c’est une impression que j’ai effectivement ressentie. Il manque ces ruptures de rythme qui permettent de lâcher la pression pour mieux la faire remonter brutalement et créer des situations angoissantes. Ce texte semble trop académique, manque de souffle, pour que la tension soit suffisamment palpable. Et, un certain nombre de détails sont par trop peu crédibles,  «  …c’est le son de son glaviot ! Il a congelé avant de s’écraser dans la poudreuse », pour que le texte rende une atmosphère assez étouffante pour emmener le lecteur dans un autre monde. Ce sont justement ces petits détails tellement réels, tellement concrets, qui génèrent l’angoisse dans les mondes totalement irréels. C’est la confrontation entre ces détails concrets et des événements improbables qui créent le déséquilibre qui perturbe le lecteur.

Cette petite troupe hétéroclite se retrouve rapidement confinée en un huis clos inconfortable, condamnée à la claustration par le froid et la neige que la forêt hostile semble vouloir leur infliger,  comme une vengeance contre ceux qui ont pris le bois pour faire les pages des livres. Et le livre pourrait être l’arme de la forêt, le livre où leur histoire serait tombée en abyme, comme la mort de l’élan est elle aussi mise en abyme, comme le lecteur qui ne sait plus très bien s’il est spectateur ou acteur de cette histoire. Cette histoire où les mots et les choses se confondent, où signifiés et signifiants se mêlent pour mieux embrouiller les protagonistes de cette aventure, où le chasseur peut devenir le chassé, où le bourreau peut devenir la victime, où le bien et le mal se confondent.

Boris déploie une dextérité et une maestria consommées pour construire cette aventure funambulesque qui pourrait être une parabole de la destinée humaine écrite dans le bois de la forêt, «…, une forêt intacte, qu’aucune hache n’aurait jamais violée », dans les lois de la nature. Un petit voyage aux confins de l’humanité quand on se demande qui sont réellement ces personnes qui nous entourent, dont on ne connaît que les apparences même si ce sont celles d’une galerie de peinture : Cranach, Brakefield, Derain, ou autres célébrités : von Sydow, …« Il n’est plus tout à fait sûr que le monde existe en dehors de la perception qu’il en a. » Et, le lecteur lui aussi !

D.B.

 

 

 

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