Jean-Claude Pirotte / Cette âme perdue*

369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe LEUCKX 

Comme le décline Pierre Sansot dans « Chemins aux vents » (1), le contemporain a égaré ou perdu nombre de pratiques de la génération précédente, entre autres celle de cheminer dans la poussière des chemins.

Jean-Claude Pirotte , l’un de nos  meilleurs poètes, soixante-treize ans au compteur, est un grand spécialiste des vagabondages fertiles à travers les terres ardennaises ou autres. Dans l’esprit et le droit fil d’un Dhôtel, notre Belgepoète a un art consommé de rendre la texture intime des paysages. A flairer les chemins, les combes perdues, les collines et les bourgades, l’écrivain  a retenu dans ses romans et dans ses poèmes comme un parfum des terroirs oubliés ou qui risquent de l’être par les effets conjugués de l’exode rural et de la modernité.

Pirotte-ame-perdue.jpgLe voici donc, en 2012, à la croisée des prix et des chemins. Les récompenses ne risquent pas d’encombrer les voies personnelles, en dépit de leur régularité et de leur abondance ; le poète est ailleurs. Versé dans bien d’autres exigences que celles de la notoriété factice. Mais refuse-t-on l’Apollinaire ? Décline-t-on l’hommage de poètes pairs ?

Le Castor Astral – belle maison qui nous aura fait découvrir Dagtekin, Faye, Laurent…-, publie « Cette âme perdue ». L’occasion de redécouvrir le Pirotteland (2).

Sous l’égide de Larbaud, Fargue, piétons et voyageurs, Pirotte dévoile des « rues qui s’assombrissent », se fait le garant des « choses tristes », abandonnées, repère les façades écaillées, décrit ses paysages, faits d’oyats ou de « saules/ les mouettes aux longues ailes ». Une philosophie du « carpe diem » lui fait « prendre le temps comme il vient/ prendre le soleil prendre l’air/ prendre la vie du bon côté/ prendre un coup de poing sans le rendre ». Une ironie fine et toute pétrie de mélancolie le rejette en enfance comme on y retombe, tous vers renversés. Une fenêtre souvent ouvre sur des paysages, des « arpents » oubliés. La fluidité des vers, souvent regroupés en quatrains, donne à l’ensemble des textes une allure de promenade claire. On se balade en pirottepoésie sans s’encombrer,  au contraire on y retrouve des désirs enfouis, des envies partageables d’ailleurs, des harmonies verbales (« la chemise du misérable/ est-ce la mienne »), des connivences poétiques (Paul de Roux).

L’amour de la rime, des assonances ne se sépare pas de celui d’une dérision franche qui s’accommode des enjambements, puisqu’il est vrai que cette poésie chemine au sens premier, on saute d’un vers l’autre, on passe d’un poème l’autre sans coupure ni majuscule.

Cette légère gravité, qui fait assaut de toutes les ressources langagières (cf. son oulipien « fendre » de la page 77), qui se sert de l’imparfait du nostalgique, hisse cette poésie à la première place. Profondeur, humour, sens du récit et du descriptif, au fond plein d’âme. Au sens classique du terme. Pas de perte, donc. Plein de profits pour l’amateur d’une poésie qui a oublié ses fatigues de travail et d’écriture, et qui est d’un naturel confondant.

 (1)   Ed. Rivages poche, 2002.

(2)   Pour singer l’expression de Patrick Reumaux à propos de Dhôtel.

Le Castor Astral, 2011, 104 p.,13 €

Les mots pelés (12)

Je me fais du mot rond pour le roulé-boulé de mes phrases.


Cet écrivain très plat n’écrivait que des histoires raies.


Tous les écrivains ont dans leur bibliographie un livre houspillé.


L’écrivain suspecté de négritude doit montrer page blanche.


Les plus belles rencontres entre écrivain et éditeur se terminent dans un livre. 


La ceinture de glaçons

images?q=tbn:ANd9GcS7hahr-F1TtAYteQvP17GArE_OoSYvEsCrIeTS8mNfECBRxK6IoQLa taille entourée d’une ceinture de glaçons sous un tee shirt noir incrusté de motifs dorés, il marche à grands pas dans une rue animée de la ville, un soir. A la porte de la discothèque, les gardiens de sécurité le laissent entrer avec un sourire entendu, c’est un habitué. David Guetta en personne officie aux platines. Notre homme, une fois dans la place, s’immobilise, il embrasse les alentours d’un regard polaire avant d’actionner un détonateur. Aussitôt une tonne de glaçons sature l’espace sous les sunlights. Des cubes en pagaille aboutissent avec une rare précision dans les verres des convives dans un tintement caractéristique qui, un moment, couvre la musique. David aux anges lève les bras au ciel, la paire d’écouteurs dans le cou, saluant l’explosion de joie qui se répand sur le dance floor sous la forme d’une frénésie de danse. On reconnaît distinctement le terroriste, tout sourire, qui partage au bar une consommation avec une bimbo. Le réalisateur du clip aussi est satisfait devant son moniteur de contrôle, la marque d’alcool a été bien servie. En se levant, il écrase du pied un glaçon à moitié fondu comme il l’eût fait d’un pétard mouillé ou d’une merde.  

Le jeu avec le feu

y1p6mPGeYW9Kh-Xngv6s-_IWqECHk9Oy6pgem9dWHLauFzQzkTXIzTSGaBGIGEjLoZpgvdQQ7DAkksLe feu. On ne devrait pas le mettre entre toutes les mains, entre toutes les langues. Le feu produit des flammes et laisse des cloques. Puis les cendres recouvrent tout. Pour retrouver un semblant de chair douce, un peu humide, il faut puiser loin. Y mettre tout le bras. Du sien. Patauger pendant des heures parmi la fumée et les odeurs de roussi. Et, même ainsi, après tant d’efforts, de recherches, on peut ne jamais retrouver le goût de vivre. 

Le bonheur des amers, par Philippe Delerm

images?q=tbn:ANd9GcQcvBhr0PqPY6ZUfHmm8Xa0pwiCIJvGY1I0fBycWLxSvMVVhDcG4wIl y a un grand plaisir à lire les amers. Léautaud, Renard, Cioran, Pessoa. Ils sont réellement négatifs, sur eux-mêmes et sur les autres, et sur la farce d’être là. Ils écrivent très juste, très sec, et la sveltesse de leur phrase est comme une évidence : ils ont raison. Avec eux, on se sent à l’abri. Rien ne peut faire mal, puisque tout fait mal. Ils débusquent partout l’hypocrisie, la vanité des émotions. Mais ils disent le monde quand même et c’est beau, cette épure désespérée qui ne renonce pas à dessiner. Ils croient à la littérature, puisqu’ils ne croient à rien mais disent quand même. On aime bien guetter en eux cette contradiction. Ils ne pensent pas qu’ils resteront, mais ils restent.

Partout dans les rames de métro, dans les trains, on voit aujourd’hui des lecteurs d’Harry Potter, de Stephenie Meyer. C’est cela, la véritable amertume. Un imaginaire tellement simplet et tous ces gens qui quittent leur vie pour s’évader dans beaucoup moins que leur vie. Des lectures que l’on devrait faire à dix ans, quand le pouvoir de s’embarquer vient de soi, transcende le code des aventures stéréotypées. Enfant, on lit pour se faire peur, de préférence au creux des draps. On est dans un agréable mensonge, le corps protégé, la tête dans le risque et la menace.

Ce qui reste toujours le plus fort, dans la lecture, c’est le paradoxe. Parfois, on a la chance de rencontrer un auteur qui a écrit : « Le désir de trouver le sommeil me réveillait. » Il y a quelque chose de cela dans le plaisir de lire les amers. C’est tellement rassurant de se dire avec eux que seules valent la solitude, la mélancolie qui pénètrent partout, sans toucher au lyrisme, une petite neige sur les jours. Comme on se faisait peur enfant, en lisant dans son lit, on se fait malheur dans son fauteuil avec Cioran ou Léautaud. Et cela fait du bien. On ne renonce à rien en lisant Renard, Pessoa. Même pas à l’espoir. On se protège. Leur négativité est presque silencieuse. Ils ont raison, bien sûr, mais ils n’y peuvent rien. Ils ont un style. Plus que les autres, ils aiment donc la vie. 

in Le trottoir au soleil, éd. Gallimard.