VU AU CINEMA DE MA RUE / TRENTE-HUIT TEMOINS OU LE LUMINISME DECAPANT DE LUCAS BELVAUX

images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

Avec « Trente-huit témoins », le comédien et cinéaste Lucas Belvaux illustre avec maestria le genre plus rare de polar métaphysique. Cette oeuvre de 2011, magnifiquement interprétée par une brochette d’acteurs belges et français, prend appui sur un roman de Didier Decoin (« Est-ce ainsi que les femmes meurent? »), situé dans un Havre ombreux à souhait, entre rue de Paris, glauque et quais d’embarquement du port, entre les lumières glaireuses d’une ville neurasthénique (autant que la musique à la radiohead d’Arne Van Dongen), marquée au sceau des doutes de la conscience, et la mer houleuse.

L’intrigue repose clairement sur le crime affreux dont fut victime une jeune femme de vingt ans, Sylvie Martel, au vu et au su de tout un immeuble, puisqu’elle poussa à deux reprises des cris d’horreur, longs et prégnants.

On suit pas à pas, dans l’intimité d’un appartement qui fait partie de cet immeuble-témoin, un couple, Pierre, pilote dans le port du Havre et sa fiancée Louise; une journaliste qui enquête sur le crime; un policier; un procureur désabusé; des voisins, manifestement peu bavards à l’adresse des enquêteurs de tous bords…

Une lente conscientisation alors trouble Pierre (magnifiquement joué par Yvan Attal) jusqu’à le conduire à une déclaration cathartique à la police judiciaire. Il veut , mais c’est déjà trop tard, laver cette culpabilté qui lui pèse.

Dans des scènes hallucinantes de vérité et d’intensité, où les huis-clos dans des appartements ou des voitures, où les confrontations entre les personnages éclairent faiblement l’atmosphère poisseuse et délétère, Belvaux fait montre d’une mise en scène calligraphique, rayée de réverbères, de plans de coupes, de lignes de fuite sur des noyaux de lumière blafarde. Une étonnante musique accompagne ces mouvements sismiques de conscience et/ou de lâcheté des témoins.

Sophie Quinton dans le rôle de Louise, Nicole Garcia, dans celui de la journaliste Sophie Loriot, François Feroleto, policier de P.J., le procureur Didier Sandre et la jeune Natacha Régnier (une voisine amie du couple, seule avec une gamine) émergent d’une distribution hyperréalise. On sent Belvaux marqué, imprégné plutôt, par l’affaire d’Outreau ou l’incisif « Viol » de Sallenave. La précision ethnographique des lieux, des contours de l’affaire, de la dérive des personnages dans un quartier où le moindre regard peut mettre mal à l’aise, procède d’un regard juste et éthique d’un cinéaste, apte à rendre l’indicible touffeur des émotions qui nous traversent.

Je retiens nombre de séquences qui tirent toute leur force de légers mouvements de caméra dans l’aire à peine éclairée d’une chambre, où les visages qui souffrent laisser parler la douleur et l’émotion. Nourri des grands (Antonioni, Chabrol), Belvaux signe des atmosphères insignes : beauté et relief, jusque dans le terroir des ombres malsaines ou malséantes.

Une grande et belle oeuvre, puissante, terrifiante. Quels êtres humains sommes-nous si nous sommes prêts à nous boucher les oreilles du cri des vivants soumis à la mort? Aucune démonstration cayattienne, là-dedans. Mais l’assurance d’une progression dans les nerfs de la conscience, non seulement des personnages, mais surtout de celle des spectateurs.