Pour solder les vieux comptes

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par Denis BILLAMBOZ

Aujourd’hui, j’ai choisi de rapprocher deux textes qui racontent la vie rude et austère des paysans un peu frustes qui vivent dans des régions isolées loin de tout, un peu à l’écart de la civilisation, où le temps a peu de prise sur l’histoire, où les événements laissent leur empreinte et des cicatrices longtemps. J’ai traversé la Finlande du sud au nord et j’ai vu ses régions pratiquement vides, à l’état originel, où les hommes se croisent peu mais où les différentes guerres ont su les débusquer pour les entraîner dans des conflits sanglants qui ont laissé des plaies mal cicatrisées qui se rouvrent à la première occasion. Qu’ils soient aux confins de la Norvège ou au nord de la Finlande, ces rudes paysans taiseux n’évoquent pas ces événements anciens mais la violence peut à tout moment ressurgir pour régler les vieux comptes mal soldés.

                                                                                 

Un jour en Ostrobotnie41X0RGRE4XL._SL500_AA300_.jpg

Antti Tuuri (1944 – ….)

Un jour, un jour qui pourrait être comme un autre jour férié mais qui était différent car la famille Hakala était réunie pour partager le maigre héritage du grand-père décédé en Amérique où il avait fui depuis très longtemps, laissant femme, ferme et enfants, pour construire une autre vie.

Il y avait là les quatre petits-enfants, aussi frustes et rustres que les sept frères d’Alexis Kiwi, Paavo l’aîné resté à la ferme pour remplacer le père décédé prématurément, Veikko l’ivrogne, hâbleur, bagarreur qui rate tout ce qu’il entreprend, Seppo, l’intellectuel qui ne renie pas pour autant la bouteille quand l’occasion se présente et Erkki, le narrateur qui semble le seul être équilibré de la fratrie. Il y avait là aussi les femmes mais elles n’étaient là que pour le travail et les diverses nécessités de la vie : la grand-mère grabataire et restée dans son temps ancien, les belles-filles pleurnichardes, braillardes, geignardes, toujours à la recherche d’un mari en cavale et la mère véritable autorité de cette communauté familiale.

Cette journée va vite tourner à la beuverie où chacun va régler ses comptes mettant en évidence tous les heurts, conflits larvés, tensions, rancœurs, concurrences mal vécues, jalousies, règlements de  comptes, divergences politiques…, tout ce qui agrémente les réunions d’une famille sur laquelle pèse une histoire trop lourde à porter. L’histoire d’une région, fortement impliquée dans celle de la nation, qui a fait de nombreuses victimes quand les hommes du cru ont versé leur sang dans la guerre de libération, dans les émeutes contre les communistes avec le Mouvement de Lapua, dans la guerre des neiges et la guerre de continuation contre les Russes.

Et Antti Tuuri va faire raconter à chacun des protagonistes de ce roman, un morceau de l’histoire de cette région un peu reculée, éloignée, isolée qui souffre d’une mauvaise réputation, une région de lourdauds un peu frustes plus habiles avec leurs poings qu’avec leurs méninges. Mais une région que ses hommes aiment profondément et qui a versé le sang en abondance pour la liberté et la patrie. Des fragments de l’histoire de cette famille aux prises avec les événements qu’elle ne finit que par subir, laissant des morts sur divers champs de bataille, dans des rixes ou des accidents mal éclaircis, des plaies mal cicatrisées qui s’ouvrent à la moindre occasion. Et, l’alcool, bien qu’il soit réglementé et malgré quelques relents de piétisme, coule à flot et énerve vite ces rustres gaillards qui veulent encore et toujours solder ces vieux comptes.

Pas une grande œuvre littéraire, mais une image poignante, parfois désolante et pathétique, de cette région victime, comme toute la Finlande, du confinement et de l’isolement, qui a passé une bonne partie du siècle dernier coincée entre le marteau rouge et l’enclume brune, ou peut-être l’inverse, entre le marteau brun et l’enclume rouge, finalement comme le veut la formule habituelle entre la peste rouge et la peste brune.


41NH4VmdgjL._SL500_AA300_.jpgPas facile de voler des chevaux

Per Petterson (1952 – ….)

Passé la soixantaine, Trond s’installe dans un chalet isolé à l’est dela Norvège, près de la frontière suédoise, seul avec son chien, comme son père s’était installé, pendant la guerre, dans un autre chalet, tout aussi isolé, où, en 1948, alors qu’il avait quinze ans, il l’avait amené, pour une sorte de séjour initiatique. Dans cette nouvelle retraite, il fait la connaissance de son voisin, Lars, mais il le connait déjà, il l’avait rencontré quand il avait séjourné, avec son père, dans cet autre chalet. Cette rencontre fait remonter les souvenirs et confirme Trond dans ses intentions de revivre la vie de son père pour essayer de comprendre tout ce qu’il voulait lui dire et qu’il ne lui a jamais dit, tout ce qu’il a fait et qu’il n’a jamais raconté.

Ce roman très nordique, où le malheur frappe souvent et brutalement un monde un peu figé, à l’écart de la civilisation en ébullition, un monde anodin de gens anodins qui mènent une vie anodine, est avant tout un livre sur l’impossibilité de dire, de communiquer, de transmettre, le père ne peut pas dire la guerre, la résistance, la fuite, l’amour, l’amour qui perdure au-delà de la guerre et la fuite à nouveau. Trond reproduit cette vie pour comprendre et peut-être savoir.

Un monde de mâles taiseux, taciturnes qui n’ont pas besoin de la parole pour transmettre leur verdict, tout le monde sait, personne ne dit. Chacun choisit sa voie « c’était des chemins qui s’offraient à moi ; dès que je me serais engagé sur l’un d’entre eux, une grille retomberait avec fracas dans mon dos. Puis quelqu’un  relèverait le pont-levis, ça déclencherait une réaction en chaîne, et je ne pourrais plus revenir sur mes pas. » L’auteur croit au libre-arbitre et à la possibilité de choisir : « Je considère que nous créons nous-mêmes notre vie … Mais quand même : parmi tous les endroits où j’aurais pu m’installer, c’est ici que j’ai atterri. » Et, la mort frappe, elle aussi, un peu aveuglément et même souvent.

Et dans ce monde agraire, en voie de disparition, Trond, en essayant de découvrir ce que fut son père, découvre ce qu’il est, qu’il est peut-être comme ce père qui lui a échappé comme lui échappe à ses enfants.

Un livre que je vais ranger sur le rayon des livres nordiques où il retrouvera Martinson, Tumström, Gustafsson, Undset, Lagerlöf, Sandemose, Kiwi, …, mais tout près d’Antti Tuuri, tous ces auteurs qui ont chanté la Scandinavie et la Finlande agraires, ancestrales, confinées, résignées, un monde où la nature est si forte que les hommes ne peuvent que rester humbles et accepter sans commenter.

 

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Texte (complètement) barré

Ce texte pas si nul, j’aurais pu, s’il n’avait pas plu sur ma joie première de l’écrire autant d’amertume, le mener à bien. Enfin, jusqu’à son terme… qui aurait pu être mal d’ailleurs… Mais que sait-on de la fin des textes non écrits ? Autant s’arrêter en chemin si on n’est pas certain d’arriver à bon porc. Surtout dans l’auge où marine la langue en attendant des groins capable de la relever. Et cette foutue ligne du temps qui ne fait rien que barrer mes mots pour que je ne m’aventure pas en zone interdite. Pas de danger, j’ai décidé à la seconde de jeter le gant à la tête de Chronos et de poursuivre l’éternité en justice pour atteinte aux bonnes heures et coupure affreuse de textes dans le sens longitudinal. Foi de Mars et de sa barre chocolatée je repartirai tel l’éclair dans le ciel zébré de septembre. Sans ratures ni biffures. Si toutefois le dieu à la barbe et à la barre des Lettres le veut.

MICROBE a 12 ans et 73 numéros.

1416229944.jpgAu sommaire du numéro

préparé par Hélène Dassavray:

ANTOINE

Stéphane BERNEY

David BELEAU

Hélène DASSAVRAY

Lydia GREENE

Alix H

Brigitte LÉCHINE

Marianne LEROY

MuLm

Denis MICHEL

Flore NAUDIN3563927151.jpg

POLAKER

Latifa SAUVIGNET

TACITE

Thomas VINAU

Illustrations: POLAKER

Les abonnés « + » recevront aussi le 36ème MI(NI)CROBE signé Hélène DASSAVRAY: LES FEMMES FATALES SONT-ELLES MORTELLES?

commande, renseignements: Éric DEJAEGER

via son blog: http://courttoujours.hautetfort.com/

Les Mots Pelés (13)

Pour faire un bon mot doux, il alla jusqu’à aimer une femme.

 

L’écrivain fait texte de tout moi.

 

Le poète qui prend la prose s’expose à la tentation romanesque.


A l’enterrement d’un point mort, des virgules dansaient.


C’est le roi de la petite phrase: les mots sont ses sujets.


On ne tue pas un écrivain dans l’œuf, on attend qu’il ait pris le melon.


Les paroles rotent, les écrits empestent.


Demande à la poussière qu’elle recompose la phrase du vent.


Château-mot du rêve, quelle architecture de phrases encombre tes nuits ?