Le grand mythe américain

images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis BILLAMBOZ

Deux romans, deux époques bien différentes, années trente et années soixante, deux grandes aventures sans communes ressemblances : la construction de l’énorme barrage du Boulder Dam dans le Nevada et le début de la conquête de l’espace à travers le projet Mercury. Et pourtant deux grandes épopées qui ont participé à l’élaboration de la même mythologie : le mythe de la grande Amérique surpuissante et invincible. Mais ces deux textes laissent aussi entrevoir le revers de la puissance américaine : la «  version de la justice des pionniers, personne n’était jamais condamné et seule demeurait la compétition. » et la création du mythe des « winners » ceux qui gagnent et qui sont « en haut de la pyramide » inaccessibles aux lois, adulés comme des dieux et qui envahissent toutes les fonctions stratégiques de la société américaine. Une image de l’Amérique de mes vingt ans que j’ai mis un certain temps à décrypter.

 

images?q=tbn:ANd9GcStDJF8F8-ie6Z5Sr-v1Ii4u16B6G5qkEzrc-F7aGlRDoOBF_Z_QImvxusYL’étoffe des héros

Tom Wolfe (1931 – ….)

Comme il est long le chemin qui a permis aux terriens d’échapper à leur univers rampant en partant à la conquête de l’espace, presque aussi long que cette chronique, ce récit, cette apologie, cette ode à la grandeur de l’Amérique et de ses héros… je ne sais comment qualifier ce grand verbiage de Wolfe, Tom pas Thomas, qui vante l’histoire et les mérites des sept mercenaires qui ont constitué le noyau initial de la fratrie des astronautes au sein du projet Mercury.

Je voulais découvrir Tom Wolfe dont j’ai lu le plus grand bien, j’aurais peut-être du m’en tenir à Thomas Wolfe ou alors j’ai pu commettre une erreur de casting en choisissant ce livre qui raconte, certes de façon très précise  et très détaillée, la conquête de l’espace à travers le projet Mercury mais qui nous noie dans un flot apologique et pathétique qui finit par sérieusement ennuyer. Evidemment, Tom a été journaliste et même apparemment un très bon journaliste, c’est donc bien une longue enquête journalistique qu’il nous livre avec tous les poncifs du genre. Il faut bien émouvoir Margot (ou plutôt Margie) et flatter l’oncle Sam pour qu’ils soient tous deux convaincus que l’Amérique est grande et forte et qu’ils ont été les témoins d’une époque héroïque avec ses « Chevaliers de la table ronde » déguisés en chevaliers du ciel héroïques certes mais plus frappés que courtois, arborant la devise « Dieu-Famille-Patrie » qui conforte les Américains dans leurs certitudes et les rassure face à leur avenir.

A travers cette parabole de l’Amérique conquérante des années cinquante et soixante, Wolfe esquisse seulement, et c’est bien dommage, la création du mythe des « winners » ceux qui gagnent et qui sont « en haut de la pyramide » inaccessibles aux lois, adulés comme des dieux et qui envahissent toutes les fonctions stratégiques de la société américaine en lui donnant cette certitude arrogante qui tuera l’Amérique qui nous a fait rêver pour accoucher d’une Amérique insolente et dédaigneuse qui méprise les faibles et s’expose à des déboires cruels et sanglants …

 

images?q=tbn:ANd9GcQ8GRRgGZNuFsn-AxaweB9o1-i9Z8Ls_UCkZh-rJWcdW1DKOVperSbq1rEPorté par un courant violent

Bruce Murkoff (1953 – ….)

« …C’est le commencement d’un espoir incommensurable. »

–         « Vous allez vers l’Ouest ?

–         Oui.

–         Question stupide …. Toutes les voitures filent dans la même  direction. Californie ? …

–          Nevada.

–         Ah, le barrage. »

En 1932, Filius, Lena et Lew entreprennent chacun sa « road movie » vers le Boulder Dam qui sera le plus grand barrage du monde quand il sera érigé, comme le font quantité d’Américains qui fuient les villes et le chômage, les campagnes et la famine pour trouver un job et de quoi vivre sur les grandes réalisations mises en chantier par le « New Deal » après la grande crise de 1929. Comme les fermiers de Steinbeck dans « Les raisins de la colère », ils ont tout abandonné pour essayer de reconstruire une vie là ou un nouveau pays est en train de naître. Car, nos trois héros ont eux aussi des bosses et des plaies à panser pour redonner un sens et un espoir à leur vie bien malmenée jusque là.

Et pendant cet interminable voyage, ils pensent à ce que fut leur vie avant la crise « ce furent de bonnes années », pendant la crise et à ce qu’elle est devenue aujourd’hui, reconstituant à coup de souvenirs, de rêves et de petites scènes une sorte de patchwork qui figurerait leur histoire et l’histoire de tout un peuple, l’histoire de l’Amérique des pionniers qui est arrivée à son apogée et qui doit disparaître pour que naisse une nouvelle nation plus forte et plus conquérante encore.

Ainsi, sur cet énorme chantier et dans les villes champignons qui l’environnent, se retrouve une bonne partie de cette Amérique des pionniers travailleuse, dure au mal, un peu frustre, violente et sans pitié pour les faibles, intolérante et sans concession pour ceux qui sortent de la norme européenne et qui n’appartiennent pas à ces « petites communautés où les mêmes familles remplissaient les églises et les cimetières depuis plus de deux siècles… » Cette Amérique qui essaie de dompter toutes ces forces mises en route comme elle essaie de canaliser la puissance de ce grand fleuve pour la mettre au service de l’énergie de ce peuple en reconstruction. Comme nos héros essaient de se maintenir sur ce flot impétueux pour construire une nouvelle vie et entrevoir un nouvel avenir.

Ce roman est une grande fresque de l’Amérique minée par la grande crise mais qui renait, tel un phénix de ces cendres, sur les grands chantiers dans le gigantisme de l’entreprise, à coup d’efforts titanesques et dans la violence la plus sommaire. Et les hommes, comme le fleuve, comme le chantier, laissent  exploser leur énergie et leurs ambitions sans contrainte aucune car « dans cette version de la justice des pionniers, personne n’était jamais condamné et seule demeurait la compétition. » Un portrait manichéen de l’Amérique du « New Deal », épique, violent, réaliste, toujours optimiste et jamais larmoyant, un roman qu’on pourrait situer au centre d’un triangle balisé par Steinbeck pour la peinture sociale, Harrison pour les grands espaces et McCann pour les grands chantiers. L’histoire d’hommes et de femmes qui  veulent une revanche sur la vie comme l’Amérique veut un nouvel avenir « mais ce qui est ici en jeu, c’est davantage qu’un simple sauvetage, c’est le commencement d’un espoir incommensurable. » Juste un bémol, la fin est un peu longuette et fait perdre de l’impulsivité aux flots et la chute n’est pas digne de ce qui précède, trop grandiloquente à mon avis. 

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