FILLES D’ISLAM


images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis BILLAMBOZ

Un demi-siècle sépare ces deux femmes : l’une égyptienne, l’autre saoudienne, toutes les deux musulmanes, toutes les deux confrontées au statut de leur sexe. Quels changements entre ce que la féministe égyptienne a dit dans son livre et ce que la jeune saoudienne essaie de faire comprendre à travers les mails qu’elle déverse sur la Toile ? Au moment où les pays arabes s’enflamment pour jeter à terre leurs tyrans, peut-on penser que les femmes verront leur statut s’améliorer ou au contraire craindre, comme certains, que les extrémistes en profitent pour serrer un peu plus la vis et revenir à des pratiques ancestrales ? L’avenir nous le dira,  mais en attendant, nous pouvons déjà, à travers ces deux textes, essayer de comprendre comment les femmes sont considérées en terre d’islam et constater comment leur statut a évolué et peut encore évoluer.

 

images?q=tbn:ANd9GcThEsJ8jSHy4jkzijTfnVdaaEjHZT9Lcn6YVq1BHfdHLqccZEgaHDXD00vBsAFerdaous, une voix en enfer

Nawal El Saadawi (1931 – ….)

Ferdaous, une voix en enfer - Des femmes

« Combien d’années de ma vie se sont écoulées avant que je ne dispose de moi-même et de mon corps ? » s’interroge Ferdaous, jeune femme condamnée à mort pour le meurtre d’un homme et qui doit être exécutée dans les heures à venir, en confessant sa vie à une psychologue qui conduit une étude sur les femmes en milieu carcéral.

Ferdaous se souvient de son enfance dans une campagne égyptienne entre un père tyrannique et une mère totalement asservie qui n’avait pas d’amour à lui donner et pas de temps à lui consacrer,  sauf celui de lui faire subir la mutilation intime que subissent maintes femmes à l’âge de la puberté. « Ma mère ne pouvait pas me réchauffer en hiver. Elle devait réchauffer mon père. »

Après le décès du père, c’est le départ pour la ville avec l’oncle et les mains de celui-ci remplacent  celles du petit voisin qui lui ont fait connaître cet étrange frisson venu d’ailleurs. C’est aussi la découverte de l’instruction et les premiers frissons pour une femme, le souvenir des « cercles noirs brillants dans les grands cercles blancs », cette vision qui marque les étapes importantes de sa vie. Mais, quand vient l’heure de quitter l’école, il faut bien trouver une solution pour se débarrasser de cette nièce encombrante et le mariage avec un vieux repoussant est une solution bien aisée.

Le vieux mari est un tyran brutal, c’est alors le début des fuites dans les rues qui semblent si accueillantes, mais ne sont peuplées que d’hommes qui deviennent vite des souteneurs violents et la meilleure façon de leur échapper est d’accepter la protection d’une maquerelle. Mais la véritable indépendance ne s’acquiert qu’avec la liberté et Ferdaous a vite compris «qu’il vaut mieux être prostituée de luxe que prostituée à bon marché. » Toutefois, si ce statut confère argent, confort et liberté il rejette la respectabilité que l’expérience du travail honorable dans un bureau ne lui donnera pas non plus après la trahison de l’amant syndicaliste.

La boucle est ainsi bouclée et Ferdaous revient à ce qui lui apporte le luxe et la liberté en monnayant ses charmes au prix le plus élevé et en poussant son désir de respectabilité jusqu’au geste ultime.

A travers ce roman court mais dense, El Saadawi, poursuit son combat pour la place de la femme arabe dans la société en dénonçant toutes les brutalités, mutilations, humiliations et autres maltraitances mais aussi cet abaissement permanent qui se traduit également par le refus de l’instruction. Cette voix qui vient de l’enfer est celle de Ferdaous qui signifie paradoxalement paradis en arabe, qui veut indiquer le chemin que les femmes arabes doivent emprunter pour sortir de leur esclavagisme surtout sexuel d’après ce roman.

Mais même si, Assia Djebar l’académicienne qui a préfacé ce livre, ne le souligne pas, j’ai peut-être, dans un second niveau de lecture, vu cet ouvrage come une fable, comme la fable de la femme arabe agneau dévorée par l’homme loup, comme la parabole du faible qui sera toujours mangé par le fort parce qu’il n’aura toujours que sa fierté à opposer à la force conquérante. Une fable dont Ferdaous aurait tiré une morale qui indique cependant une voie à suivre pour sortir de situation de domination. Nous sommes les propres responsables de cette situation,  « rien ne nous aliène dans nos vies, sinon nos désirs de passions, nos espoirs, nos peurs. » et si nous étions assez sages pour mettre nos ambitions, nos désirs et nos angoisses à la mesure de nos moyens et de nos êtres nous serions certainement moins dépendants des autres et moins tributaires des forts qui en profitent pour nous terroriser et nous exploiter. Ferdaous a dit la vérité et « c’est la vérité qui est dangereuse et sauvage », nous laisserons donc Guy Béart chanter notre conclusion : « le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté…. »

images?q=tbn:ANd9GcTuslMnA9sBseCniXRgd2GkxCamr3CQcny_wE_9rb2CuM6fGOp16cATL_wLes filles de Ryad

Rajaa Alsanea (1981 – ….)

Pendant un an, tous les vendredis soir, une jeune saoudienne inonde la toile de ces mails qui scandalisent la bonne société locale parce qu’ils racontent l’histoire de quatre copines qui rêvent d’épouser un jeune homme qui les aime et les respecte. Ces mails se présentent toujours de la même façon : une citation, sur l’amour en général, une introduction où elle dialogue avec ses lecteurs et enfin un épisode de la vie de ces quatre filles au prise avec leurs problèmes de cœur, de famille, de société, de religion, … de tous ce qui rend difficile la vie d’une jeune saoudienne cultivée, instruite et riche mais qui n’a, à peu près, aucun droit.

C’est la vie de Gamra qui sera repoussée par son mari qui avait déjà un autre amour avant son mariage, de la douce Sadim follement éprise de son amoureux qui l’abandonne parce qu’elle lui a trop donné, de Michelle, à cheval sur deux sociétés, qui ne peux donc pas prétendre à un mariage pur et de « Lamis (qui) était la seule à avoir réalisé leur rêve à toutes : se marier avec son premier amour. »

Ce livre, édité au Liban pour contourner la censure saoudienne, a d’abord été diffusé sous le manteau à prix d’or et, devant son succès, il a finalement été publié non seulement en Arabie saoudite mais dans le monde entier où il rencontre un vaste public. Il ose soulever un coin, large même, de la « abaya » de ces jeunes saoudiennes qui incarnent probablement le futur de cette nation aux prises avec ses contradictions. Fossilisée dans ses traditions, son histoire et surtout sa religion, la nation saoudienne, principalement celle du Nadjd la partie centrale de l’Arabie qui a unifié ses peuplades autour du wahhabisme, a beaucoup de difficulté à intégrer la nouvelle donne sociale générée par l’argent qui se déverse à flot des puits pétroliers. Cette richesse permet l’accès aux nouvelles technologies qui facilitent les échanges entre les populations et notamment les jeunes qui usent et abusent de l’ordinateur et du téléphone portable pour échanger en dehors des yeux et des oreilles des adultes. La rencontre avec les autres civilisations qui affluent dans le Golfe ou que les Saoudiens côtoient lors des études qu’ils effectuent désormais dans les grandes universités anglo-saxonnes, provoque un choc culturel qui déstabilise la jeunesse saoudienne qui voudrait vivre en adéquation avec son temps mais sans remettre en cause les us et coutumes ancestraux.

Ce texte n’est pas seulement une remise en cause de cette société patriarcale, c’est aussi une analyse fine qui montre tout le jeu des intrigues, cabales, dénonciations et toutes les autres manigances que les familles ourdissent pour s’assurer les meilleures places dans cette société où tout le monde se connait et où la moindre incartade peut-être montée en épingle pour déstabiliser une famille toute entière. Et, à ce petit jeu, les mères sont devenues expertes au mépris du sort de leurs filles et de l’avenir des femmes dans cette société. Elles ont su convaincre les fils qui voulaient essayer de briser le carcan qui étouffe leur femme, de ne pas renoncer à la tradition et de respecter la religion des pères qui a souvent été un excellent alibi pour maintenir la tradition et les familles dominantes au pouvoir. « Ils ne sont que des pions que leur famille déplace sur l’échiquier, et celui qui gagne, c’est celui dont la famille est la plus puissante ! »

Mais, peut-être que ces filles qui ont fait des études brillantes, qui osent affirmer leurs personnalité, qui créent des entreprises, qui peuvent vivre sans homme pour les guider, ont ouvert une voie que d’autres emprunteront pour fonder une société nouvelle où la femme aura sa vraie place. « A tous les mécontents et les revanchards, aux révoltés et aux furieux, à ceux qui considèrent que les déboires des autres ne sont rien à côté de ce qu’ils endurent… C’est à vous que j’adresse ces mails, qui ouvriront peut-être la brèche et feront naître le changement. »

2 commentaires sur “FILLES D’ISLAM

  1. Personnellement, je ne suis pas très optimiste sur l’amélioration, à court terme, du statut des femmes dans les pays musulmans.

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