Et pourtant ils ont été primés !

images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis BILLAMBOZ

Non, pas un coup de gueule, simplement une constatation, il semblerait qu’à partir du moment où un écrivain a un nom connu, qu’il est reconnu, il peut se permettre n’importe quoi, son éditeur le suivra toujours. J’avais un excellent a priori sur ces deux écrivains et pourtant j’ai été profondément déçu par ces deux livres qui semblent bâclés, écrits à la va-vite pour répondre à l’attente des éditeurs qui doivent mettre quelque chose sur le marché pour que l’image de leurs auteurs fétiches ne s’altère pas trop et reste bien présente dans la mémoire des consommateurs friands de nouveautés littéraires. Finalement le lecteur obtient ce qu’il recherche : un livre tout neuf que son voisin n’a peut-être même pas lu, peu importe sa qualité.

 

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Laurent Gaudé (1972 – ….)

Tout auréolé du prix Goncourt qu’il a reçu en 2004, je m’attendais à ce que Laurent Gaudé nous livre un grand texte, au moins un bon roman bien écrit. Eh bien non ! J’ai été bien déçu par cette lecture, l’auteur s’est aventuré sur un terrain où manifestement il ne peut pas rivaliser avec les spécialistes du genre.

Filippo, ce jeune garçon abattu par une balle perdue pour tout le monde sauf pour lui, en 1980, alors que son père l’houspillait pour qu’il marche plus vite car ils étaient en retard sur le chemin de l’école, mitonne sa vengeance en préparant des cafés dont il est devenu le maître incontesté à Naples.

Cette histoire se déroule, en effet, en deux temps : en 1980 quand Filippo est abattu lors d’un règlement de compte entre mafieux alors qu’il n’avait que six ans et en 2002, après qu’il soit revenu des Enfers pour exécuter la vengeance demandée par la mère et que le père n’a jamais pu exécuter.

Ainsi, Gaudé nous promène entre ces deux temps, ces deux instants où la vie d’une famille bascule dans le deuil le plus cruel ou dans une autre vie encore possible. Et, pour que la vengeance que le père n’a pas pu offrir à sa femme, soit concrétisée, il nous emmène sur un terrain fantastique, là où le monde des vivants et le monde des morts se rejoignent car « On n’est pas mort ou vivant. En aucune manière…  C’est infiniment plus compliqué. Tout se confond et se superpose…. »

Lors de son errance endeuillée, le père a rencontré une troupe étrange et haute en couleurs : un vieux travlo du port persécuté par les gamins du quartier, un vieux professeur maso mais initié, un curé, tout aussi vieux, renié par le Vatican parce qu’il accueille les putes et les clodos du secteur et le patron du bistrot où ils se retrouvent régulièrement. Et cette petite troupe avinée, décatie, improbable, va explorer la limite qui existe entre le monde des vivants et le monde des morts car ces deux mondes sont poreux et communiquent entre eux. Ils veulent extirper le fiston tué par erreur du monde des morts pour qu’il puisse exercer la vendetta que le père n’a pas été capable de mener à bien.

Et finalement ce roman n’est nullement convaincant, la descente aux Enfers est assez calamiteuse et la fin et absolument interminable d’autant plus que tout est assez prévisible. Même l’écriture n’est pas à la hauteur d’un auteur plusieurs fois labellisé. Il reste cette exploration entre le monde des vivants et le monde des morts, entre la justice de Dieu et la justice des hommes,

« Il y a plusieurs portes d’entrée pour accéder aux Enfers. »

 

images?q=tbn:ANd9GcSlNHsTdPRGAD7hOP_vUbq5hpsL0x7zzIsPfnyKyiHkvXymcTLpdQ7YEkUyLa vie d’un homme inconnuimages?q=tbn:ANd9GcQm68JihvJcY2-AonTMhqqBnDCOcYiRmbF_xoCPuKicQLStVjt-lEABuQ

AndreÏ Makine (1957 – ….)

Encore un écrivain à la haute renommée, « goncourisé », adulé, dont les livres sont présentés en piles vertigineuses jusque dans les supermarchés, qui me laisse pantois, déçu, insatisfait. Je n’ai pas compris le projet littéraire de Makine dans ce livre, il avait la possibilité, à mon avis qui se veut fort humble, d’écrire deux histoires d’amour parallèles, une histoire du temps de la guerre et des années soviétiques qui viendrait plonger en abyme dans une histoire plus actuelle, située à la fin de l’époque soviétique, au moment où la Russie devenait un autre pays. L’auteur a fait un autre choix, c’est lui qui écrit le livre, mais comme c’est moi qui l’ai lu, je vais dire comment je l’ai reçu.

Un vieil écrivain d’origine russe à « l’audience modeste », pas à la hauteur du talent qu’il pense avoir, souffre parce que la jeune femme qui partageait sa vie, le plaque pour un autre plus jeune. La difficulté de faire éditer son dernier ouvrage et la souffrance de la séparation l’incitent à rejoindre la Russie et son amour de jeunesse mais il ne retrouve qu’une pâle imitation du pays qu’il vient de quitter. « La Russie a copié ces modes occidentales et maintenant s’amuse à les pasticher ». Il se retrouve entre un monde qui n’est plus le sien et un autre qui ne l’a jamais réellement été. Les Russes ont transformé leur pays en celui qu’ils ont fantasmé pendant des décennies. Ils ont construit leur « far west » à eux. Sur le sol des grands auteurs du XIX° siècle, même la littérature est devenue un vulgaire produit de consommation.

Il, le héros, l’auteur peut-être, arrive à Saint Petersbourg au moment du trois centième anniversaire de sa fondation par Pierre le Grand. Il y retrouve son ancienne amie, mariée, richissime et peu empressée de renouer avec lui. Dans son appartement il rencontre un vétéran du siège de Leningrad qui s’est muré dans le silence mais qui rompt celui-ci pour lui raconter sa vie pendant le siège, la libération, les quelques jours d’un doux bonheur et les nouvelles atrocités imposées par les soviétiques : la déportation, le goulag, l’errance, …. L’errance avec le théâtre, le chant, la musique, qui ont toujours été ses compagnons de route : sous les balles allemandes, au goulag, dans les asiles psychiatriques, contre la peur, contre la mort,… jusqu’à ce qu’il élève ces disciplines au niveau d’une science à l’usage des plus défavorisés (handicapés, débiles, rebus de la guerre, déchets de la dictature).

Un simple prétexte littéraire pour raconter des généralités désormais très banales sur le siège de Leningrad, sur la période soviétique, sur le goulag, … Aujourd’hui on connait tout ça parfaitement,  Soljenitsyne, Axionov, Chalamov et bien d’autres sont passés par là depuis longtemps. On a l’impression que Makine a fait un remplissage débordant d’émotivité puérile qui ne peut plus que faire vibrer le pathos de lecteurs hyperémotifs.

J’attendais une mise en abyme de l’histoire du couple de vétérans dans celle de Choutov, le héros, et de sa petite amie. Hélas l’auteur a fait un autre choix…. Le vétéran a retrouvé son amie après la guerre comme le héros a retrouvé la sienne après l’exode mais la vie n’a pas réussi à réunir durablement ces deux couples. Le bonheur n’est pas de ce monde. Le vent de l’histoire, l’hystérie humaine, l’exagération slave ont soufflé sur ce texte, le pire est toujours le moins grave, rien n’est épargné au lecteur, tout se devine trop facilement tellement on connait ces histoires dans toute leur atrocité et leur abomination, hélas tellement banalisées aujourd’hui. Et la morale reste toujours la même : la vie n’épargne jamais le faible, le pauvre, le démuni, le juste qui est toujours tabassé par le fort, le riche, le dictateur.

Un livre très sombre, désespéré, une lecture décevante, mais une lueur tout de même : personne jamais ne pourra faire taire le chant du plus humble des hommes qui pourra toujours l’opposer à l’oppression, à la peur, au malheur, à la mort.

 

 

2 commentaires sur “Et pourtant ils ont été primés !

  1. Je pense qu’à partir du moment où on s’intéresse plus au résultat qu’au processus, à la finalité qu’aux étapes qui y mènent, à ce que »ça rapporte » plutôt qu’à la gratuité de l’art pour l’art, on rate. La célébrité est un redoutable piège pour le talent. Le besoin d’être constamment à la hauteur tue la spontanéité de l’art.

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  2. Geraldine, je partage tout ce que tu dis, ces deux auteurs ont écrit de bons livres mais aussi des mauvais car il faut bien produire pour entretenir le marché, pour que le lecteur n’oublie pas, pour… tu as tout dit.
    Il faut toujours se méfier des grandes piles dans les libraires comme chez les marchands de vin … il faut fouiner pour dénicher les produits authentiques qui n’ont pas été oxydés par les règles du marché.

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