L’envers d’Enver

images?q=tbn:ANd9GcTnWaMcNadE0bBnuopQGCPYs6AeN4FMGqdOxaLADB5Hfys3MM78par Denis BILLAMBOZ

« Le Grand Dirigeant », Enver Hojda, est tombé, les langues se délient et pour rendre hommage à toutes les victimes de cette dictature ignoble et imbécile, j’ai décidé de publier ces deux textes de  deux auteurs albanais qui ont eu maille à partir avec le pouvoir : Helena Gushi-Kadaré, l’épouse du Nobel albanais, et Ylljet  Aliçka. Certes ce ne sont pas des grandes oeuvres littéraires, ces deux textes relèvent plutôt du témoignage que de l’exercice de plume, mais ils ouvrent des portes qui sont restées hermétiquement closes pendant de trop longues années, pour raconter la vie que les Albanais ont connue sous la botte du funeste Enver Hojda.

 

51EjT4iBghL._SL500_AA300_.jpgUne femme de Tirana

Helena Gushi-Kadaré (1943 – ….)

Une histoire simple, linéaire, qui ne semble écrite que pour dénoncer la perversité d’un pouvoir totalitaire et pourtant elle pourrait se dérouler sous n’importe quel autre régime, dans n’importe quel autre pays.

A Tirana, au temps d’Enver Hodja, Suzanne est amoureuse et heureuse de l’être, elle a cependant honte de le montrer à ses collègues qui mènent une vie plutôt médiocre dans pays cadenassé par un dictateur impitoyable. Elle travaille dans le service d’édition qui publie tous les textes officiels et notamment les écrits du « Grand Dirigeant ». La maison est en émoi : un manuscrit jugé séditieux a été repéré, des sanctions sont prises. Ces événements perturbent la jeune femme, altèrent son bonheur et pèsent sur son couple car son mari ne comprend pas son désarroi devant la perversité du pouvoir. Lui se consacre uniquement aux petites querelles qui l’opposent à son supérieur dans l’entreprise où il travaille et aux combines qui peuvent lui permettre de tirer quelques avantages.

Un hiatus se créé entre les deux époux et ne fait que s’accroître car lui ne comprend pas les préoccupations des intellectuels privilégiés et elle n’accepte pas que son mari se comporte servilement dans son entreprise pour flatter le directeur et éliminer son supérieur direct. Elle décide donc de le quitter car «depuis longtemps elle avait rêvé de rencontrer l’homme qui gardait sa liberté d’esprit, l’écrivain capable d’exprimer son opinion, même contre le pouvoir politique. »

Un texte qui évoque la conscience politique, la capacité à s’opposer à un pouvoir autoritaire, la perversité d’un système qui s’insinue jusque dans les rapports entre les époux générant l’incompréhension  entre eux surtout quand ils vivent dans des univers différents. Une dénonciation d’un pouvoir qui pèse sur la vie personnelle de chacun, de la manipulation des citoyens et des différentes formes de compromission.

« Il arrive que la liberté d’une génération soit dédiée à la liberté intérieure d’un individu. » En méditant ces propos de Stefan Zweig,  la jeune femme trouvera peut-être son chemin entre son mari et l’écrivain en  considérant que finalement « sa vraie vie était à l’intérieur d’elle-même ».

 

51VJYB5N2WL._SL500_AA300_.jpgLes slogans de pierre

Aliçka Ylljet (1952 – ….)

« L’état des lieux de l’Albanie communiste et postcommuniste, que dressent les treize nouvelles que nous livre Ylljet Aliçka, constitue un constat accablant par sa retenue, un tableau terrifiant par son apparente insensibilité, un panorama insoutenable en raison de la véracité des observations personnelles… » Si c’est l’ambassadeur de France à Tirana qui le dit dans sa préface, on ne peut que le croire.

L’auteur tire ces nouvelles de son expérience personnelle : comme il avait un mauvais arbre généalogique (« une mauvaise biographie » dit-il), il a été nommé, après ses études, sur un poste d’enseignant aux confins nord-est du pays, dans un village très isolé, difficilement accessible, où il dut résider plus de dix ans dans une certaine forme d’exil pour expier les fautes familiales. Il raconte comment il a vécu la propagande débile (les slogans de pierre), les procès truqués, les punitions stupides et outrancières pour des fautes inventées pour la circonstance et la corruption généralisée jusqu’à la morgue.

Il peint l’image d’un pays totalement isolé, paranoïaque, qui vit avec les chimères et les fantasmes de son dictateur, où la société s’est coupée en deux : ceux qui gouvernent servilement à la botte du « Grand Dirigeant » et ceux qui craignent, chaque jour, d’être condamnés pour une faute dont ils ne  connaissent même pas l’existence, se réfugiant derrière le mur du silence. Ylljet Aliçka a voulu témoigner pour qu’une page de l’histoire de son pays soit tournée et que celui-ci devienne « un pays digne d’être enfin compris pour devenir ce qu’il doit être : un pays des plus attachants et qui méritent d’être vraiment aimé » selon le préfacier.

Je regrette cependant que ce  livre dont près de la moitié des textes on tété traduits par l’auteur lui-même, et qui bénéficie de la caution de l’Ambassadeur de France, auteur de la préface de l’édition française, soit entaché de trop de fautes d’orthographe, d’impression, de syntaxe, etc… qui ternissent l’effort de l’auteur et l’engagement du préfacier.

 

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