TROIS PETITES FICTIONS à propos des SUPERMARCHÉS

Un bon plan

Pour me faire de l’argent de poche, je me suis fait tatouer sur le corps le plan d’un hypermarché. Avec des sigles pour les différents secteurs : pomme pour les fruits & légumes, tournevis pour le bricolage, brouette pour le garden, pièce de viande pour la boucherie, oeuf pour la crémerie, € pour les caisses… Contre une piécette, je pousse les caddies des séniors dans la labyrinthe des rayons en leur servant de guide. Mais le rusé gérant qui a flairé la bonne affaire a déjà à mon insu fait photographier ma peau via les caméras de surveillance pour insérer le graphe dans les folders. J’ai eu beau clamer le copyright, je travaille sur son terrain. Heureusement certaines clientes assidues préfèrent toujours l’original à la copie.   


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Les connes habitudes

Chaque samedi matin, je vais perdre ma mère au Carrefour tandis que je me rends au rayon des magazines pour lire toute La Nouvelle Gazette et, s’il me reste du temps, les pages Sports de La Dernière heure. Six heures après l’avoir laissée, j’entends que Ghislaine attend son fils à l’accueil après qu’elle a mangé pour dîner une pleine caisse de Lays au ketchup et un kilo de M&M’s. On me fait les poches avant de sortir car immanquablement j’essaie d’emporter Ciné-télé-revue pour mon père resté à écouter Radio Contact avec les mouflets sur leur Iphone dans la Peugeot Partner même pas customisée.


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À chacune son rayon

Cet homme marié donne hebdomadairement rendez-vous à ses amantes au supermarché. Telle semaine, au rayon crémerie, il rencontre Louane. À la papeterie, Herberte. Au comptoir des poissons, Mitsuki. Aux cosmétiques, Lamia. Aux plats préparés, Apolline. Aux fruits et légumes, Prune. Aux produits surgelés, Marie-Baptistine. À la boulangerie, Oriane. Aux boissons, Cyrine. Aux produits d’entretien, Léon (un extra). À l’animalerie, Laurédane. Au rayon bricolage, Ibtissame. Aux articles de sport, Maëlle . À la lingerie, Zohra. Au articles de jardin, Dahlia. Aux caisses, Célène. Sur le parking, Lyloo… À son retour, sa femme examine son long ticket de caisse.

« Je n’ai rien oublié, au moins, s’inquiète-t-il.  

   – Non, au contraire, mon chéri. On dirait que d’une semaine sur l’autre tu découvres de nouveaux rayons… » 


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Quatre filles sauvages

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Savages est un groupe de « rock post-punk » anglais, formé en 2011 et constitué de Johnny Beth (chant), de son vrai nom Camille Berthomier, Gemma Thompson (guitare), Ayse Hassan (basse) et Fay Milton (batterie).

Elles ont sorti leur premier album en mai: Silence yourself

Leur site (noir et blanc): http://savagesband.com/

 

LES LOUVES de Silvana MINCHELLA

images?q=tbn:ANd9GcTcmCuZgKiwkDn-jI6ijyV7dtXcRf1oh4jjFcxab6Mtafe8TjqC-f2JG-YQuatre femmes puissantes

Il y a un éclatement du moi, une désintégration de l’identité chez les personnages de Minchella. Une explosion de l’ordre de la sensualité et de l’esprit de justice qui déborde le cadre étroit du temps et de l’espace. C’est notamment dans le magasin d’écriture de la science-fiction et du fantastique qu’elle va chercher des outils propres à mettre en scène et à développer ses récits.

Parce qu’elle est consciente que, de tout temps et en tout lieu, la femme, corsetée dans un modèle, a été limitée dans ses actions, son champ du possible a été contraint et elle a toujours peiné à trouver les voies et les voix par où s’épancher.

images?q=tbn:ANd9GcRW0nWlu00hC5WyU_9p6SaCAk6VmKvo70dxCgHbvXG63thmyO1FhJwaDgLes Louves racontent quatre femmes.

D’abord, Gina. Gina vit dans l’Italie d’avant la Seconde Guerre Mondiale qui a ignoré jusque là quel homme la dirigeait et qui est occupé à la mener dans le mur de l’Histoire.  Elle n’a pas vingt ans et son corps destiné à enfanter s’est déjà refusé à le faire par deux fois, ultime et pire insoumission de la femme aux yeux de la société, de la famille. Gina ne connaîtra le plaisir sensuel que dans les bras d’un Allemand, un réprouvé comme elle, car depuis l’entrée en guerre, les Allemands, d’alliés sont devenus ennemis. Nulle échappée toutefois dans un romantisme éthéré : l’homme se révélera un soldat sans scrupule…

La deuxième femme, c’est Lucia. C’est samedi soir et elle a un rendez-vous avec un prénommé Paul pour lequel elle éprouve une « vague amitié indifférente ». Des « entités vagabondent » (Lagoulue, Leguerrier, Leclown… ) se disputent sa personnalité en des joutes savoureuses. Elles investissent les esprits d’autant plus facilement que « la plupart du temps il n’y a personne à l’intérieur ». Jusqu’à un accident mortel subi par deux jeunes gens qui font basculer le récit. Lucia, alors, va être investie par l’âme de la morte qui va la transporter, lui faire ressentir tous les émois de l’amour…

Dans Danse macabre, une histoire d’amour éclatée en mille morceaux est figurée par des confettis, tantôt bleu, rouge etc. qui seront le siège d’autant de souvenirs heureux-malheureux…

Dans la dernière nouvelle, une mère de famille gagne à la loterie et décide d’acheter en secret une demeure pour les siens. Lors de sa recherche, elle est persuadée d’avoir déjà vécu dans la maison pour laquelle elle a un coup de coeur. Cette quête de la maison la ramène à l’autre qu’elle porte en soi…

Il court dans le chef des différents personnages le sentiment d’être double, multiple, tant qu’un événement extérieur, une sorte de révélation, n’a pas organisé le tout et entraîné les parties disparates dans une seule direction, enfin unies, unifiées à l’aune de ce nouvel horizon… Sans cela, pas d’enfantement d’aucune sorte, d’accomplissement possible.

La jeune femme des débuts (du livre, de la vie) revit en quelque sorte dans la femme mûre d’aujourd’hui.

Silvana Minchella s’incarne dans ses différents personnages pour exister autrement, trouver des réponses à ses interrogations identitaires et vivre des épiphanies. Elle le fait par le biais de l’écriture, c’est le médium qu’elle a choisi pour faire résonner tous les moi qui l’habitent et la poussent de l’avant…   

Éric Allard

Lire les « impressions de lecture » de Denis Billamboz:

http://me.voir.ca/dbz/2013/03/25/les-louves-silvana-minchella/

Le site de Chloé des Lys

http://www.editionschloedeslys.be/

Pour commander le recueil, adressez-vous directement auprès de l’auteure:

silvanaminchella@base.be

La vie intime du VINAIGRE (d’après VINAIGREPEDIA)

images?q=tbn:ANd9GcRWMxeFxVl3RIYIoml3TVoxhN3KyXDyLRnExioSMvkzLHf9rtLcVyW6GjUY8ALe vinaigre a une mère mais on ne lui connaît pas de père. Même en cherchant bien dans toute la cuisine et derrière le canapé du salon. Le vinaigre est donc un fils naturel sans ascendants clairs. Il est un peu trouble comme breuvage. Depuis longtemps on ne le boit plus pur ni avec de l’eau. Ne pas confondre avec le pastis ou bien la mer.

Le vinaigre a une fille, la vinaigrette qui se marie avec les salades mais n’a pas horreur du poisson ni des légumes cuits à la vapeur. Elle sauce bien des choses. Elle ne manque pas de sel. Elle condimente bien. Comme on le constate, c’est un bon parti. Mais qui la poivrerait ?

Le vinaigre sert à beaucoup de choses…

Il sert à détartrer quand on n’a pas de Colgate sous la dent.

Il sert aussi à détartrer la machine à café ; ne pas oublier de vider le vinaigre car du vinaigre au café ce n’est pas bon sans sucre, surtout le matin avec des tartines de Nutella.

Le vinaigre chasse les moustiques mais pas les éléphants.

Il soulage les pieds des humains mais pas les ailes des anges de la téléréalité

Il détache tapis et moquettes mais pas les deux coquilles des castagnettes (olé !). 

Il fait briller les miroirs et les laitons mais pas tous les poissons.

Il fait disparaître les taches mais pas les cadavres des amis morts, glissés sous la carpette.

Il pourrait prévenir l’apparition d’otites mais pas de la Vierge Marie (qui est sourde comme un pot de moutarde).

Il guérit les boutons d’herpès mais pas les boutons de manchette.

Il soulage les piqûres de guêpes, on l’écrit alors vinêgre.

Quant au vit nègre, il n’est pas blanc, on s’en doutait.

Mais le vinaigre ne peut pas toux hormis bronchites & pneumonies.

D’ailleurs Jésus en avait horreur, il préférait, cela va sans dire, le Saint Esprit de Sel.


Il y a toutes sortes de vinaigres : à la framboise, à l’estragon, au miel (abeillisé), au ciel (quand il s’est évaporé), de riz, de cidre, de malt, de Chypre, des Iles Canaries & des Cyclades. Il y a aussi du vinaigre de Bruxelles avec des choux, c’est du pickle. Du vinaigre de Londres, avec l’hôtellerie de luxe, c’est du Picadilly ou picallili, moi et l’anglais…

Cela dit en volant, il n’intéresse pas les pickpokets qui préfère les grosses huiles.  C’est bon avec des frites, tout ce qui pique, poque, pète. Cela donne Lolo Ferrari à la bouche même si c’est gros. 

Le vinaigre, comme l’eau oxygénée, sert à tuer les bactéries dans l’alimentation du bétail. Cela dit en bêlant. Mais pas les pellicules. Le coiffeur ne décolore pas les cheveux avec. On ne fait pas de films avec le vinaigre. Quoiqu’il y ait des navets et de la daube et qu’en général les marinades au cinéma sont au goût du plus grand nombre.

Imaginons un instant un film grande surface type Carrefour sur le vinaigre. Avec Dany Boon dans le rôle du vin et Kad Merad dans le rôle de l’aigre. Dubosc jouerait – une fois de plus – le rôle du cornichon et José Garcia celui, étoffé, du chou-fleur. Depardieu en guest-star serait le produit à base d’Organismes Génétiquement Mortifiés et François Damiens, pour ne pas changer, serait à la caméra cachée. Le tout orchestré de main de maître par Abdellatif Kechiche remporterait l’huile de Palme au rayon de la Canne à sucre, tout un programme. Mais restons en l’ail et revenons à nos oignons.

Comme l’homme, plus le vinaigre balsamique est vieux, plus il est doux – c’est dingue. Un vinaigre de 25 ans s’applique directement sur une boule de glace vanille. Attention, un homme de 25 ans s’applique avec précaution sur tout ce qui ressemble à une boule au risque qu’il devienne de glace et ne soit prématurément plus d’aucune utilité.

Une dernière info que nous apprend Vinaigrepedia : son pH est compris entre 2 et 3, on s’en fiche, on ne prend pas l’autoroute avec du vinaigre.

 

 

MOUSTAKI par Philippe LEUCKX

images?q=tbn:ANd9GcSMWM5csWptTmHC5cj-yJsyFcH5_LMQ1-wwXsTLl7MFutv6hWPzSi la fluidité, la transparence, la musicalité, les mots partageables de la tribu, l’élégance sont des vertus, alors Moustaki, qui les fêtait avec convivialité et chaleur, est un grand. Je sais, on est à une époque qui chérit les abscons et je lis régulièrement des « poèmes » qui me donnent envie de fuir tant ils sont cérébraux, sans âme, sans coeur, alors je me retourne et je trouve M O U S T A K I , intemporel, avec les mots, qui sont autant de fleurs, autant de pensées nobles.

A réécouter des titres comme « En Méditerranée », « Alexandrie », « Grand-père », « Il y avait un jardin », « Joseph », « Le métèque », « Les amis » et tant d’autres, c’est toute la beauté qui sourd de ces musiques d’une simplicité royale, cette voix discrète, qui va bien plus profond que les tonitruantes, me semble-t-il.

La beauté de la musique, de ses « racines et de ses errances », pour reprendre le beau sous-titre d’une des plus belles compilations de l’artiste (BALLADES EN BALADE, premier volume), la qualité du regard sur le monde, ses dérives, ses chants, ses femmes, ses plaies, l’engagement à l’heure où les terres méditerranéennes basculaient dans la dictature, tout Moustaki est là, dans cette attention au monde. De son enfance magnifiée par l’une des plus belles compositions (Alexandrie) à ce portrait de l’adulte, de la Grèce, de l’Egypte à l’Ile Saint-Louis, où il a longtemps vécu, tous ses territoires, il nous les a donnés à lire, passant du Brésil aux îles grecques, traversant la chanson et ses monstres (Piaf, Barbara, Reggiani…) sacrés, fêtés.

Exact contemporain d’Anne Sylvestre (née comme lui en 1934), fidèle à une composition soignée de la chanson poétique ( à la Ferrat, par exemple), en marge des grands ténors qu’il connaissait et admirait (Ferré, Brassens), il laisse trace, ce mélange inaltérable de poésie des mots et des sons, de sens du paradis perdu retrouvé de la fête et de la beauté.

Je l’en remercie.

P. L.  

 

 

La fracture

images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis BILLAMBOZ

« La France est l’esprit de mon âme. L’Algérie est l’âme de mon esprit. » Combien sont-ils comme Jean Amrouche, grand poète kabyle francophone, frère de Taos que j’ai déjà présentée dans cette rubrique, à avoir rêvé d’une dualité complémentaire entre la France et ses anciennes colonies du Maghreb ? Des milliers au moins, des millions peut-être ? Mais le rêve n’est jamais devenu réalité, la fracture semble irréductible. Au cours des derniers mois, j’ai eu l’occasion de lire un livre de Jules Roy, ami de Jean Amrouche et de Camus, évoquant cette fracture et un livre de Mustapha Tlili, un Tunisien émigré, regrettant lui aussi la fatalité de cette rupture inéluctable, définitive et dommageable pour tous. Avant la fin de sa vie, vers le milieu des années quatre-vingt-dix, Jules Roy a fait un dernier pèlerinage en Algérie pour se recueillir sur la tombe de ses parents et amis, et Mustapha Tlili situe son récit en 1992, ces textes peuvent donc être lus dans la continuité pour constater comment les deux auteurs voyaient la situation à cette époque.

 

1043773_3018325.jpgAdieu ma mère, adieu mon cœur

Jules Roy (1907 – 2000)

C’était un 2 novembre, quand les gens vont fleurir les tombes des leurs, en 1994 ou en 1995 ou une autre année au début de cette décennie, il ne se souvient plus exactement, que Jules Roy, au soir de sa vie, en a eu marre de ne pas pouvoir, lui aussi, fleurir la tombe de sa mère et de tous ceux qu’il a laissés dans des cimetières algériens, il décida donc, sous le coup de la colère, de retourner dans son pays natal malgré tous les dangers que cela représentait à cette époque là.

Et c’est ainsi qu’il retrouve Alger,  Alger la blanche, Alger la putain, transformée par trente années d’indépendance et une guerre civile qui ne voulait pas dire son nom mais bien visible dans les rues envahies de policiers en armes et obstruées de barrages. Le FIS, le GIA, les islamistes, les barbus, les ninjas rivalisaient de violences et de cruauté, massacrant à tours de kalachnikovs des innocents sans raison, pour des raisons futiles et même simplement pour le symbole qu’ils pouvaient représenter à leurs yeux. Les journalistes et tous les représentants de la moindre once de culture occidentale étaient des victimes de choix. Alger et sa région étaient devenus le terrain de jeux mortifères des ninjas et des barbus qui rivalisaient de cruauté et de sadisme.

La première et certainement la dernière fois que Jules Roy a pu se recueillir, sous la protection de la police, sur la tombe de sa mère et des siens après l’indépendance. Un dernier pèlerinage avant la fin de sa vie pour retrouver sa mère, son vrai père, celui qui lui a donné son nom, son frère consanguin, son frère utérin, l’oncle Jules, la grand-mère, la famille, les amis et Meftah celui qu’on n’entendait jamais mais qui était toujours là  quand on avait besoin de quelqu’un. Et surtout des souvenirs, un afflux de souvenirs, issus de l’enfance, de l’adolescence, des événements, de l’indépendance, de la fracture, des erreurs, des honneurs, du deuil jamais fait.

Un océan de nostalgie, un voyage dans le temps où l’Algérie était française, dans la famille de Jules Roy, dans l’histoire des relations franco-algérienne, dans un pays prospère où les colons méprisaient, le plus souvent, les autochtones où un fossé séparait déjà les deux communautés. Camus avait choisi sa mère au détriment de la justice, Jules Roy a choisi la justice, sa mère méprisait les bicots, « les troncs de figuiers », il s’excuse sur sa tombe de lui avoir donné tort mais il ne pouvait pas la suivre dans ces errements, il avait vu la guerre en Indochine et avait alors décidé d’abandonner l’armée sans cependant accabler ses compagnons d’armes. Les Arabes ont participé aux deux grandes guerres mais ont toujours été traités avec condescendance et mépris, la réconciliation et la fraternité n’ont jamais été possibles. Les deux communautés vivaient, et vivent encore, un amour impossible, une passion dévorante, une cohabitation et une séparation tout aussi impossibles. « Elle avait tort, ma mère, d’accabler les Arabes avec les mots qu’on employait dans toute ma famille et chez presque tous les colons d’alors. »

Avec son écriture brève, rapide, précise, juste Jules Roy nous lègue, en héritage, dans ce livre-testament, un bilan synthétique d’un demi-siècle d’histoire franco-algérienne où le peuple algérien ne trouva jamais la paix car, comme disait sa mère : « Ils jouissent de voir le sang couler ». Le testamentaire pense, lui, que la responsabilité de la dégradation du pays incombe prioritairement à la colonisation, aux colons et au pouvoir corrompu qui a pris la suite. Il veut croire en un autre avenir même s’il a vu ces jeux morbides qui dévastent le pays et trouvent leur prolongement dans les violences de nos banlieues. La présence prégnante dans ses souvenirs de Camus, Amrouche et quelques autres intellectuels qu’il a fréquentés, quand il était jeune en Algérie, l’incite à plus d’optimisme. Camus lui a fait découvrir l’homme arabe, il lui a appris qu’« ils ont comme nous… », il disait  « Camus m’a appris la justice, Amrouche m’a appris à écrire. »

Mais voilà, au début des années quatre-vingt-dix, quand Jules Roy accomplissait son pèlerinage, les extrémistes musulmans s’étaient dressés contre le pouvoir corrompu et, ensemble, ils s’étaient livrés à la destruction de ce qui restait du pays après la guerre d’indépendance et les exactions qui en ont découlé. Ce pays qui était un véritable joyau et qui devait devenir un état riche, a été vidé de tout ce que l’Occident lui avait apporté, même l’instruction, les Islamistes ont ajouté les ruines aux ruines, l’obscurantisme à l’ignorance, la cruauté à la violence. « Pour les imams du FIS, les femmes existent pour fabriquer des futurs chômeurs que Dieu emploiera à tuer ceux qui ne se conforment pas aux préceptes de la religion. » Et, un jour « Dieu montrera qu’Il est puissant et le seul Dieu, et les machines volantes, réduites en monceaux de ferrailles brûlantes avec passagers et pilotes carbonisés, chanteront la gloire du Tout-Puissant. »

Un instant tenté par l’OAS afin d’éviter la fracture définitive, Jules Roy a fait le pari de l’humanisme espérant que Français et Algériens pourront un jour proclamer comme Jean Amrouche, le poète : « La France est l’esprit de mon âme. L’Algérie est l’âme de mon esprit. »

 

41l%2BeffH7WL._SL500_AA300_.jpgUn après-midi dans le désert

Mustapha Tlili (1937 – ….)

Un après-midi, en 1992, comme chaque fin de mois, dans un bled aux confins du Sahara, Sam le facteur reçoit le sac de courrier qui apporte des morceaux de vie dans ce trou que le désert ronge lentement mais sûrement, des bouts de vie mais aussi des subsides venus de l’étranger pour faire vivre une population ruinée. Il trie et ouvre les lettres qu’il devra distribuer, et souvent lire, à tous les vieux appauvris vivant encore dans ce coin perdu, abandonné par les Européens (l’instituteur, le facteur, les gendarmes, les légionnaires) et déserté par les jeunes qui vont chercher fortune ailleurs. 

Aujourd’hui, Sam le facteur reçoit une lettre de Petit-Frère, le rebelle qu’on croyait mort, un courrier qui pourrait mettre un point définitif à une histoire qui s’est déroulée en 1957 et qui fait remonter beaucoup de souvenirs à sa mémoire, des souvenirs qu’on lui a racontés, datant d’avant sa naissance, en 1947, après le départ des combattants du désert ; des souvenirs de son enfance avec Petit-Frère, en 1955, avant que celui-ci poursuive ses études dans la capitale puis à l’étranger ; des souvenirs de la vie dans ce village isolé où se nouent des amours, des passions, où se règlent des comptes, où s’écrit un autre avenir pour ses naufragés des confins du désert. Des souvenirs aussi  de l’histoire d’Hafnawi, seul survivant d’une grande famille de bédouins décimée par la famine de 1947, qui s’est imposé par la force aux légionnaires et par la séduction à l’hôtelière et  à toute la colonie européenne ; il est l’acteur principal des événements qui pourraient trouver leur dénouement définitif dans la missive reçue par Sam qui la cache dans son bureau sans l’ouvrir.

 Un roman en forme de parabole de l’histoire de la Tunisie depuis la fin de la dernière guerre mondiale dans un huis clos installé aux confins du désert nord-africain par un auteur ayant lui-même connu l’exil. Un huis clos qui rassemble  tout ce qui composait la Tunisie pendant cette période : les Européens arrogants et méprisants mais vecteurs d’instruction et de modernisation, garants de la paix ; le village de La Source et le douar ; les dictateurs et leurs sicaires, loin là-bas à la capitale ; les frères extrémistes comme Petit-Frère ; les exilés comme l’Américain, frère de Petit-frère, qui a fait le choix de l’instruction à l’étranger (comme l’auteur) ; ceux qui se fossilisent au pays comme Sam le facteur et les femmes veuves ou abandonnées ; le juif ; les affairistes chinois et le seul qui est peut-être à sa place, celui qui affirme la pérennité de l’Afrique désolée, souffrante mais toujours vivante, celle des peuples premiers en osmose avec la nature, le bédouin qui a survécu à la catastrophe, au mépris et aux intrigues des blancs et aux luttes pour le pouvoir. Une parabole de l’affrontement entre les colons et les autochtones, entre les indigènes favorables au pouvoir et les extrémistes révoltés et violents, de l’Afrique livrée aux envahisseurs et de l’Afrique permanente des peuples premiers. Enfin, une parabole de l’Afrique du nord qui s’effrite, rongée par le désert, comme ce village qui se vide par les extrémités, les vieux qui meurent et les jeunes qui partent.

Un morceau de l’histoire d’un pays au nord du Sahara, les lieux ne sont jamais nommés, en Tunisie probablement, terre natale de l’auteur, raconté par un narrateur, lui aussi exilé, qui laisse la parole à Sam le facteur pour évoquer les événements contemporains du récit et à Hafnawi le bédouin pour parler des faits plus anciens.

Une évocation de tous les malheurs qui accablent régulièrement ce pays ; une pointe de nostalgie pour la paix et le calme qui régnaient dans ces villages perdus quand les Européens y apportaient la culture, l’instruction et un certains confort ; une manière de déplorer  les errements des dictateurs et l’obscurantisme des extrémistes qui ont conduit les indigènes à choisir trop souvent entre l’exil, comme l’Américain, et le terrorisme, comme Petit-Frère ; une façon de déplorer la dépendance financière du pays par rapport à l’étranger et finalement un regret très fort de constater que l’affrontement religieux est devenu inéluctable entre musulmans et chrétiens. « Depuis plus d’un demi-siècle, sous nos yeux effarés, un monde meurt inexorablement et un autre naît et n’en finit pas de naître… Et domine… les esprits et les consciences, une violence qui semble sans fin. Comme hier, elle oppose, hélas !, musulmans et chrétiens. Et hier comme aujourd’hui, ce sont des individus innocents qui font les frais de ces vicissitudes de la fortune. »

Finalement un regard  pessimiste sur l’Afrique du Nord, malgré la présence intemporelle des peuples premiers, un regard empreint de désillusion, de résignation, de fatalité et d’acceptation de la catastrophe qui revient sans cesse envahissant même le texte.