Histoires d’eau noires

images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis BILLAMBOZ

Deux auteurs depuis longtemps disparus, deux auteurs presque contemporains mais qui n’avaient rien en commun, sauf peut-être ces deux courts textes qui évoquent des histoires d’eau, des histoires de mer souvent déchaînée, hostile à la gent humaine. Un milieu idéal pour le romancier qui voudrait regarder l’homme aux limites de l’humanité quand presque plus rien ne le relie à ses contemporains, quand son esprit commence à divaguer sous l’effet de la solitude, de l’éloignement, du confinement au milieu d’une étendue sans frontières apparentes.



9782909589022_1_75.jpgLa vague de l’océan

Ambrose Bierce (1842 – 1913)

Ambrose Bierce c’est l’écrivain éponyme qui a donné son titre, « Le vieux gringo », au livre que Carlos Fuentes lui a consacré pour essayer de raconter la vie qu’il aurait pu avoir après avoir disparu en voulant rejoindre les guérilleros mexicains de Pancho Villa. Et j’ai lu ce petit recueil de quatre nouvelles, « La vague de l’océan », juste pour lever un coin du voile recouvrant encore, en ce qui me concerne, la vie et l’œuvre de cet écrivain aventurier qui a participé à la Guerre de Sécession.

Quatre nouvelles, quatre récits de mer, quatre fables loufoques mêlant l’humour le plus noir aux scènes burlesques et macabres : un capitaine jette ses passagers par-dessus bord pour alléger son bateau en train de couler, un équipage tire au sort celui qui empêchera les autres de mourir de faim, … mais trois textes seulement reliés par un personnage récurrent, le Capitaine Abersouth, gros lecteur devant l’éternel privilégiant toujours ses livres aux  navires qu’il fait naviguer entre les pages de ce recueil.

Un texte évidemment daté, fluide et pétillant, empreint de verve, des phrases qui coulent allègrement comme d’amples vagues apaisées qui viennent mourir mollement sur la plage. Des récits qui pourraient trouver leur place dans la correspondance échangée par Louis Sepulveda et Mario Delgado Amparain dans « Les pires contes des frères Grim » ou au voisinage immédiat de l’histoire de phare racontée par Rachilde dans «La tour d’amour ».

Ce recueil est peut-être aussi un aperçu, un raccourci, de la vie qu’Ambrose Bierce a menée, une vie pleine d’aléas ou le hasard gouvernait souvent le sort, où ceux qui décidaient des combats, des guerres, à conduire, du sort des hommes n’étaient pas souvent les plus capables, où finalement le vent de l’aventure poussait inéluctablement le voyageur au gré de son souffle comme il l’a toujours fait et le fera toujours.

 

Rachilde.jpgLa Tour d’amour

Rachilde (1860 – 1953)

« Ho ! Hisse ! Hisse en haut ! » Jean le Maleux est très fier et très heureux, il a été choisi pour seconder le gardien du phare d’Ar-Men, là-bas tout au bout de la Chaussée de Sein, au bout du monde, là où les éléments liquides luttent avec férocité contre les reliquats de roche qui encombrent encore le passage des flots déchaînés. Là où les bateaux viennent se fracasser les nuits d’orage, semant leur cortège de cadavres dans le dédale des récifs.

Et, là, Jean le Maleux découvre son patron, son seul compagnon, un reliquat d’humanité qui se fossilise dans le phare sans jamais retourner à terre, reclus sur ce bout de roc où des bâtisseurs acharnés ont réussi à dresser une tour, ayant rompu a jamais avec les hommes, ayant même perdu son alphabet. Et, Jean, au contact de cet être fruste, découvre la solitude, celle qui peut rendre fou quand le vent chante et hurle dans la lanterne. Même le retour à terre n‘apporte aucune joie, les filles sont trop volages et l’alcool rend malade et fait perdre la tête. Alors, l’homme se retrouve seul face à lui-même et perd progressivement son humanité dans cet univers de violence où les éléments tiennent le sort des vivants dans leur souffle infernal.

« C’est la tour d’amour » qui ne connut jamais les femmes, bien qu’un secret semble peser sur le passé de ce phare ajoutant l’angoisse de l’inconnu à la douloureuse frustration causée par le manque de tendresse et d’amour. « On ne pense plus au péché. On ne songe plus au plaisir. » On ne connaît plus les limites, les mœurs peuvent se déchaîner comme les éléments, de toute façon personne jamais ne saura …

Rachilde nous offre, dans ce court roman, une grande page sur la solitude, la frustration, la limite de l’homme perdu aux confins de l’humanité là où les éléments ont vaincu toute vindicte humaine dans un infernal déluge de vent et d’eau, dans une langue envoutante qui se déchaîne au rythme des éléments, qui chante comme le poète quand la mer se calme et qui jargonne comme un vieux marin un soir de cuite quand il faut évoquer ce reliquat d’humanité qui toujours résiste face aux éléments.

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