Deux femmes

Femme-yeux
À mesure qu’elle vieillissait, cette femme se dépouillait de tous les traits de son visage. Ne restait que ses yeux. Le bleu intense et un peu douloureux, un peu vide de ses yeux. On découvrait que tout son corps avait été au service de son regard, qu’il n’avait eu pour fonction que mettre ses pupilles à l’avant-plan, qu’après cette apothéose il n’avait plus lieu d’être et pouvait disparaître puisque subsisterait toujours l’éclat admirable et un rien inhumain de ses grands yeux. Comme une mer infinie affranchie de la règle de la terre et des marées.


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Les plus belles épaules *

Ma femme possède les plus belles épaules du monde. C’est pour cela que je l’ai choisie. Deux merveilleuses épaules qui n’encadrent nul corps, nulle tête, et cela n’a rien d’horrible, au contraire. Telle une sculpture d’Arp ou de Brancusi, la forme de ses épaules est si parfaite, leur surface si lisse, qu’elles suffisent à mon bonheur. Plusieurs femmes ont tenté de m’arracher à elles, des femmes-genoux, des femmes-ventre, des femmes-bouche et, même, un jour, une femme-cou. Mais je suis resté attaché à ces demi-globes durs et soyeux. Il faut dire que ma femme cumule d’autres charmes : tapies au creux de ses deux magnifiques demi-lunes sont lovées des aisselles duvetées pareilles à des nids d’oiseau. J’ai beaucoup de chance.


 

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* extrait de Penchants retors, E. Allard, Ed. Gros Textes. 

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