Deux femmes

Femme-yeux
À mesure qu’elle vieillissait, cette femme se dépouillait de tous les traits de son visage. Ne restait que ses yeux. Le bleu intense et un peu douloureux, un peu vide de ses yeux. On découvrait que tout son corps avait été au service de son regard, qu’il n’avait eu pour fonction que mettre ses pupilles à l’avant-plan, qu’après cette apothéose il n’avait plus lieu d’être et pouvait disparaître puisque subsisterait toujours l’éclat admirable et un rien inhumain de ses grands yeux. Comme une mer infinie affranchie de la règle de la terre et des marées.


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Les plus belles épaules *

Ma femme possède les plus belles épaules du monde. C’est pour cela que je l’ai choisie. Deux merveilleuses épaules qui n’encadrent nul corps, nulle tête, et cela n’a rien d’horrible, au contraire. Telle une sculpture d’Arp ou de Brancusi, la forme de ses épaules est si parfaite, leur surface si lisse, qu’elles suffisent à mon bonheur. Plusieurs femmes ont tenté de m’arracher à elles, des femmes-genoux, des femmes-ventre, des femmes-bouche et, même, un jour, une femme-cou. Mais je suis resté attaché à ces demi-globes durs et soyeux. Il faut dire que ma femme cumule d’autres charmes : tapies au creux de ses deux magnifiques demi-lunes sont lovées des aisselles duvetées pareilles à des nids d’oiseau. J’ai beaucoup de chance.


 

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* extrait de Penchants retors, E. Allard, Ed. Gros Textes. 

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La danse de la réalité / Alexandre Jodorowsky

Un bel entretien avec A. Jodorowsky, 84 ans, qui présente son dernier film, La danse de la réalité, à Cannes. On apprend d’ailleurs qu’il en prépare un autre. Il s’explique entre autres choses sur sa filiation avec Fellini…

http://plancreateur.wordpress.com/2013/05/22/jai-mis-presque-un-siecle-pour-trouver-ma-voix/

Un article de Télérama:

http://www.telerama.fr/festival-de-cannes/2013/le-grand-retour-au-cinema-d-alejandro-jodorowsky,97607.php


Le bouquet

images?q=tbn:ANd9GcR8TL0OdREHyf-hLZU4Dk_oPYUE_vfFOmcu_aptpK0gV2dhHHpmbGvVLPoCet ex-fleuriste composait des bouquets d’yeux qu’il vendait, cela va sans dire, à un prix exorbitant. Car combien d’énucléations pour une seule gerbe.

Au début, il pratiquait comme un boucher, retirant la vie à un corps pour deux pauvres mirettes, quel gâchis ! Ensuite, il acquit de l’expérience et de la délicatesse: il parvint à énucléer sans trucider, se contentant d’aveugler. On peut vivre sans voir, quand même ! N’emmagasine-t-on pas assez d’images pour ensuite, si on perd la vue, deviner, imaginer, rêver d’autant mieux qu’on sait qu’on brille ailleurs.

Par ses propres yeux arrangés en bouquets aux iris irisés et aux paupières-pétales dans les bleu cil, vert turquoise ou marron violacé.  Que s’offrent, l’œil ému, humide, à la Fête du Crime des assassins transis, se remémorant toujours avec nostalgie leur premier meurtre. On peut alors se réjouir d’avoir été l’artisan d’une œuvre et d’une entreprise de consolation sans précédent.