La Bulgarie asphyxiée

par Denis BILLAMBOZimages?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYY

J’ai interrogé l’ambassade de Bulgarie à Paris, ses représentants ne connaissent ni Luben Petrov, ni son œuvre, son livre reste donc un mystère pour moi mais comme il est classé dans la bibliothèque d’étude de Besançon, je ne pense pas que ce soit un livre canular, je pense plutôt que c’est un témoignage glissé en urgence sous le rideau de fer pour alerter l’opinion publique occidentale sur les conditions de vie en Bulgarie à cette époque. Par contre, je connais mieux le livre de Rouja Lazarova qui a fait une résidence d’écrivain dans la petite cité jurassienne de Salins-les-Bains pour l’écrire. Dans cet ouvrage elle raconte ce qui a pu être sa vie, celle de sa mère et celle de sa grand-mère, quand elle résidait encore Bulgarie. Deux livres extrêmement différents mais deux textes qui disent la même réalité, la même misère, le même désarroi.

images?q=tbn:ANd9GcRRmF4-zVmY0qpgJ_4uks7rxd4ODqMEgeNC96o6oe1eYR_udk2DOU4cJClRMausolée

Rouja Lazarova (1968 – ….)

Roman …, l’éditeur nous indique qu’il s’agit d’un roman, mais à la lecture, on a bien l’impression de lire la biographie de ces trois femmes, Gaby, la grand’mère, Rada la mère et Milena, la fille. Ou peut-être s’agit-il de la saga balkanique de cette famille sofiote à travers trois générations à l’ombre du mausolée érigé en l’honneur du père fondateur de la république socialiste Gueorgui Dimitrov, de la construction de celui-ci à sa démolition, de l’instauration du régime communiste à sa chute en deux épisodes, de la fin de la deuxième guerre mondiale à l’avènement du deuxième millénaire de notre ère.

A travers toute une série de petites scènes de la vie courante ou de la narration d’événements moins ordinaires, Rouja nous promène au sein du régime communiste et de toutes les aberrations et inepties qu’il a inventées pour réduire les Bulgares à une vie de misère et de trouille ponctuée d’événements tragiques comme la disparition de Peter, le père que Rada ne connaitra jamais, en 1944, ou celle de Sacho le violoniste en 1964. «Par son activité de jazzman, Peter Zakhariev a contribué au divertissement des nantis capitalistes, au pourrissement de l’esprit prolétarien, à l’aveuglement des masses ouvrières. » Et certains croient que la connerie aurait des limites !

Rouja ne nous apprend pas grand chose de nouveau sur le régime communiste. « De la bêtise ou de la méchanceté ? La question que nous nous sommes posée quarante-cinq ans durant, jusqu’à perdre toute notion de ce qu’était la bêtise ; la méchanceté en revanche, on la connaissait de mieux en mieux. » Et, de nombreux écrivains de l’Est nous l’ont déjà raconté dans d’excellents ouvrages même si Jivkov et ses sbires ont été particulièrement dociles aux ordres de l’ours voisin et particulièrement zélés dans l’application des théories les plus absconses. L’omerta bolchévique, la honte, l’impuissance, la colère contenue qui se déverse au sein de la famille, l’humiliation, cette paranoïa qui s’instaure jusqu’au creux de l’âme, tout cela nous l’avons déjà lu … mais il faut le dire encore pour ne pas l’oublier.

Plus intéressante est l’analyse de la transition qui s’opère au sommet de l’état au moment du changement de pouvoir, au moment où les apparatchiks deviennent de vrais voyous et font régner la terreur pour s’enrichir sans vergogne aucune. Plus intéressante, encore, est cette dissection de la paranoïa dont « … nous ne pourrons jamais nous (en) débarrasser. Nous la portons comme une modification définitive de l’ADN. » Cette plaie béante, ces stigmates portés de la fleur de la peau jusqu’au fond du cœur qui ne supportent plus l’évocation de ces bourreaux et qui n’acceptent pas que des gens, prétendus amis, aient pu croire en ce régime de détraqués. Décidément la révolution exprime toujours un sentiment de trop, d’insupportable, une volonté de changement, de bouleversement, mais ce ne sont pas toujours les mêmes qui oppressent et sont oppressés … Montaigne, l’avait bien dit, autres temps, autres lieux, … « Je ne pouvais supporter le mot « communiste » employé aussi souvent … A Paris, les attributs et les emblèmes de nos bourreaux étaient devenus des gadgets à la mode. »

Il ne manque qu’une bonne intrigue à ce roman pour en faire un bon livre et qu’on ne confonde pas sans cesse l’auteur et l’héroïne qui ne sont après tout, peut-être, qu’une seule et même personne ? L’auteur est trop impliqué dans ces scènes de la vie communiste pour ne pas les avoir vécues … au moins partiellement.

 

images?q=tbn:ANd9GcRjT4SdznZ5zZLNNdiuz4en7wO35683VUDQvaESfgtsx_CJZOB4f3OhoLMAu-delà du Danube

Luben Petrov ( ? – ?)

Un livre mal écrit, mal traduit, mal édité, mal imprimé, un livre inconnu, d’un auteur inconnu, édité par une maison d’édition inconnue, on dirait un texte rédigé dans l’urgence, glissé sous le rideau de fer, au début des années 1980, pour alerter l’opinion publique occidentale de la situation insupportable que subissait alors le peuple bulgare martyrisé par un régime barbare. Un texte sans aucune prétention littéraire qui voudrait seulement dénoncer les abus d’un régime communiste odieux. Un livre en forme d’appel au secours.

Pour que son appel soit entendu, l’auteur construit une odyssée, un véritable calvaire, dans laquelle s’engage une petite famille qui ne voulait que vivre librement et dignement. Boris Bisserov et les siens habitent un petit village près de Vidin (Dunonia), aux confins de la Bulgarie, là où la Valachie tutoie le Banat, il fabrique des chaussures en cuir mais un matin son atelier est mis sous scellés, la milice veut collectiviser son entreprise. La rage au cœur, il décide brusquement de fuir en Yougoslavie, il franchit les pièges de la frontière mais les miliciens yougoslaves l’internent dans un camp où il entre en contact avec des résistants bulgares qui lui confient une mission dans son pays. Après un long périple en Bulgarie où il brave mille dangers, il revient en Yougoslavie, y subit encore bien des tracas avant d’accepter une nouvelle mission en Bulgarie où il espère retrouver sa femme et son fils qui ont été déportés dans le Dobroudja, loin de chez eux, dans des camps où ils sont particulièrement mal traités. Après de longues et périlleuses recherches, il retrouve les siens et une nouvelle odyssée commence à travers la Roumanie, aussi peu accueillante, pour franchir le Danube, rejoindre la Yougoslavie et, enfin, fuir à l’Ouest. Mais avant les Bisserov connaitront l’exil, la déportation, l’internement, les travaux forcés, les maltraitances, la torture, les violences les plus sadiques…

Un appel au secours mais aussi la dénonciation d’un régime autoritaire, brutal, qui ne recule devant rien, y compris l’affamement massif, pour contraindre les réticents et anéantir les résistants et instaurer la collectivisation de l’agriculture et de l’artisanat. Le peuple résiste en s’appuyant sur ses héros historiques pour justifier son opposition aux exactions du pouvoir et affirmer l’identité valaque.

C’est une violente charge contre le communisme mais pas pour autant une soumission au capitalisme,

–  « Si je suis bien ton raisonnement le capitalisme privé ou le capitalisme d’état parviennent, pour l’ouvrier, à des résultats identiques !

Exactement ! Je ne vois pas l’ombre d’une différence pour le peuple. Mieux les deux tyrannies sont complémentaires pour asservir la planète !» –

plutôt le désir d’un humanisme respectueux des valeurs nationales et des religions qui cohabitent en paix depuis des lustres dans ce petit pays. Cette dénonciation virulente des exactions violentes, cruelles, sadiques des sicaires du pouvoir semble suffisamment crédible à ceux qui pourront les recouper avec d’autres lectures et des récits de témoins occultes pour ne pas laisser le doute s’installer. Ce n’est pas une manipulation politique qu’on pourrait craindre en toute objectivité, c’est bien un appel au secours.

L’auteur voudrait accabler la destinée du sort réservé à ces petits peuples régulièrement accablés par le malheur mais la destinée demande tout de même le renfort de la volonté, du courage et de la détermination pour éviter cette fatalité. « C’est le fait des peuples slaves, Boris. Ils rêvent, mais ont l’habitude d’être traités en esclaves. Regarde les Russes ! Ont-ils jamais connus la liberté ? Nous sommes pareils… » « Vous, vous combattez, mais vous ne savez même pas pourquoi vous vous battez. Ne vous étonnez donc pas que personne ne vous comprenne et que chacun continue à vaquer à ses petites occupations. » L’envie de résister, de se battre, habite encore certains mais ils sont bien seuls avec leur rage au ventre et le désir violent de se venger un jour ; mais le temps effacera peu à peu la rancœur, appellera à la sagesse pour ne pas devenir comme « eux », les autres qui sont maintenant morts ou séniles.

« Pour ce peuple, l’horloge de la vie, du progrès, de la démocratie s’était arrêtée depuis le neuf septembre mil neuf cent quarante quatre ! »

 

 

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