Quatre contes orientaux (III): L’arbre aux souvenirs

      Pendant ses années d’enfance, Keizuke eut pour petite voisine Michiko. Ils avaient pris pour habitude de se rencontrer près d’un arbre aux branches noueuses qui, à l’automne, prenait de belles teintes cuivrées, et de deviser là de tout ce qui fait l’ordinaire des enfants, de leurs rêves comme  de leurs peurs.

   Comme  Michiko avait l’agilité d’un garçon, elle  précédait Keisuke dans l’escalade. Keisuke savait que les filles n’étaient pas tout à fait formées de la même façon que lui, qu’elles portaient des kimonos plus larges et devaient s’accroupir pour uriner dans la forêt. Mais Keisuke ne faisait pas la différence entre Michiko et ses amis d’école. Michiko était seulement pour lui la meilleure amie du monde. Un jour, il vit jaillissant entre les pans d’un kimono retenu par un obi trop lâche quelque chose de très noir qui n’était pas un étoffe au bas du ventre de son amie et s’en inquiéta auprès d’elle qui partit d’un grand rire, les filles comme on sait atteignant la puberté avant les garçons de leur âge.

   Quelques mois plus tard, Keizuke vit Michiko avec un garçon, puis avec un autre. Elle ne l’accompagnait plus dans l’arbre aux branches noueuses, et, quand elle le croisait encore, sur la rue ou dans la cour du collège, elle lui demandait s’il grimpait toujours aux arbres, avec un sourire moqueur aux lèvres, comme si elle relevait chez lui un quelconque retard mental. Le jour vint où Michiko se maria.

   A la veille de chaque hiver, Keizuke rencontrait désormais le mari de Michiko avec lequel il coupait du bois en prévision du froid. Il se disait que cet homme malingre, dénué de charme, peu bavard, savait ce qui s’était longtemps caché sous le kimono d’enfant de Michiko puis sous ce qui un jour lui était apparu dans un éclair comme une tache d’encre profonde. Lui, Keisuke, qui à près de trente ans vivait toujours chez ses parents n’avait toujours pas une connaissance sensible de ce genre de choses, lui qui, très souvent, s’en  venait encore se percher sur l’arbre aux souvenirs…

 E.A

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