Les fables de Carlo Emilio GADDA

arton5629.jpgLe dinosaure, échappé du Musée, rencontra le lézard qui n’y habitait pas encore. Et il lui dit : « Aujourd’hui c’est mon tour, demain ce sera le tien ! »

 


Et les bœufs dirent aux abeilles : «  Allons ! ce n’est pas pour vous que vous faites du miel, ô ouvrières ! » Et les abeilles répondirent : «  Allons ! ce n’est pas pour vous que vous tirez la charrue, ô bœufs de labour ! »

 


Voyez les lèvres de l’auteur, les paroles sacrées  s’en échappent. Voyez le cœur de l’auteur, les choses sacrées s’y arrêtent.


Bref, bref, mes chers amis.


Un comte ; à la bataille du Mincio, ne fit rien, pas un seul mouvement. Il avait reçu l’ordre de rester sur place : ne pas bouger !

Fable qui dit de ne pas se décourager, car le mal n’est que passager.


Le Pôle Sud, à peine eut-il aperçu l’amiral Byrd, lui demanda des nouvelles du Pôle Nord. Fable nous apprenant qu’il nous arrive de nous souvenir de nos frères.


Dans la cohue d’une quinte ou d’une quarte, la dame de cœur fut accusée par le roi de pique d’avoir été vue en compagnie du valet de trèfle. « Pense aux cornes de ta propre couleur », lui dit à voix basse la belle.


 

La plume dit au panache : « A quoi es-tu bon, fanfaron ? » Et le panache répondit : « A te faire écrire mes louanges. »


 

Le crocodile était d’avis qu’on l’avait appelé ainsi pour lui reprocher de croquer. Petite fable pour dire que quand on est susceptible on raisonne faiblement.


L’aigle vola longtemps, longtemps. Avant de se percher sur le casque du Kaiser.


 

Le canari, voulant se lancer dans la critique, commença par se faire le bec sur un os de seiche.

 

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La poule, avant même d’apercevoir l’œil de la vipère (dans sa tête couleur café), la foudroya d’un coup de bec. Cette fable en est la preuve : l’indignation, c’est foudroyant.


 

Ces Italiens, des frimeurs de soupirs.


 

Les dragées, c’est très bon pour les maux d’estomac, lit-on chez Dioscoride ; à condition qu’ils ne soient pas de plomb, ajouta en marge Cisalpino.



Un quidam, répondant au nom de La Fava, demanda à l’auteur d’écouter un poème que lui, ledit Le Fava, avait écrit sur la liberté.

« Je préfère l’esclavage », lui répondit l’auteur.


 

Un romancier présenta à l’auteur un de ses romans interminable.
« Je le lirai avec le plus grand intérêt », dit l’auteur.

« Merci », répondit le romancier.


 

Quand vint la guerre, le lapin se mit à dire: « En avant, les gars ! Allons-y, les gars ! » En l’absence de documents écrits, on ne peut en conclure vers quel chou il voulait aller. (1939)


 

Un cadavre de chien, pris dans un tourbillon, vit arriver un cadavre d’âne, qui se mit à tournoyer avec lui.

Et il s’exclama : « Quelle puanteur ! »


 

Comme le soir tombait, le moustique se réveilla ; et il entreprit de faire de l’esprit. Vers quatre heures du matin ce n’était plus un moustique, vu qu’une savate l’avait transformé en tache sur le mur.

Petite fable destinée aux beaux esprits à la petite taille ; à chacun d’eux on voudrait murmurer : « Patience ! »


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Elle passait, la patiente caravane, au long de la piste sans fin.
Fable concernant les chameaux, les Arabes, les mulets, les chasseurs alpins et les fourmis encore en vie.


 

Un critique, ayant vu se coiffer une blonde, sollicita d’elle un cheveu.

« Pour quoi faire ? » lui demanda la belle d’un ton langoureux.

« Pour le couper en quatre », répondit le critique.


 

Le prince favorisa les arts : et les arts furent florissants. Mais le prince qui l’avait précédé avait lui aussi favorisé les arts, et les arts avaient été florissants. Alors ?

Une telle fable en témoigne : pour que les arts fleurissent sous le règne des princes, on n’en est pas à une bêtise près.


 

La vache milanaise, plus on la trait, mieux elle se porte.


 

Le puant, variété d’âne qui se dresse sur ses pattes de derrière au podium, étant parvenu à l’acmé de ses âneries et, par la faveur de Vénus, jusqu’à l’orgasme, on raconte qu’il éclaboussa de son amour de la patrie la foule abusée.

Cette petite fable nous le propose : du podium il faut se tenir aux antipodes.


 

Les habitants de Vit-la-Pointe, dans le canton de La Vulvée, vivent en paix.


C.E. Gadda (1893-1973)

Traduit de l’italien par Jean Pastureau 

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Maputo après la guerre

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

Le Mozambique a défrayé l’actualité pendant de nombreuses années quand les combats sanglants pour l’indépendance attiraient l’attention des nations occidentales mais la paix venue et la libération acquise, le monde a détourné les yeux vers d’autres drames sans pour autant que la violence cesse totalement dans cette nouvelle nation. Ces deux textes sont donc l’occasion de considérer la difficile situation de ce pays qui se construit lentement, dans la violence et la douleur, mais aussi de mettre en évidence ces voix littéraires tellement talentueuses qui s’élèvent au sud-est de l’Afrique et que nous n’écoutons pas assez même si Scholastique Mukasonga a attiré sur leurs œuvres , l’espace d’un prix littéraire, un peu plus de lumière.

 

mia-couto--l-accordeur-de-silence--vanessa-curton.fr.jpgL’accordeur de silences

Mia Couto (1955 – ….)

Une famille uniquement masculine, le père, ses deux garçons, un domestique et, épisodiquement, un oncle s’exile dans la forêt mozambicaine, dans un ancien camp militaire, Jesusalem (Jésus et alem, au-delà) comme le père l’a baptisé, où Ils doivent construire un monde nouveau vierge de tous les vices que l’ancien connaissait. « A Jesusalem, il n’y avait pas d’église, pas de croix. C’était dans mon silence que mon père érigeait sa cathédrale. C’était là qu’il attendait le retour de Dieu ». Le père perd un peu la tête, il ne se remet pas de la mort de sa femme, se comporte comme un véritable dictateur, décrète que le monde a disparu, qu’ils sont les seuls survivants de l’humanité, qu’il n’y a plus de passé. Il entraîne ses deux garçons dans cette réclusion pour fuir le monde, la guerre et ses malheurs, il quitte la ville croisant les gens qui fuient les campagnes ravagées par la guerre.

Le père ne sait pas aimer ses enfants qu’il emporte dans sa folie destructrice, les traitant sévèrement, comme un dictateur d’opérette. Le cadet des fils, le narrateur, apprend à lire sur des manuels militaires russes et à écrire sur les espaces vierges d’un jeu de cartes à jouer, en cachette du père qui ne veut pas que ses fils connaissent le passé, le monde extérieur, l’existence et la mort de leur mère. « Les Ventura n’avaient ni avant ni après. »

couto.jpgIl n’y a pas de femme au campement, la seule femelle est une ânesse qui satisfait les mâles besoins du père, jusqu’au jour où une femme blanche s’introduit dans le campement, dans ce monde d’hommes reclus, retirés du monde, recherchant le mari qui l’a abandonnée depuis longtemps déjà. Le huis clos est ainsi brisé, il y a un monde extérieur avec des femmes, des femmes dont le fils aîné a tellement envie et peut-être même besoin. L’exode n’a plus de sens, la famille regagne la société et les problèmes qu’elle y a abandonnés. « ….la laborieuse construction de Sylvestre Vitalicio volait en éclats. Finalement, il existait bien dehors un monde vivant et l’un de ses envoyés s’était installé au cœur de son royaume. »

Cette histoire un peu rocambolesque, à la limite du roman fantastique, fortement allégorique et symbolique est avant tout une ode à la beauté originelle d’un pays massacré par la folie des hommes, mais aussi une condamnation de la dictature et des pouvoirs autoritaires, un voyage initiatique vers un retour à une africanité mâtinée de saudade portugaise. Un texte qui traite de l’apparence des choses et des personnages (les faux noms par exemple) qui masquent une réalité que le père ne veut pas, ne peut pas, assumer cherchant à constituer un monde faux plus vraisemblable que le monde réel trop incroyable, trop inacceptable,  qui l’a vécu.

Ce roman entre la légende et le conte africain, entre le témoignage et fiction fantastique, construit sur un échafaudage de paradoxes, d’oxymores, d’images, d’allégories, d’aphorismes, révèle une grande voix qui s’élève au sud-est de l’Afrique, une voix qui recrée une langue portugaise accommodée à la sauce mozambicaine, une langue poétique, riche, flamboyante pour un texte puissant, jouissif et novateur.


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Lilia Momplé (1935 – ….)

Lilia Momplé ne supporte plus les violences faites à son pays et surtout aux femmes et aux enfants, elle prend la plume, comme d’autres prennent les armes, pour dénoncer le rôle joué par les tenants de l’apartheid dans ces abominations.

« Dans ce livre, inspirés de faits réels, je décris ce qui se passe à Maputo, dans trois maisons différentes, un jour de mai 1985, entre 19 heures et 8 heures le lendemain matin. »  Narguiss, femme indienne délaissée par son mari, prépare la fête de l’Aïd avec ses filles qui ne se sont toujours pas mariées, Leia et Januàrio, un jeune couple noir, passent une soirée tranquille avec leur petite fille et Mena, une mulâtresse, voit avec inquiétude sont mari, un Mauricien, fomenter le mauvais coup qui fera la une des bulletins d’information du lendemain matin, avec deux noirs mozambicains et deux blancs venus d’Afrique du Sud. Volontairement, l’auteur a réuni dans ce fait divers dramatique mais hélas bien banal dans cette jeune nation en proie à toutes les misères endurées par la plupart des pays africains sur le chemin de l’indépendance, la quasi-totalité des ethnies présentes dans le pays. Elle veut ainsi montrer que le destin, tellement néfaste à ce pays, peut frapper n’importe qui, n’importe quand, avec l’aide et l’appui des forces de l’apartheid venues de l’encombrante voisine sud-africaine qui ajoute une couche supplémentaire à tout ce que ce pauvre pays doit déjà supporter.

lilia_momple.jpgMais en fait, à travers ce fait divers qui va réunir ces trois groupes de personnes au cours de cette nuit de mai, c’est toute l’histoire du Mozambique, le difficile apprentissage de l’indépendance, que Lilia Momplé veut concentrer dans la vie des principaux protagonistes qu’elle met en scène. La lutte pour l’indépendance qui oppose la communauté noire qui ne supporte plus l’oppression, la brutalité, le mépris, l’exploitation et la discrimination et la communauté blanche qui veut garder le lien avec le Portugal et les biens accumulés au cours de la période coloniale. Cette lutte sanguinaire et primitive voit les adversaires s’affronter avec une sauvagerie et une bestialité rares, massacrant les femmes et les enfants avec la plus grande cruauté. L’auteur nous rappelle aussi combien la proximité avec l’Afrique du Sud est encombrante, les rebelles de l’ANC utilisant le pays comme base arrière de leurs opérations où ils sont pourchassés comme des bêtes sauvages par des commandos spécialisés.

Dans ce contexte de haine, de violence, de vengeance et de frustration, la seule solution qui reste et de quitter le pays pour rejoindre le Portugal où l’on peut toujours vendre son corps ou trafiquer n’importe quel produit pour vivre une vie de rêve. Dans un tel contexte la morale prend une tournure bien particulière.

Ce livre est aussi un appel au secours des femmes africaines qui subissent cette situation avec la plus grande acuité devant, de plus, supporter une nouvelle forme d’esclavage domestique avec son cortèges de malheurs, maris volages et peu scrupuleux, violences corporelles, déconsidération, exploitation, etc.. toute la panoplie de la femme ravalée à un niveau quasi animal figure dans ce récit. Tous les hommes sont mauvais, aucun n’est peint sous un jour favorable et pourtant un rai de lumière perce dans cette noirceur asphyxiante et pourrait laisser entrevoir un peu d’espoir en un avenir meilleur.

Psy à la com

Divan_a_la_plage.jpgCe psy à la dérive fit appel à un porte-parole pour soigner sa communication. A partir de ce jour, les patients guérirent dix fois plus vite de leurs névroses. Un autiste devint DRH et un fétichiste du pied marchand de chaussettes, un claustrophobe trouva un  job de réparateur d’ascenseur et un arachnophobe, un boulot de retisseur de toiles d’araignées. On parla même de miracle.

Le psy alla mieux et reçut, sans intermédiaire, sur la plage où il prenait ses vacances des naturistes cherchant à recouvrir leurs parties intimes, des pratiquants du BDSM voulant retrouver une sexualité vanille, des plagistes aspirant à se défaire de la maladie du sable entre les doigts de pied, des vendeurs de glace souhaitant se reconvertir dans le commerce des marrons chauds, des été rosses réclamant le mirage pour tous. Face à la mer, les guérisons allaient bon train.

Le psy écrivit un livre que son communicateur vendit dans les médias.  Une patiente de la première heure, addict des écrans, qui avait juré d’avoir la peau, même hâlée, du thérapeute assista à ce déballage. Elle se rendit un jour au cabinet, armée jusqu’aux dents. C’est le porte-parole qui prit les balles et les lames.

Dans les médias, le psy eut toutes les peines du monde à communiquer, mais cela n’était pas nouveau. Il continue toutefois de prendre en charge la malheureuse à l’hôpital psychiatrique où elle a échoué et il n’est donc pas exclu, pour la moralité de cette histoire courte, qu’elle parvienne un jour à ses fins.


AU THÉÂTRE !

« Il ne faut pas montrer sur la scène un fusil si personne n’a l’intention de s’en servir. »

Anton Tchekhov 

 

L’homme qui arrive sur scène est porteur d’un étui. Il en sort un fusil. Il regarde longuement le public avant d’épauler l’arme et de pointer un spectateur puis un autre et encore un autre. Il balaie ainsi la salle, il finit par incliner l’arme et poser la crosse au sol en prenant soin de caler son menton sur l’extrémité du canon. On sent qu’il a répété ce geste longtemps, qu’il ne souffre aucune erreur.

Quand, enfin, il tire, la tête fait dans un silence de mort et une belle gerbe rouge une courte parabole entre la scène et la salle. Au moment où elle aboutit dans les bras d’un spectateur du troisième rang, les applaudissements fusent. C’est vers lui que le directeur de théâtre se précipite pour lui remettre un ticket d’entrée gratuite pour le prochain spectacle : Une pendaison.

 

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Présentation d’Éric ALLARD par Louis MATHOUX au Grenier Jane Tony

images?q=tbn:ANd9GcTcS9zzQmu8bW5C7ka-t9VDY6h523C7OLg9aiY8Qiunb0ZDCqS1qgLouis MATHOUX, journaliste et écrivain, me présentera au Grenier Jane Tony situé au café « La Fleur Café en Papier Doré », lieu mythique de rencontre des figures de proue du surréalisme belge.

Où? Rue des Alexiens, 55 à 1000 Bruxelles, à deux pas du siège du PS, Boulevard de l’Empereur, et près de la place du Sablon. 

Quand? Le samedi 5 octobre 2013 à 16 h.

Lectures et autres surprises… Entrée gratuite. Venez nombreux(ses)!

La page Facebook de l’événement est ici:

https://www.facebook.com/events/233702410118505/

Le blog du Grenier Jane Tony:

http://grenier-jane-tony.blogspot.be/

Le Grenier Jane Tony, vu pas Jean C. Baudet:

http://jeanbaudet.over-blog.com/article-un-apres-midi-de-pure-poesie-a-bruxelles-120060367.html

Petite présentation des protagonistes de l’après-midi…

410316883.jpeg?xgip=0%3A26%3A441%3A441%3B%3B&width=184&height=184&crop=1%3A1Louis MATHOUX est né à Nivelles. Il entre comme journaliste rédacteur à l’hebdomadaire Dimanche en 1997. Son livre d’entretiens avec Monseigneur Léonard, évêque de Namur et futur archevêque de Malines-Bruxelles, paraît en 2006. La traduction en néerlandais de cet ouvrage, parue en 2010, provoque une polémique internationale. Il a aussi écrit une biographie de Justine Henin.

Parallèlement à ses activités journalistiques, Louis a publié 7 recueils de poèmes et de proses poétiques de 1998 à 2010, dont 3 se sont vu octroyer une subvention de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Il est membre de nombreux cercles littéraires et publie régulièrement dans des revues littéraires belges et françaises, et a remporté, depuis 1995, 10 prix littéraires en Belgique et en France. 

Il est considéré, par plusieurs critiques spécialisés, comme l’un des grands espoirs de la littérature belge francophone. 

Il est un des animateurs du Grenier Jane Tony.

Son site:

http://www.mathoux.net/

 

images?q=tbn:ANd9GcRtEINQIQ940SuzsDNTGFbg46-YoI36PTbHs4dZUIpXMfWGNE3nÉric ALLARD est né un jour de carnaval, à Charleroi où il habite et travaille en tant que professeur de mathématiques.

Coanimateur d’une revue de poésie, Remue-Méninges, de 1983 à la fin des années 2000 (avec Antonello Palumbo, Salvatore Gucciardo et Pierre Schroven), il a publié des textes dans diverses revues papier ou en ligne.

Il est l’auteur de deux ouvrages de critique littéraire au Service du Livre Luxembourgeois, de quelques recueils.

Depuis 1999, il a créé un blog qui accueille des chroniques littéraires de Philippe Leuckx et Denis Billamboz ainsi que des textes d’auteurs, disparus ou bien vivants, qu’il apprécie et ses propres textes courts déclinés en différents genres.

Michel Baglin: Un présent qui s’absente

images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX


Que le voyage soit, de bout en bout, le lieu, le thème, le support des poèmes nouveaux que Baglin propose aux Ed. Bruno Doucey, semble non seulement une fidélité à ses autres ouvrages mais une invite sûre à recueillir les nouveaux messages que le poète adresse à tous ceux qu’il suit depuis longtemps.

Né en 1950, publiant des poèmes et des proses depuis une petite quarantaine d’années, Michel Baglin entretient avec la poésie des relations privilégiées, dont rend bien compte la revue Texture qu’il dirige sur la toile.

Couv.Michel_Baglin_74dpi_site.jpgLe titre de ce nouveau livre, architecturé en cinq parties toutes liées entre elles, dit assez la nostalgie qui embue le regard de celui qui voit le temps passer et nombre de fantômes aimés et aimants revenir garnir les rétines de la mémoire. Ainsi faut-il comprendre, encadrant le livre, les deux parties qui font surgir le passé et le présent. Aux images de « Faux départs » qui s’articulent autour des quais, des gares, des ports où l’on peut à l’envi musarder, répondent les nouveaux venus d’horizons étrangers, déjetés pour la plupart, trouvant çà et là parfois quelque réconfort mais aussi combien de déveines ! Le poète sait conter les réalités dérisoires d’un présent qui perd de ses valeurs, qui pollue, qui encrasse les âmes. Que répondre « aux tristes effigies de la mode » ? L’auteur questionne de plus en plus notre place ici-bas, notre rôle : qu’est-ce être, pour tout dire ?

Dans un lyrisme, légèrement démâté, le poète renfloue notre propre mélancolie face à un monde qui ne conserve des anciennes formes que le peu, le rien, et que la mémoire intacte de son auteur restitue. Ses découvertes de Paris, des petits quartiers impressionnent par leur justesse et l’on embraie avec lui, pour de réelles traversées. Le beau Paris, où l’on peut musarder ! Comme il semble à la fois proche et éloigné ! Comme le souvenir de Fargue et d’Hardellet traverse ces beaux poèmes (des sonnets parfois) que la rime – occasionnellement – remaille à la trame choisie. Dans ces longs poèmes, Baglin dit toute sa foi en la poésie et en l’empathie. Qui écrit semble si frère de ceux qu’il convie sous sa plume ! Nombre d’hommages et de dédicaces honorent les amitiés partagées et les soucis humanistes. Le « nous «  résonne avec force et conviction.

images?q=tbn:ANd9GcRE3_ajyz7mrucoTWIhdOUTJ74r3hdYWBtTRAXLtMVMEo2rcCKd9gEt puis qui a parlé souvent de trains, de quais, d’embarquements, sait confier au poème ses désirs de voyages et de départs. Mais tout n’est-il pas dit ? Vu l’âge ? Vu le temps qui lui reste ? On sent, prégnante, l’amertume gagner le sable des berges, et le cœur, lui, tient bon et nous vaut ces mains tendues, « pleines de poèmes » comme disait Aragon parlant du bon Carco.

Je vous invite à entrer dans ces poèmes fluides, qui prennent le temps de s’accorder au cœur qui pense, marche et regarde, qui dessinent du monde une image assez fidèle à toutes les tensions et attentions qui s’y nouent. C’est la beauté de ce livre, ouvert, fidèle.

 

M. Baglin, Un présent qui s’absente, Editions Bruno Doucey, 2013, 112 p., 15€.

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Le site des éditions Bruno Doucey:

http://www.editions-brunodoucey.com/

Le site de la revue Texture:

http://revue-texture.com/