Maputo après la guerre

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

Le Mozambique a défrayé l’actualité pendant de nombreuses années quand les combats sanglants pour l’indépendance attiraient l’attention des nations occidentales mais la paix venue et la libération acquise, le monde a détourné les yeux vers d’autres drames sans pour autant que la violence cesse totalement dans cette nouvelle nation. Ces deux textes sont donc l’occasion de considérer la difficile situation de ce pays qui se construit lentement, dans la violence et la douleur, mais aussi de mettre en évidence ces voix littéraires tellement talentueuses qui s’élèvent au sud-est de l’Afrique et que nous n’écoutons pas assez même si Scholastique Mukasonga a attiré sur leurs œuvres , l’espace d’un prix littéraire, un peu plus de lumière.

 

mia-couto--l-accordeur-de-silence--vanessa-curton.fr.jpgL’accordeur de silences

Mia Couto (1955 – ….)

Une famille uniquement masculine, le père, ses deux garçons, un domestique et, épisodiquement, un oncle s’exile dans la forêt mozambicaine, dans un ancien camp militaire, Jesusalem (Jésus et alem, au-delà) comme le père l’a baptisé, où Ils doivent construire un monde nouveau vierge de tous les vices que l’ancien connaissait. « A Jesusalem, il n’y avait pas d’église, pas de croix. C’était dans mon silence que mon père érigeait sa cathédrale. C’était là qu’il attendait le retour de Dieu ». Le père perd un peu la tête, il ne se remet pas de la mort de sa femme, se comporte comme un véritable dictateur, décrète que le monde a disparu, qu’ils sont les seuls survivants de l’humanité, qu’il n’y a plus de passé. Il entraîne ses deux garçons dans cette réclusion pour fuir le monde, la guerre et ses malheurs, il quitte la ville croisant les gens qui fuient les campagnes ravagées par la guerre.

Le père ne sait pas aimer ses enfants qu’il emporte dans sa folie destructrice, les traitant sévèrement, comme un dictateur d’opérette. Le cadet des fils, le narrateur, apprend à lire sur des manuels militaires russes et à écrire sur les espaces vierges d’un jeu de cartes à jouer, en cachette du père qui ne veut pas que ses fils connaissent le passé, le monde extérieur, l’existence et la mort de leur mère. « Les Ventura n’avaient ni avant ni après. »

couto.jpgIl n’y a pas de femme au campement, la seule femelle est une ânesse qui satisfait les mâles besoins du père, jusqu’au jour où une femme blanche s’introduit dans le campement, dans ce monde d’hommes reclus, retirés du monde, recherchant le mari qui l’a abandonnée depuis longtemps déjà. Le huis clos est ainsi brisé, il y a un monde extérieur avec des femmes, des femmes dont le fils aîné a tellement envie et peut-être même besoin. L’exode n’a plus de sens, la famille regagne la société et les problèmes qu’elle y a abandonnés. « ….la laborieuse construction de Sylvestre Vitalicio volait en éclats. Finalement, il existait bien dehors un monde vivant et l’un de ses envoyés s’était installé au cœur de son royaume. »

Cette histoire un peu rocambolesque, à la limite du roman fantastique, fortement allégorique et symbolique est avant tout une ode à la beauté originelle d’un pays massacré par la folie des hommes, mais aussi une condamnation de la dictature et des pouvoirs autoritaires, un voyage initiatique vers un retour à une africanité mâtinée de saudade portugaise. Un texte qui traite de l’apparence des choses et des personnages (les faux noms par exemple) qui masquent une réalité que le père ne veut pas, ne peut pas, assumer cherchant à constituer un monde faux plus vraisemblable que le monde réel trop incroyable, trop inacceptable,  qui l’a vécu.

Ce roman entre la légende et le conte africain, entre le témoignage et fiction fantastique, construit sur un échafaudage de paradoxes, d’oxymores, d’images, d’allégories, d’aphorismes, révèle une grande voix qui s’élève au sud-est de l’Afrique, une voix qui recrée une langue portugaise accommodée à la sauce mozambicaine, une langue poétique, riche, flamboyante pour un texte puissant, jouissif et novateur.


neighbours.jpgNeighbours

Lilia Momplé (1935 – ….)

Lilia Momplé ne supporte plus les violences faites à son pays et surtout aux femmes et aux enfants, elle prend la plume, comme d’autres prennent les armes, pour dénoncer le rôle joué par les tenants de l’apartheid dans ces abominations.

« Dans ce livre, inspirés de faits réels, je décris ce qui se passe à Maputo, dans trois maisons différentes, un jour de mai 1985, entre 19 heures et 8 heures le lendemain matin. »  Narguiss, femme indienne délaissée par son mari, prépare la fête de l’Aïd avec ses filles qui ne se sont toujours pas mariées, Leia et Januàrio, un jeune couple noir, passent une soirée tranquille avec leur petite fille et Mena, une mulâtresse, voit avec inquiétude sont mari, un Mauricien, fomenter le mauvais coup qui fera la une des bulletins d’information du lendemain matin, avec deux noirs mozambicains et deux blancs venus d’Afrique du Sud. Volontairement, l’auteur a réuni dans ce fait divers dramatique mais hélas bien banal dans cette jeune nation en proie à toutes les misères endurées par la plupart des pays africains sur le chemin de l’indépendance, la quasi-totalité des ethnies présentes dans le pays. Elle veut ainsi montrer que le destin, tellement néfaste à ce pays, peut frapper n’importe qui, n’importe quand, avec l’aide et l’appui des forces de l’apartheid venues de l’encombrante voisine sud-africaine qui ajoute une couche supplémentaire à tout ce que ce pauvre pays doit déjà supporter.

lilia_momple.jpgMais en fait, à travers ce fait divers qui va réunir ces trois groupes de personnes au cours de cette nuit de mai, c’est toute l’histoire du Mozambique, le difficile apprentissage de l’indépendance, que Lilia Momplé veut concentrer dans la vie des principaux protagonistes qu’elle met en scène. La lutte pour l’indépendance qui oppose la communauté noire qui ne supporte plus l’oppression, la brutalité, le mépris, l’exploitation et la discrimination et la communauté blanche qui veut garder le lien avec le Portugal et les biens accumulés au cours de la période coloniale. Cette lutte sanguinaire et primitive voit les adversaires s’affronter avec une sauvagerie et une bestialité rares, massacrant les femmes et les enfants avec la plus grande cruauté. L’auteur nous rappelle aussi combien la proximité avec l’Afrique du Sud est encombrante, les rebelles de l’ANC utilisant le pays comme base arrière de leurs opérations où ils sont pourchassés comme des bêtes sauvages par des commandos spécialisés.

Dans ce contexte de haine, de violence, de vengeance et de frustration, la seule solution qui reste et de quitter le pays pour rejoindre le Portugal où l’on peut toujours vendre son corps ou trafiquer n’importe quel produit pour vivre une vie de rêve. Dans un tel contexte la morale prend une tournure bien particulière.

Ce livre est aussi un appel au secours des femmes africaines qui subissent cette situation avec la plus grande acuité devant, de plus, supporter une nouvelle forme d’esclavage domestique avec son cortèges de malheurs, maris volages et peu scrupuleux, violences corporelles, déconsidération, exploitation, etc.. toute la panoplie de la femme ravalée à un niveau quasi animal figure dans ce récit. Tous les hommes sont mauvais, aucun n’est peint sous un jour favorable et pourtant un rai de lumière perce dans cette noirceur asphyxiante et pourrait laisser entrevoir un peu d’espoir en un avenir meilleur.

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