LES ASIATIQUES AU FAR WEST

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

Deux livres récents qui parlent tous les deux de l’implantation des communautés asiatiques en Amérique, l’un de Julie Otsuka qui raconte l’aventure des Japonaises qui sont venues rejoindre des maris qu’elles ne connaissaient pas encore sur la côte ouest des USA et l’autre de Brian Leung qui évoque la difficile implantation de la communauté chinoise qui a rejoint le Wyoming pour travailler dans les mines. Deux flots migratoires de l’Asie vers l’Amérique, deux épopées particulièrement douloureuses qui ont cependant donné naissance à deux communautés faisant désormais partie intégrante de la grande nation américaine.

 

Julie-Otsuka-Certaines-navaient-jamais-vu-la-mer.pngCertaines n’avaient jamais vu la mer

Julie Otsuka (1962 – ….)

 

L’éditeur nous présente ce livre comme un roman mais, plus sérieusement, on pourrait parler d’un documentaire qui échappe cependant au genre grâce à l’adresse de l’auteur qui a su en utilisant la première personne du pluriel rassembler dans un même « nous » un ensemble d’expériences individuelles qui peut ainsi constituer la chronique, la vie, d’une communauté sans faire un catalogue fastidieux de ses heurs et malheurs. Ce mode narratif a aussi l’avantage de donner au texte une plus grande densité en évitant d’atomiser les émotions et les sentiments dans des histoires éparpillées.

Ces histoires ainsi regroupées forment, malgré la grande diversité des cas, l’épopée, devenue légende, de la naissance d’une communauté nipponne aux Etats-Unis, une légende inscrite selon le cycle : émigration, accueil viril, accouplement brutal, grossesses aléatoires, naissances sans hygiène, mortalité infantile, élevage des enfants parce qu’il ne peut pas être question d’éducation dans de telles conditions. Les dénominateurs les plus communs de toutes les expériences sont la souffrance et l’humiliation avec parfois un oasis de quiétude et même de bonheur pour certaines.

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Au début du XX° siècle ces jeunes Japonaises, mariées à des concitoyens émigrés aux Etats-Unis qu’elles ne connaissent pas encore, prennent le bateau pour la première fois. Elles sont pour la plupart vierges et ne savent rien de la vie qu’elles ont passée jusqu’alors auprès de leurs parents. Sur le bateau, elles ont déjà la nostalgie de ce qu’elles fuient et l’appréhension de découvrir les maris qu’elles ont choisis sur dossier. Les rencontres avec ces époux inconnu sont souvent brutales, rarement tendres et presque toujours violentes. Les maris dont elles attendaient une vie « à l’américaine » ne sont souvent que des journaliers qui suivent le rythme des travaux agricoles dans les plaines et vallées de la Californie en suivant la route qui conduit vers une autre ferme, un autre chantier, une autre galère. Certaines échappent aux travaux de la terre mais effectuent toujours des métiers peu nobles, difficiles, pénibles, ardus, épuisants, que les blanches ne veulent pas faire. Elles découvrent aussi les blancs, les patrons, les propriétaires, maîtres incontestés des terres, qu’elles doivent obéir sans contradiction et même parfois subir jusque dans leur chair.

Stigmatisées, ces populations étrangères sont repoussées, humiliées, elles s’établissent dans des fermes perdues ou dans des quartiers miséreux, se regroupant en communautés embryons des quartiers japonais qui poussent rapidement sur la Côte Ouest. Et quand, après avoir dépensé des trésors de résignation, d’acceptation, de pugnacité, de persévérance, de souffrance et de douleurs, la communauté commence à assurer ses bases, ses fondations, un mode de vie acceptable, survient la guerre contre le mère-patrie qui génère une réaction brutale, une poussée de racisme, la suspicion, l’inquisition, la déportation, de nouvelles humiliations, de nouvelles souffrances, de nouveaux malheurs…

Un hommage à cette communauté d’origine nipponne devenue américaine dans la souffrance et l’humiliation.

 


20130601_171907.jpgSeuls le ciel et la terre

Brian Leung ( ? – ….)

 

Ce livre qui ressemble à un western, est avant tout, à mon avis, un grand livre d’amour qui est beaucoup trop pudique pour l’avouer, c’est l’histoire rituelle de l’amour impossible entre deux personnes issues de communautés différentes : la fille pionnière du Far West et le Chinois exilé loin de ses terres natales. Deux clans qui s’opposent de plus en plus violemment car les Blancs exploités revendiquant un meilleur salaire, la compagnie a fait venir, à leur grand dam et à leur colère, des Chinois prêts à travailler pour presque rien. Inéluctablement l’hostilité entre les deux communautés n’a fait que croître, les Blancs accusant les Asiatiques de leur voler leur emploi.

1927, un peu plus de quarante ans après les émeutes de Rock Springs dans le Wyoming, Addie rentre à Dire Draw qu’elle a fui  en septembre 1885, après avoir essuyé un coup de feu dans le ventre de la part de l’un des insurgés blancs qu’elle n’a jamais pu identifier même si, au fond d’elle-même, elle sait qui c’est. Dans l’ancien camp des mineurs, elle est considérée comme une héroïne car elle a sauvé deux hommes lors de l’effondrement d’une galerie mais aussi avec circonspection à cause de sa relation avec les Chinois à l’époque du soulèvement. Elle, elle voudrait surtout rencontrer son mari qu’elle a abandonné après les émeutes, pour régler certain compte, et des Chinois survivants des insurrections pour évoquer ses amis disparus.

Elle vivait dans le Kentucky avec un père alcoolique qu’elle n’a pas pu abandonner quand sa mère est partie et quand son frère a dû lui aussi prendre la route de l’ouest. Mais, après le décès de ce père incapable de les nourrir correctement, elle a accepté de rejoindre son frère sur une concession qu’il avait acquise dans le Wyoming mais ce bout de terrain était totalement inculte et ne pouvait pas faire vivre son propriétaire. C’est ainsi que son frère a rejoint la mine à Rock Springs et qu’elle est devenue, avec la complicité d’un Chinois, Wing, chasseur de gibier pour les mineurs.

La vie qu’elle avait organisée avec son frère était bien misérable, elle leur permettait cependant de subsister dans une relative quiétude sur leur lopin inculte. Mais les événements allaient à nouveau lui être contraire, l’hostilité entre les mineurs blancs et chinois prenant de plus en plus d’acuité jusqu’à ce que l’émeute éclate et que les Blancs rasent le camp des Chinois, faisant de nombreuses victimes. Addie se trouva alors entre le fer et l’enclume car la relation amicale qu’elle avait développée avec son complice de chasse, prenait une forme de plus en plus sentimentale qui émouvait la communauté blanche et surtout le mari que son frère lui avait désigné et qu’elle avait épousé uniquement pour ne pas rester seule sur ce territoire hostile.

ECH20242032_1.jpgCe texte dont les chapitres s’assemblent progressivement au cours de la lecture, reconstitue la vie d’Addie qui pourrait symboliser le peuple de pionniers qui a donné naissance à ce nouveau territoire : l’histoire du peuplement du Wyoming, l’odyssée des pionniers qui ont mené une vie de misère et de souffrance pour arracher leur survie à cette terre peu généreuse et l’aventure méconnue de la communauté chinoise qui a, à sa façon, participé, dans la douleur elle aussi, au peuplement de ce territoire. Mais, c’est avant tout, un grand livre sur la tolérance, le respect d’autrui et de la différence, Addie apparaissant toujours comme la médiatrice entre les deux clans qui s’affrontent, malgré l’impossibilité qui semble s’opposer à un rapprochement entre ces deux peuplades.

 Ainsi Brian Leung qui pourrait être un descendant de cette Addie et de l’un de ses amis chinois qu’il met en scène dans ce roman, nous propose un texte très romanesque, une sorte de Roméo et Juliette déguisés en pionnier du Far West, tout droit sortis des pages d’Harrison, de McGuane ou de n’importe quel autre auteur figurant parmi la cohorte des écrivains américains qu’on classe habituellement parmi « les écrivains des grands espaces » ou «  les écrivains du Montana ». Une liste sur laquelle il pourra désormais figurer sans risquer de souffrir la comparaison avec ceux qui y sont actuellement inscrits, tant il maitrise le souffle des grandes plaines dans les pages de son texte. 

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3 commentaires sur “LES ASIATIQUES AU FAR WEST

  1. J’ai lu le roman d’un amérindien (je crois que c’était James Welch mais ne suis plus certaine) qui racontait un des nombreux massacres de ces malheureux Chinois chercheurs d’or par des blancs. C’est alors que je l’ai « découvert »… Oui, cela donne envie de découvrir ces étranges mélanges de culture!

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  2. Comme tu dis Edmée « ces étranges mélanges » qui ont contribué à la construction de la nation américaine. Des histoires étranges, souvent très douloureuses, épiques et passionnantes pour qui aime les grandes aventures.

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  3. J’ai lu il y a longtemps « Quand l’empereur était un dieu » de Julie Otsuka qui fut pour moi une belle découverte. Et « Certaines n’avaient jamais vu la mer » est sagement dans mon bureau au milieu d’une jolie pile de livres dans laquelle je puise progressivement.

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