On meurt tous d’amour / On ne meurt plus d’amour

Valérie Lagrange, 1983

Valérie Lagrange

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*

Robi, 2013

Robi

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Sur http://robimusic.net/ :

Ma Route, avec Dominique A

 

Jeudi + Ajar: 2 textes de Denis Billamboz

Jeudi

 

 

Jour austère

Goût amère

Ambiance délétère

 

La dernière fête est loin

La prochaine fête est loin

 

Implore Jupiter

Vénère

Déméter

 

Pour que le temps

File comme le vent

 

Et qu’il soit à travers

Ce jour de misère

Déjà le jour hier

 

Apporte demain

 

A portée de main

 

 

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Ajar

 

 

J’avais du temps devant moi

Au hasard

J’ai pris Ajar

Il avait la vie devant soi

 

J’ai cueilli Ajar

J’ai lu Gary

J’ai souri

Juste par égard

 

Roublard

J’avais compris

Romain avait écrit

Emile était simple vantard

 

Romain Ajar

Ou Emile Gary

C’est le même prix

 

Le talent n’est pas hasard

 

Denis BILLAMBOZ


Toboggan Airlines

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Depuis quelques glissades, je ne voyage plus qu’avec Toboggan Airlines.

Je débute ma visite de l’Afrique par le Kilimandjaro pour descendre via le fleuve Congo jusqu’au littoral gabonais d’où je me déverse dans le Golfe de Guinée.

Ou bien je m’élance de l’Himalaya  en dévalant vers l’Inde en direction de la Mer de Chine.

En Europe, je pars du haut du Mont Blanc, je descends vers la Vallée du Pô où je méandre vers la Mer Adriatique…

En Amérique du Sud, je commence mon périple dans les Andes péruviennes à la source du fleuve Amazone que je longe imperturbablement jusqu’à la Côte Atlantique Nord du Brésil.
Pour me rendre à mes différents lieux d’embarquement, j’utilise les lignes traditionnelles de téléphérique qui me hissent aux plus hauts sommets du monde.

Sans bagage et sans casse-route, je suis toujours sur le cul. J’avale ce que j’attrape dans les grands arbres ou sur les plates-formes nuageuses, comme aux manège de mon enfance. Je dévale en criant beaucoup, un peu, de joie, et, beaucoup, de frayeur et, parfois, de colère contre les compagnies aériennes, quand je traverse des  zones de basses pentes où je dois me pousser des mains pour avancer.

Mais, en général, je voyage comme dans un fauteuil. Pas le temps de regarder par les hublots tant le paysage file. J’apprécie tout particulièrement le passage du point d’inflexion, quand les courbes s’inversent. J’aboutis toujours dans la mer, indifféremment dans un grand splash producteur d’une belle gerbe liquide. 

Puis il faut me récupérer au fond des eaux à la petite cuillère du bathyscaphe de la Marine Internationale et me faire remonter au haut de l’affiche du Voyage Tobogganisé. Je ne pourrais plus basculer autrement.  

MALÉDICTION HAÏTIENNE

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

Le tremblement de terre qui a anéanti la capitale haïtienne en janvier 2010 a laissé des traces indélébiles dans les esprits des populations locales et les écrivains indigènes, comme s’ils voulaient exorciser ce qui apparaît comme une fatalité diabolique, plonge leur récit au sein de cette catastrophe pour montrer qu’elle n’est pas la cause de tout, que la fatalité existait avant et qu’elle est le plus fait des hommes que celle de dame nature. Les pulsions telluriques, selon Gary Victor au moins, ressembleraient plus à des secousses de colère de la terre contre un peuple corrompu et malveillant qui n’offre à ses femmes, comme principale monnaie d’échange, que leur corps pour financer leur existence et leur avenir.

 


livre_l_572041.jpgLES IMMORTELLES

Makenzy ORCEL (1983 – ….)

La putain, elle voulait témoigner, elle voulait raconter les prostituées de la Grande-Rue de Port-au-Prince, la petite ; l’écrivain écouterait, écrirait l’histoire, elle, elle paierait, elle paierait avec la seule chose qu’elle possédait son corps. « Editer à compte de sexe ». Elle dit le drame,  « la chose, la chose qu’on ne peut pas nommer, la chose qu’on ne veut pas connaître », comment ses consœurs ont été foudroyées. Elle veut surtout témoigner pour la petite ; cette gamine, à douze ans, a quitté sa mère pour prendre la liberté qu’elle gagnait sur le trottoir ; elle est morte sous les décombres après douze jours de souffrance ; douze ans pour quitter sa mère, douze jours pour quitter ce monde. Les secours sont arrivés trop tard, n’ont pas pu la dégager. La petite, elle aimait les livres, Jacques Stephen Alexis, faisait des rêves prémonitoires, séduisait tous les clients de la rue. Elle était la reine du quartier.

La petite a quitté sa mère pour ne pas devenir, comme elle, l’esclave qu’elle haïssait ; la petite, elle l’a formée pour qu’elle ne se fasse pas roulée – « On est de l’ordre du mirage et de l’insignifiance, ton corps est ton unique instrument, petite » -, pour qu’elle ne soit pas exploitée encore davantage, pour qu’elle garde sa dignité ; les putes ça a toujours existé, ça existera toujours et ça a une fonction, un rôle dans la société, « une ville sans pute est une ville morte ».

Une suite de textes courts, pleins de poésie, au début surtout, « les autres commencent toujours par la prière. Moi je veux qu’on commence par la poésie. Elle aimait la poésie ». Une façon de raconter l’impossible, de dire l’indicible, de mettre des mots sur l’impensable, de matérialiser l’inimaginable mais aussi d’évoquer celles qui ne comptent pas, celles qui ne devraient pas avoir de sentiments ni d’émotions, celles qui subissent sans jamais rien dire. A travers l’histoire des putes foudroyées au cœur du séisme, à travers le drame de la petite souffrant le martyr sous les décombres, quand l’amour et la mort fusionnent dans une même étreinte, c’est toute la tragédie du tremblement de terre d’Haïti que Makenzy Orcel met en scène dans ces bouts de textes que la prostituée rabâche comme pour évacuer un trop plein de douleur. « Tous les mots de mon corps ne sauraient suffire pour dire la douleur de la terre ».

MakenzyOrcel_credits-Aude-Guiraud.jpgMais le drame n’a pas commencé avec « la chose », Le cycle infernal de la prostitution : la fuite pour ne pas subir l’esclavage de l’homme, la liberté illusoire gagnée sur le trottoir, le succès quand la chair est fraîche, la déchéance quand  l’âge avance, est vieux comme le monde haïtien. Quand « la chose » répand l’horreur, La petite, elle a déjà qui quitté sa mère depuis longtemps avec seulement son corps pour gagner sa liberté et sa vie ; et le drame n’est pas mort avec « la chose », l’enfant que la petite a laissé, le trésor qu’il faudra retrouver un jour, ne sera que l’héritier d’une longue suite de drames. Le drame c’est toujours, à Haïti, aujourd’hui, hier, demain, une véritable fatalité que même les dieux vaudous ne savent pas vaincre.

« Mais nous on ne mourra jamais. Nous, les putains de la Grande-Rue. Nous sommes les immortelles ».

 

gary_victor.jpgLE SANG ET LA MER

Gary VICTOR (1958 – ….)

A la frontière du roman réaliste, de la tragédie antique et de la légende mythologique, dans un syncrétisme mal défini entre l’obscurantisme religieux et le vaudou renvoyant aux croyances ancestrales, Gary Victor a écrit, au féminin, un roman sur la misère, la crasse, la putréfaction, l’absence totale d’hygiène, la pauvreté, le dénuement absolu, l’inculture, la prostitution, la corruption, la spoliation, la violence, tout ce qui fait Port-au-Prince actuellement, capitale du premier pays noir à avoir obtenu son indépendance. Une histoire de sexe, fruit béni de l’innocence, seule monnaie d’échange pour cette jeunesse totalement démunie, une histoire de sexe sordide, une histoire de sexe pleine de tendresse, une histoire de sexe débordante de sensualité. Mais, à mon avis, il a d’abord écrit une épopée mythologique dans laquelle la belle déesse noire, courtisée par tous les dieux du pays, est victime de la beauté à laquelle elle n’a pas droit ; mais son frère, tel Poséidon maître des flots vengeurs, détient la puissance des océans capable de venger la déesse outragée. « Que la mer était mon souffle et que mon souffle était la mer, petite sœur ». Une parabole qui pourrait s’adresser au peuple noir, héritier légitime de ce sol, qui devrait lessiver le pays en un grand flot pour faire table rase de tous les pouvoirs illégitimes et corrompus qui sucent le sang du peuple.

Dans un bidonville de Port-au-Prince, Hérodiane, belle indigène à la peau d’ébène, se vide de son sang après un avortement qui a mal tourné. Elle attend,  sans trop y croire, son petit ami aux yeux bleus et à la peau presque blanche que son frère est allé chercher car ils n’ont pas le moindre sou pour payer un médecin, appeler un taxi, ou transporter la jeune fille dans un centre de soin. Le frère a promis à la mère, sur son lit de mort, qu’il veillerait sur sa sœur et il ne veut surtout pas renier son serment. En attendant son sauveur, la fille attend la mort qu’elle sent de plus en plus l’emporter, en se remémorant leur parcours depuis leur arrivée dans la ville après la mort de leurs parents.

Ces deux jeunes gens, nés dans un village de la côte, ont échoué dans ce bidonville accroché à une paroi abrupte de la capitale, après que le père est décédé d’un malaise suite à la spoliation de son lopin par un sénateur véreux et que la mère, rongée par la tuberculose, l’a suivi dans la tombe. Le frère débrouillard, pour tenir son serment et soustraire sa sœur, si belle, à la prostitution, lui paie des études avec son petit commerce mais surtout grâce à ses relations. Si Hérodiane échappe au commerce de ses charmes, le commerce qui est souvent la seule solution possible pour les filles, et parfois les garçons, de subsister sur cette moitié d’ile maudite, elle n’échappe pas à l’amour d’un fils de bonne famille qui lui donnera du plaisir mais ne pourra jamais lui offrir un avenir, elle n’appartient pas à la bonne caste et elle n’est même pas de la bonne couleur.

Gary-Victor.jpgL’écriture de Gary Victor est d’une grande empathie, elle prend le lecteur par la main et l’emmène dans son monde avec douceur et tendresse même si la violence, le cynisme, la douleur et même la cruauté constituent le  quotidien des héros de ce texte. On a parfois l’impression que l’auteur charge un peu trop la barque de ces deux jeunes innocents mais l’histoire nous montre qu’en Haïti, le malheur est toujours plus lourd que ce que l’on peut imaginer. On a l’impression d’évoluer dans la misère la plus crasse, la plus sordide, dans un océan de corruption et de violence et que le pouvoir loin de chercher des solutions à ces maux calamiteux, ne pense qu’à s’enrichir en organisant la misère pour en tirer profit. « Nous plantons de la misère, nous cultivons de la misère et nous récoltons de l’or. »

Cependant, n’oublions pas qu’avant d’être le maître des flots, Poséidon était le détenteur des forces telluriques et qu’il avait la fâcheuse habitude de secouer la terre pour passer ses colères.

MICROBE a 4 x VIN numéros…

… Côte de Blaye, de Castillon, de Buzet et Saint-Véran

3802086461.jpgAu sommaire : Peter Bakowski

Marc Bonetto

Emmanuel Campo

Karim Cornali

Jean-Marc Couvé

Éric Dejaeger

Georges Elliautou

Fabrice Farre

Georges Friedenkraft

Cathy Garcia

Ludovic Joce

Seaborn Jones

Jean Klépal

Dr. Lichic

Lucas Ottin

Raymond Penblanc

Les illustrations sont de Jean-Marc Couvé.

Les abonnés l’ont reçu début novembre.

Les autre peuvent le recevoir, pour la Belgique, au prix modique de 12€ (10 numéros) ou 17 € (pour 10 # et 5 mi(ni)crobes). Pour la France et l’Europe, c’est juste 5 € supplémentaires.

Pour le recevoir, contactez Éric Dejaeger via son blog:

http://courttoujours.hautetfort.com/

Mercredi + Feux du Soir

billamboz.jpegpar Denis Billamboz







Mercredi

 

 

Jour d’aventure

De devanture

 En devanture

 Pour sacrifier à Mercure

Elle se procure

Parures

Et nourritures

Douce sinécure

Joie pure

Rupture

Entre les jours durs

 Où elle doit serrer sa ceinture

 

Bouffée d’air pur

Dans une vie sans fioriture

 

 

 

 

 Feux du soir

 

Elle était belle ?

Je ne sais

Elle était jeune ?

Encore

Elle était sensuelle ?

Peut-être

 

Alors ?

 

Elle souriait

Un sourire tendre

Un sourire vorace

Dévorant les chaires les plus dures

Son œil scintillait

Allumant les cœurs les plus secs

 

Alors ?

 

Elle était belle

Elle était jeune

Elle était sensuelle

J’étais vieux

J’étais amoureux

J’étais amoureux avec les yeux

 

Eh oui Serge

« Il suffirait de presque rien… »

De dix années peut-être en moins

 

 

 

UN REGARD BERBÈRE : un livre de Philippe FUMERY

 P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX







« Berbère » est le beau titre choisi par le poète Fumery (1955) pour évoquer la vie de là-bas, entre pente et ciel. La vie des bergers, des troupeaux, des « montagnes isolées ». Le livre est sans doute un récit de voyage, qui serre les réalités dans une langue sobre et juste.

Le regard du poète cisèle en brefs blasons la vie quotidienne, la nudité des pierres, l’isolement des sentiers, des villages. Il y a là, recueillie, la vie la plus humble et les yeux offrent au lecteur leur pesant de vérité.

Un tout petit livre mais les trente-cinq poèmes valent par leur description âpre d’un monde de granit, de noyers et de dattes.

tu veux te reposer ici

découvre d’où te vient

cette envie

tu veux déposer ton sac

les pierres n’ont aucune attente

 


fumery.jpgBeaucoup de tendresse, de pudeur et d’empathie dans ces poèmes vécus, traversés des cris des enfants et des doigts fileurs des femmes : chaque texte nous fait progresser sur les sentes berbères et avec doigté l’auteur nous signe ses usages. Il se déchausse avant d’entrer, il regarde l’âne « broute(r) le buisson », il dénude notre vision d’un monde presque disparu, entre terre et ciel, dans une humanité terreuse, pastorale et silencieuse.

Une très belle voix, qu’on aimera suivre et réentendre.

 

 

Philippe Fumery, Berbère, L’Arbre à paroles, 2013, 44 p., 6 €.

Pour commander Berbère sur le site de L’Arbre à Paroles:

http://maisondelapoesie.com/index.php?page=berbere—philippe-fumery

LES MOTS PELÉS (20): Prix littéraires et autres défections automnales

C’est la saison des prix et des livres morts.

 

 

Le prix littéraire vola longtemps, longtemps. Avant de se poser sur un livre qui n’en avait pas demandé autant. (d’après C.E. Gadda)



Il y a des écrivains qui pourrissent la vie des lecteurs. Il y en a d’autres qui nourrissent la vie des jurés de prix littéraires. C’est parfois les mêmes.



Les écrivaines de prose dure ne supportent généralement pas la légèreté des poétesses en vers. Moi, ça m’est égal du moment qu’elles donnent livres courts à mes dé-lires.



Ma mère met du temps à enregistrer les nouvelles. Ainsi elle ne sait pas que j’ai reçu le Nobel et vient seulement de me féliciter pour la réception du Prix du Premier roman.

 

 

Je ne mets jamais la photo de maman en 4ème de couverture de mes livres : « On dirait que tu as honte de ta mère ! » m’a-t-elle reproché.


 

Mon père et ma mère n’avaient que mon prénom sur leurs livres: j’ai été un enfant broché.



Ce poète périclite, il se met tout doucement à écrire des romans.

 

  

On ne tond pas les mots des romans moutons pour faire l’hiver des pull en vers.  

 

 

Ce libraire vend aussi ses livres au détail. Et pas seulement de la poésie. On peut ainsi se procurer les bonnes feuilles de Gavalda ou de Coelho, à suçoter pendant un match de foot en couleurs commenté au Black par Stéphane Pauwels, l’écoute d’un album francegallien de Jenifer ou une émission facile à chanter du Sébastien de Cyril Hanouna.

 

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A chaque rentrée de livres, ce libraire fait son Jean-Edern, il balance un bon tiers de la production par-dessus l’épaule. Pour le reste, il s’en sert comme de papier à tout faire, se contentant de vendre les classiques de l’année précédente, ceux qui ont résisté à tous ses besoins.



Au changement d’heure d’octobre, ce lecteur infatigable lit un livre de plus.

 

 

Ma mère a écrit ses mémoires dans lesquels son éditeur de fils est tourné en ridicule. Je fais actuellement pression sur mon comité de lecture afin qu’il refuse le manuscrit.



Quand il promène sa flemme, cet auteur à la traîne tient sa prose à la laisse de peur qu’elle ne coure après un vers.



Nouvelle volée de bois vert à l’Académie française : les Immortels font brûler dans un feu ouvert leurs chefs d’œuvre. Des flammes infinies s’élèvent de l’autodafé.



Ce préfacier incertain demande toujours à un autre écrivain de préfacer ses préfaces.

 

 

Cet écrivain bipolaire alterne chapitre survolté et chapitre angoissé. Il écrit des romans fous.



Bien que cet écrivain supprima toutes les virgules de son texte pour en accélérer la lecture cela n’augmenta pas d’une unité le nombre de ses paresseux lecteurs.


 

Ce romancier trop complaisant se laisse toujours dicter sa conduite de l’intrigue par ses personnages qui le conduisent toujours dans des impasses parce que ce sont des cons

 

 

Chaque jour cet écrivain prend l’avion, deux trains, un métro et un quad pour être à l’heure à l’écriture de son roman.



Exceptionnellement cette année le prix Gong cool n’a pas été attribué à un auteur de haïkus mais à un romancier de Fukushima arrêté dans son développement. 


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Benjamin PÉRET (1899 – 1959)

BenjaminPeret_small.jpg« Benjamin Péret représentait pour moi le poète surréaliste, par excellence : liberté totale d’une inspiration limpide, coulant de source, sans aucun effort culturel et recréant tout aussitôt un autre monde. En 1929, avec Dali, nous lisions à haute voix quelques poèmes du Grand jeu et parfois nous tombions par terre de rire… Péret était un surréaliste à l’état naturel, pur de toute compromission. » Luis Bunuel



CHOIX DE POÈMES

JÉSUS DISAIT A SA BELLE-SŒUR

Nous avons fait le fumier

pour les fumières

l’évangile pour le crottin

et le malin pour la mâtine

En ce temps-là

la terre avait la forme d’un sabot de cheval

et le reste était à l’avenant

Les tapis précieux

 paraient les arbres les plus nobles

 et les maisons antiques

 tourbillonnaient dans le soleil et la pluie

 Alors une dame passa

 et découvrit son ventre

 

LE LANGAGE DES SAINTS

Il est venu

il a pissé

Comme il était seul

il est parti

mais il reviendra

l’œil dans la main

l’œil dans le ventre

et sentira

l’ail les aulx

Toujours seul

il mangera les asperges bleues des cérémonies officielles

 

LES JEUNES FILLES TORTURÉES

Près d’une maison de soleil et de cheveux blancs

une forêt se découvre des facultés de tendresse

et un esprit sceptique

Où est le voyageur demande-t-elle

Le voyageur forêt se demande de quoi demain sera fait

Il est malade et nu

Il demande des pastilles et on lui apporte des herbes folles

Il est célèbre comme la mécanique

Il demande son chien

et c’est un assassin qui vient venger une offense

La main de l’un est sur l’épaule de l’autre

C’est ici qu’intervient l’angoisse une très belle femme en

manteau de vison

Est-elle nue sous son manteau

Est-elle belle sous son manteau

Est-elle voluptueuse sous son manteau

Oui oui oui et oui

Elle est tout ce que vous voudrez

elle est le plaisir tout le plaisir l’unique plaisir

celui que les enfants attendent au bord de la forêt

celui que la forêt attend auprès de la maison

 

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LES ODEURS DE L’AMOUR

 S’il est un plaisir

c’est bien celui de faire l’amour

le corps entouré de ficelles

les yeux clos par des lames de rasoir

Elle s’avance comme un lampion

Son regard la précède et prépare le terrain

Les mouches expirent comme un beau soir

Une banque fait faillite

entraînant une guerre d’ongles et de dents

Ses mains bouleversent l’omelette du ciel

foudroient le vol désespéré des chouettes

et descendent un dieu de son perchoir

Elle s’avance la bien-aimée aux seins de citron

Ses pieds s’égarent sur les toits

Quelle automobile folle

monte du fond de sa poitrine

Vire débouche et plonge

comme un monstre marin

C’est l’instant qu’ont choisi les végétaux

pour sortir de l’orbite du sol

Ils montent comme une acclamation

Les sens-tu les sens-tu

maintenant que la fraîcheur

dissout tes os et tes cheveux

Et ne sens-tu pas aussi que cette plante magique

donne à tes yeux un regard de main

sanglante

épanouie

Je sais que le soleil

lointaine poussière

éclate comme un fruit mûr

si tes reins roulent et tanguent

dans la tempête que tu désires

Mais qu’importe à nos initiales confondues

le glissement souterrain des existences imperceptibles

il est midi

 

 

LA LUMIÈRE DANS LE SOLEIL

La petite nudité s’ennuie

dans son mil bateau roux

Elle s’allonge comme la mer

comme ses cheveux

Elle demande à la pluie et au beau temps

une ramure de scies

et une corde d’évangile

avec de grandes chandelles de maisons

Elle est si jeunesse et si beauté

que la suie grande coquine

s’approche d’elle avec ses mains de cygne

nettoyées par l’alcool et les vents

Mais la pluie sourit au beau temps

qui caresse les poils des montagnes

et tous deux s’entendent pour chasser les vallées

qui vivent de feuilles et de poussière

de pierres et de bâtons

 

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MES DERNIERS MALHEURS

 À Yves Tanguy

270 Les bouleaux sont usés par les miroirs

441 Le jeune pape allume un cierge et se dévêt

905 Combien sont morts sur des charniers plus doux

1097 Les yeux du plus fort

emportés par le dernier orage

1371 Les vieux ont peut-être interdit aux jeunes

de gagner le désert

1436 Premier souvenir des femmes enceintes

1525 Le pied sommeille dans un bocal d’airain

1668 Le CŒUR dépouillé jusqu’à l’aorte

se déplace de l’est à l’ouest

1793 Une carte regarde et attend

Les dés

1800 Vernir il s’agit bien d’autre chose

1845 Caresser le menton et laver les seins

1870 Il neige dans l’estomac du diable

1900 Les enfants des invalides

ont fait tailler leur barbe

1914 Vous trouverez du pétrole qui ne sera pas pour vous

1922 On brûle le bottin place de l’Opéra

 

 26 POINTS A PRÉCISER

À André Masson

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LE CARRÉ DE L’HYPOTÉNUSE

Première fleur du marronnier qui s’élève comme un œuf

dans la tête des hommes de métal

dur comme une jetée

quand

dans la pluie d’encre qui me transperce de miroirs

tes yeux magiques comme un arbre égorgé

crient sur tous les tons

Je suis Rosa

je t’aime comme la fougère d’autrefois aime la pierre qui l’a

faite équation

je t’aime à tour de bras

je t’aime comme un poêle rouge dans une caverne

Que ta robe de fil de fer barbelé

me déchire avec un grand bruit de vaisselle tombant dans

l’escalier

je t’aime comme une oreille emportée par le vent

qui siffle Attends

Attends que le fer à repasser ait brûlé la chemise de rosée

pour y faire fleurir le reflet du cristal caché dans un tiroir

attends que la bulle de savon

après avoir crevé comme un tzar des taupes

qui ne couvriront jamais les épaules aimées

renaisse dans la poussière assassinée par le soleil devenu bleu

et que je guette par le trou de la serrure

velue

gelée

de la prison de lichens polaires où tu m’as enfermé

attends fils du sel

attends vin de falaise qui vient d’écraser un patronage

attends viscère de phosphore qui ne songe qu’aux incendies

de forêts

attends

J’attends

 


VIRGULE

Matin et soir les enfants édentés tordent la chevelure

qui les habille d’un court-circuit


Matin et soir leur mère pèle ses seins

avec un archet qui ne tourne pas dans la serrure

 

Matin et soir le père met sa moustache dans le placard

pour voir si se métamorphosent les vers à soie

 

 Matin et soir le canari sort de son plumage

et va chercher le journal pour allumer le feu

 

Mais jamais le chien ne brise la vaisselle qu’il déteste

pour appeler les pompiers occupés à tisser de grands éventails

 en barbe de soleil levant

 

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ALLO

Mon avion en flammes mon château inondé de vin du Rhin

mon ghetto d’iris noirs mon oreille de cristal

mon rocher dévalant la falaise pour écraser le garde-champêtre

mon escargot d’opale mon moustique d’air

mon édredon de paradisiers ma chevelure d’écume noire

mon tombeau éclaté ma pluie de sauterelles rouges

mon île volante mon raisin de turquoise

ma collision d’autos folles et prudentes ma plate-bande

sauvage

mon pistil de pissenlit projeté dans mon œil

mon oignon de tulipe dans le cerveau

ma gazelle égarée dans un cinéma des boulevards

ma cassette de soleil mon fruit de volcan

mon rire d’étang caché où vont se noyer les prophètes

distraits

mon inondation de cassis mon papillon de morille

ma cascade bleue comme une lame de fond qui fait le

printemps

mon revolver de corail dont la bouche m’attire comme l’œil

d’un puits

scintillant

glacé comme le miroir où tu contemples la fuite des oiseaux

mouches de ton regard

perdu dans une exposition de blanc encadrée de momies

je t’aime


Pierre Brasseur interprète Allo

http://www.benjamin-peret.org/extraits-de-loeuvre/10/31-je-sublime-1936.html


Tous les poèmes sont extraits du Grand Jeu (1928) exceptés Allo et Le carré de l’hypoténuse qui sont tirés de Je sublime (1936)


LES ROUILLES ENCAGÉES
(1928) 

« En 1928, il écrit un ouvrage à l’érotisme cru et au titre basé sur une contrepèterie, Les Rouilles encagées, qui va être saisi à plusieurs reprises et définitivement autorisé dans les années 1975. »

Lire les textes =) http://melusine.univ-paris3.fr/Peret/Les%20rouillles.htm

 

images?q=tbn:ANd9GcSEyymNp2a3AuzrdsG7U9q90lbE8fh_KSXGHTMsku8cDwcqCGUULIENS UTILES 

Les poésies complètes de Benjamin PÉRET

http://melusine.univ-paris3.fr/Peret/Peret_Poesies-completes.htm

Benjamin PÉRET sur La pierre et le sel

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/09/les-po%C3%A8tes-surr%C3%A9alistes-benjamin-p%C3%A9ret.html

L’association des amis de Benjamin PÉRET

http://www.benjamin-peret.org/

André Breton lit 2 poèmes de PÉRET

http://www.benjamin-peret.org/bibliotheque-sonore/333-andre-breton-lit-deux-poemes-de-benjamin-peret.html

Benjamin PÉRET, au lendemain de la guerre, s’exprime à propos de Sartre, de la poésie de la résistance…

SPIRALES URBAINES de Carine-Laure DESGUIN (éd. Chloé des Lys)

spirales-urbaines.jpgLiberté de la poésie

Métissée et généreuse, musicale et colorée (musicolore, écrirait-elle),  la poésie de Carine-Laure Desguin utilise toutes les ressources du langage et du savoir (même si c’est pour s’en moquer) pour parler des humains et des lieux où ils vivent, notamment dans les « tissus des villes » qui renferment un « patchwork de rues et de ruelles », comme Charleroi, visité par Rimbaud, à qui elle consacre plusieurs poèmes.  

Elle emprunte aux éléments du cosmos pour décrire les autres, à la course des étoiles pour dessiner leur géométrie intérieure.

Même au sol, sans abri, exilés, oubliés de l’histoire officielle du capitalisme, ses personnages regardent vers le ciel où sont les astres, la lumière. L’aventure est là-haut, se dit l’homme barbu… d’un de ses plus beaux poèmes (Enroulé tout autour). Elle est tournée vers le haut, ce qui élève hommes et femmes, et non ce qui les rabaisse, les maintient à terre, prisonniers de leur condition…

Même si sa poésie décolle, en feux d’artifice d’images nombreuses, elle ne quitte pas le terrain narratif et le champ musical. Comme si les rimes et le récit lui permettaient ses envolées littéraires.

Elle aime à court-circuiter son propos, ne pas s’embarrasser de vocables inutiles, en ponctuant ses poèmes de néologismes, souvent des substantifs transformés en forme verbales conjuguées ou participes présents car la matière est énergie, le nom riche d’action. Exemples à l’envi : kayakaient, carabossait, kiosquant, horlogea, clochetta, wagonner, oreillant

Ce sont ses jeux à t’aime avec la langue.

Accessoirement elle parle d’elle, jamais directement : il faut deviner les biographèmes  derrière certaines métaphores. Elle « cherche le chemin » (Les vérités se déshabillent), l’or du temps, dirait Breton, (ou du tendre) dans le creuset des images qui agissent comme une baguette magique, ou de sourcier, pour atteindre la source de son être. Elle devient alors, selon la célèbre formule de Nietzsche, ce qu’elle est. Quête, au fond, de tout poète véritable.

Carine-Laure a retenu la phrase de Lautréamont sur la rencontre fortuite (sur une table de dissection) d’une machine à coudre et d’un parapluie. Elle, développe la rencontre de la nacelle et du cerf volant ou celle de la tige et de l’ascenseur, fable dans laquelle on comprend que le béton l’inspire autant que la flore, que les spirales urbaines sont le reflet des hélices végétales.

Plusieurs textes résistent, et c’est salutaire en manière de poésie, aux tentatives d’en percer le mystère. Parce que peut-être ils touchent à ce qui motive son écriture, son existence. Ainsi ceux mettant en scène ce tampon indocile, ce guerrier des aiguilles conduisant, à travers un parcours solaire, aux éclectiques libertés.

Le recueil est fait de six sections d’une dizaine de poèmes chacun : Les oiseaux des villes – Transit – Les éclectiques libertés – Sans jamais se le dire – Les équinoxes flamboyantes – Grand les fenêtres

C’est le livre d’une guerrière du quotidien qui a pris ses quartiers sur les hauteurs d’une ville d’où elle lance ses flèches verbales en direction des assiégeants, des ennemis de tous bords, et distribue aux assiégés ses ballons d’oxygène en forme de respiration poétique. De mots chlorophyllés.

Le sujet est libre et ces vers sont là

Ils appellent il résonnent et raisonnent encore

Appellent au secours pour que ces gens-là

Respirent la vie pour chasser la mort

 (Les oubliés, C.-L. Desguin)

 

Éric Allard

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Le blog de Carine-Laure DESGUIN:

http://carinelauredesguin.over-blog.com/

Le site de Chloé des Lys (pour commander l’ouvrage)

http://www.editionschloedeslys.be/