Vendredi + Echec: 2 textes de Denis Billamboz

Vendredi

 

Ouf il est advenu

Le jour où elle est venue

Ma Vénus

 

Viens mon amour

C’est le grand jour

On va faire un tour

 

Larguer les amarres

Dans un bar

Pour chasser le cafard

 

Et dans les draps

On s’aimera

Comme à l’opéra

 

En une nuit infernale

Ma Bacchanale

 

 

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Echecs… Echec

 

Noir et Blanc

Blanc et Noir

Tour d’argent

Tour d’ivoire

Fou l’amant

Fou l’espoir

Chevalier blanc

Prince Noir

Roi du néant

Dame en noire

 

Noir sur blanc

Blanc sur noir

Ecran blanc

Nuit noire

Verre de blanc

Misère noire

Zweig Stefan

Echecs aux noirs

Echec aux blancs

 

Trou noir

Linceul blanc

 

 

Denis BILLAMBOZ

Vladimir NABOKOV à APOSTROPHES le 30 mai 1975

Date: 30 mai 1975

Heure: Vers 21 h 45 

Durée de l’émission: 1h 01 min 35 

Particularités de cette émission: « Un an avant la mort de Vladimir Nabokov, Bernard Pivot le reçoit sur son plateau. Il l’a rencontré quelques temps avant en Suisse, assez hardi pour lui demander une interview alors que tout le monde lui expliquait que l’auteur de Lolita n’en donnait plus du tout. Nabokov a donc accepté, mais à une condition secrète: toutes les questions lui auront été posées par avance, par écrit, et toutes les réponses qu’il fera auront été rédigées par lui: il ne fera que les lire en direct. Il cache ses fiches, et fait semblant de chercher l’inspiration, de temps à autres, avec une feinte hésitation.

Pivot prétend aussi lui verser du thé, alors qu’il lui sert de l’alcool, lui demandant régulièrement: «un peu de thé Monsieur Nabokov?» Parce qu’une heure sans alcool était un peu trop à supporter pour l’écrivain. »

Résumé de l’émission (sur le site de l’INA):

Emission spéciale consacrée à Vladimir NABOKOV à l’occasion de la sortie de son dernier roman « Ada ou l’ardeur » (Editions Fayard).

Vladimir NABOKOV, qui s’exprime en français, évoque sa vie, la Russie, son goût pour les langues et sa carrière d’écrivain.  

Gilles LAPOUGE retrace l’oeuvre de NABOKOV : « Lolita » est l’oeuvre la plus célèbre, « La défense Loujine », « Pnine », « La chambre obscure », « autres rivages ».

NABOKOV parle de ses origines assez cosmopolites, il est né en Russie, avait une grand-mère allemande, passait ses vacances d’été en France. Il décrit les paysages de Saint Petersbourg où il a vécu avant la révolution russe. Sa langue reste le russe mais il ne regrette pas « sa métamorphose américaine » et la syntaxe de la langue française ne lui permet pas certaines libertés qu’il prend avec le russe ou l’anglais. Il parle de son apprentissage du français, à 12 ans il connaissait les poètes français, cite VERLAINE. Après des études à Cambridge, il a commencé l’écriture de nouvelles, à Paris et à Berlin entre 1922 et 1939. Il a écrit 10 romans en russe entre 1925 et 1940, 8 romans en anglais. En 1940 il est parti en Amérique où il a enseigné la littérature russe. – Il donne sa définition du roman : c’est avant tout une excellente histoire. Ses meilleurs romans ont plusieurs histoires qui s’entrelacent.

NABOKOV parle de « Lolita », du succès de livre. L’aspect physique et l’âge de la nymphette ont été modifiés par des illustrations dans certaines publications. – Gilles LAPOUGE parle du dernier roman de NABOKOV, « Ada ou l’ardeur ». NABOKOV parle du personnage d’Ada. On retrouve dans « Ada » le goût de NABOKOV pour les papillons. Extrait d’un reportage en noir et blanc de Daniel COSTELLE montrant NABOKOV en 1967 chassant les papillons. NABOKOV parle de la nature, de l’utilité de la protection des espèces rares, des papillons. NABOKOV parle également du jeu d’échecs, des grands joueurs d’échecs comme RUBINSTEIN. NABOKOV n’aime pas les écrivains engagés. Il parle de FREUD, dont il trouve les livres comiques. Il n’aime pas FAULKNER.


 

Retranscription intégrale de l’entretien:

http://alain-andreu.over-blog.com/article-interview-nabokov-pivot-1975-77536742.html


Vladimir Nabokov (1899 -1977) 

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Du côté de Castel Rock : Le talent du dernier PRIX NOBEL

P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

 






cote-castle-rock-L-1.jpegAlice Munro, nouvelliste canadienne anglophone, née en 1931, propose dans ce recueil « Du côté de Castel Rock », une véritable radiographie d’une famille écossaise arrivée en terre canadienne. Une dizaine de nouvelles plongent dans le passé de sa famille. Chronologiquement, A. Munro analyse les conditions de départ et d’arrivée des premiers membres de sa famille. Le voyage en bateau donne lieu à des épisodes hauts en couleurs.

Le regard de l’auteur scrute dans le fouillis du passé, remue des carnets de route, réveille la mémoire des anciens.

C’est une observation quasi neutre, comme si la nouvelliste voulait échapper au reproche de trop embellir la réalité. La traversée comme l’installation au pays nouveau connaissent des aléas et l’époque n’est pas tendre avec les immigrants. L’étude est quasi ethnographique, relatant des usages, replongeant le lecteur dans des périodes âpres du XIXe siècle. La maladie, la pauvreté sont de la partie.

Plus on se rapproche des nouvelles générations, plus la plume se fait familière, sinon attendrie.

Les épisodes qui évoquent les parents et l’auteur elle-même montrent à quel point une société rurale (élevage de renards, petites exploitations agricoles) peut changer, le temps d’une seule génération et l’auteur, avec beaucoup de sagacité et de tendresse, rappelle la vie étroite de ses parents, les  conditions difficiles et ses expériences d’adolescente un peu égarée dans les campagnes canadiennes.

Le souffle du « Chez nous » traverse ces histoires, certes le moins du monde originales par les aventures, mais prenantes, quotidiennes, hyperréalistes aussi.

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Le talent de Munro éclate dans les atmosphères recluses de province, dans l’exposition des métiers et des usages.

On est au Canada, on suit, au fil du temps, les allées et venues de Munro, pour retrouver les figures attendries de son village natal.

Je comprends très bien le choix des académiciens suédois : ils ont saisi un regard unique, qui ne se paie pas de mots, qui décrit avec justesse un monde, le monde près de muer une fois de plus. On se reconnaîtra sans problème dans ces nouvelles qui photographient une part de l’histoire familiale d’un auteur doué pour parler des siens, sans mélo, sans afféterie, avec une grâce narrative et stylistique.

Alice Munro, Du côté de Castel Rock, Ed. de l’Olivier, 2009, 344p.

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Jeudi + Ajar: 2 textes de Denis Billamboz

Jeudi

 

 

Jour austère

Goût amère

Ambiance délétère

 

La dernière fête est loin

La prochaine fête est loin

 

Implore Jupiter

Vénère

Déméter

 

Pour que le temps

File comme le vent

 

Et qu’il soit à travers

Ce jour de misère

Déjà le jour hier

 

Apporte demain

 

A portée de main

 

 

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Ajar

 

 

J’avais du temps devant moi

Au hasard

J’ai pris Ajar

Il avait la vie devant soi

 

J’ai cueilli Ajar

J’ai lu Gary

J’ai souri

Juste par égard

 

Roublard

J’avais compris

Romain avait écrit

Emile était simple vantard

 

Romain Ajar

Ou Emile Gary

C’est le même prix

 

Le talent n’est pas hasard

 

Denis BILLAMBOZ


Toboggan Airlines

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Depuis quelques glissades, je ne voyage plus qu’avec Toboggan Airlines.

Je débute ma visite de l’Afrique par le Kilimandjaro pour descendre via le fleuve Congo jusqu’au littoral gabonais d’où je me déverse dans le Golfe de Guinée.

Ou bien je m’élance de l’Himalaya  en dévalant vers l’Inde en direction de la Mer de Chine.

En Europe, je pars du haut du Mont Blanc, je descends vers la Vallée du Pô où je méandre vers la Mer Adriatique…

En Amérique du Sud, je commence mon périple dans les Andes péruviennes à la source du fleuve Amazone que je longe imperturbablement jusqu’à la Côte Atlantique Nord du Brésil.
Pour me rendre à mes différents lieux d’embarquement, j’utilise les lignes traditionnelles de téléphérique qui me hissent aux plus hauts sommets du monde.

Sans bagage et sans casse-route, je suis toujours sur le cul. J’avale ce que j’attrape dans les grands arbres ou sur les plates-formes nuageuses, comme aux manège de mon enfance. Je dévale en criant beaucoup, un peu, de joie, et, beaucoup, de frayeur et, parfois, de colère contre les compagnies aériennes, quand je traverse des  zones de basses pentes où je dois me pousser des mains pour avancer.

Mais, en général, je voyage comme dans un fauteuil. Pas le temps de regarder par les hublots tant le paysage file. J’apprécie tout particulièrement le passage du point d’inflexion, quand les courbes s’inversent. J’aboutis toujours dans la mer, indifféremment dans un grand splash producteur d’une belle gerbe liquide. 

Puis il faut me récupérer au fond des eaux à la petite cuillère du bathyscaphe de la Marine Internationale et me faire remonter au haut de l’affiche du Voyage Tobogganisé. Je ne pourrais plus basculer autrement.  

MALÉDICTION HAÏTIENNE

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

Le tremblement de terre qui a anéanti la capitale haïtienne en janvier 2010 a laissé des traces indélébiles dans les esprits des populations locales et les écrivains indigènes, comme s’ils voulaient exorciser ce qui apparaît comme une fatalité diabolique, plonge leur récit au sein de cette catastrophe pour montrer qu’elle n’est pas la cause de tout, que la fatalité existait avant et qu’elle est le plus fait des hommes que celle de dame nature. Les pulsions telluriques, selon Gary Victor au moins, ressembleraient plus à des secousses de colère de la terre contre un peuple corrompu et malveillant qui n’offre à ses femmes, comme principale monnaie d’échange, que leur corps pour financer leur existence et leur avenir.

 


livre_l_572041.jpgLES IMMORTELLES

Makenzy ORCEL (1983 – ….)

La putain, elle voulait témoigner, elle voulait raconter les prostituées de la Grande-Rue de Port-au-Prince, la petite ; l’écrivain écouterait, écrirait l’histoire, elle, elle paierait, elle paierait avec la seule chose qu’elle possédait son corps. « Editer à compte de sexe ». Elle dit le drame,  « la chose, la chose qu’on ne peut pas nommer, la chose qu’on ne veut pas connaître », comment ses consœurs ont été foudroyées. Elle veut surtout témoigner pour la petite ; cette gamine, à douze ans, a quitté sa mère pour prendre la liberté qu’elle gagnait sur le trottoir ; elle est morte sous les décombres après douze jours de souffrance ; douze ans pour quitter sa mère, douze jours pour quitter ce monde. Les secours sont arrivés trop tard, n’ont pas pu la dégager. La petite, elle aimait les livres, Jacques Stephen Alexis, faisait des rêves prémonitoires, séduisait tous les clients de la rue. Elle était la reine du quartier.

La petite a quitté sa mère pour ne pas devenir, comme elle, l’esclave qu’elle haïssait ; la petite, elle l’a formée pour qu’elle ne se fasse pas roulée – « On est de l’ordre du mirage et de l’insignifiance, ton corps est ton unique instrument, petite » -, pour qu’elle ne soit pas exploitée encore davantage, pour qu’elle garde sa dignité ; les putes ça a toujours existé, ça existera toujours et ça a une fonction, un rôle dans la société, « une ville sans pute est une ville morte ».

Une suite de textes courts, pleins de poésie, au début surtout, « les autres commencent toujours par la prière. Moi je veux qu’on commence par la poésie. Elle aimait la poésie ». Une façon de raconter l’impossible, de dire l’indicible, de mettre des mots sur l’impensable, de matérialiser l’inimaginable mais aussi d’évoquer celles qui ne comptent pas, celles qui ne devraient pas avoir de sentiments ni d’émotions, celles qui subissent sans jamais rien dire. A travers l’histoire des putes foudroyées au cœur du séisme, à travers le drame de la petite souffrant le martyr sous les décombres, quand l’amour et la mort fusionnent dans une même étreinte, c’est toute la tragédie du tremblement de terre d’Haïti que Makenzy Orcel met en scène dans ces bouts de textes que la prostituée rabâche comme pour évacuer un trop plein de douleur. « Tous les mots de mon corps ne sauraient suffire pour dire la douleur de la terre ».

MakenzyOrcel_credits-Aude-Guiraud.jpgMais le drame n’a pas commencé avec « la chose », Le cycle infernal de la prostitution : la fuite pour ne pas subir l’esclavage de l’homme, la liberté illusoire gagnée sur le trottoir, le succès quand la chair est fraîche, la déchéance quand  l’âge avance, est vieux comme le monde haïtien. Quand « la chose » répand l’horreur, La petite, elle a déjà qui quitté sa mère depuis longtemps avec seulement son corps pour gagner sa liberté et sa vie ; et le drame n’est pas mort avec « la chose », l’enfant que la petite a laissé, le trésor qu’il faudra retrouver un jour, ne sera que l’héritier d’une longue suite de drames. Le drame c’est toujours, à Haïti, aujourd’hui, hier, demain, une véritable fatalité que même les dieux vaudous ne savent pas vaincre.

« Mais nous on ne mourra jamais. Nous, les putains de la Grande-Rue. Nous sommes les immortelles ».

 

gary_victor.jpgLE SANG ET LA MER

Gary VICTOR (1958 – ….)

A la frontière du roman réaliste, de la tragédie antique et de la légende mythologique, dans un syncrétisme mal défini entre l’obscurantisme religieux et le vaudou renvoyant aux croyances ancestrales, Gary Victor a écrit, au féminin, un roman sur la misère, la crasse, la putréfaction, l’absence totale d’hygiène, la pauvreté, le dénuement absolu, l’inculture, la prostitution, la corruption, la spoliation, la violence, tout ce qui fait Port-au-Prince actuellement, capitale du premier pays noir à avoir obtenu son indépendance. Une histoire de sexe, fruit béni de l’innocence, seule monnaie d’échange pour cette jeunesse totalement démunie, une histoire de sexe sordide, une histoire de sexe pleine de tendresse, une histoire de sexe débordante de sensualité. Mais, à mon avis, il a d’abord écrit une épopée mythologique dans laquelle la belle déesse noire, courtisée par tous les dieux du pays, est victime de la beauté à laquelle elle n’a pas droit ; mais son frère, tel Poséidon maître des flots vengeurs, détient la puissance des océans capable de venger la déesse outragée. « Que la mer était mon souffle et que mon souffle était la mer, petite sœur ». Une parabole qui pourrait s’adresser au peuple noir, héritier légitime de ce sol, qui devrait lessiver le pays en un grand flot pour faire table rase de tous les pouvoirs illégitimes et corrompus qui sucent le sang du peuple.

Dans un bidonville de Port-au-Prince, Hérodiane, belle indigène à la peau d’ébène, se vide de son sang après un avortement qui a mal tourné. Elle attend,  sans trop y croire, son petit ami aux yeux bleus et à la peau presque blanche que son frère est allé chercher car ils n’ont pas le moindre sou pour payer un médecin, appeler un taxi, ou transporter la jeune fille dans un centre de soin. Le frère a promis à la mère, sur son lit de mort, qu’il veillerait sur sa sœur et il ne veut surtout pas renier son serment. En attendant son sauveur, la fille attend la mort qu’elle sent de plus en plus l’emporter, en se remémorant leur parcours depuis leur arrivée dans la ville après la mort de leurs parents.

Ces deux jeunes gens, nés dans un village de la côte, ont échoué dans ce bidonville accroché à une paroi abrupte de la capitale, après que le père est décédé d’un malaise suite à la spoliation de son lopin par un sénateur véreux et que la mère, rongée par la tuberculose, l’a suivi dans la tombe. Le frère débrouillard, pour tenir son serment et soustraire sa sœur, si belle, à la prostitution, lui paie des études avec son petit commerce mais surtout grâce à ses relations. Si Hérodiane échappe au commerce de ses charmes, le commerce qui est souvent la seule solution possible pour les filles, et parfois les garçons, de subsister sur cette moitié d’ile maudite, elle n’échappe pas à l’amour d’un fils de bonne famille qui lui donnera du plaisir mais ne pourra jamais lui offrir un avenir, elle n’appartient pas à la bonne caste et elle n’est même pas de la bonne couleur.

Gary-Victor.jpgL’écriture de Gary Victor est d’une grande empathie, elle prend le lecteur par la main et l’emmène dans son monde avec douceur et tendresse même si la violence, le cynisme, la douleur et même la cruauté constituent le  quotidien des héros de ce texte. On a parfois l’impression que l’auteur charge un peu trop la barque de ces deux jeunes innocents mais l’histoire nous montre qu’en Haïti, le malheur est toujours plus lourd que ce que l’on peut imaginer. On a l’impression d’évoluer dans la misère la plus crasse, la plus sordide, dans un océan de corruption et de violence et que le pouvoir loin de chercher des solutions à ces maux calamiteux, ne pense qu’à s’enrichir en organisant la misère pour en tirer profit. « Nous plantons de la misère, nous cultivons de la misère et nous récoltons de l’or. »

Cependant, n’oublions pas qu’avant d’être le maître des flots, Poséidon était le détenteur des forces telluriques et qu’il avait la fâcheuse habitude de secouer la terre pour passer ses colères.