Jeu mortel

 

6080.jpgCe comédien au chômage se proposait de rejouer la mort des gens. Plutôt que d’attendre un hypothétique rôle dans une tragédie, son genre préféré, il se fit payer pour figurer l’action du trépas.

Rejouer l’homme ou la femme à l’agonie coûtait peu à la famille ; celle-ci prenait place sur des chaises de cuisine ou de jardin face au lit du gisant. Les représentations en extérieur  étaient données sur les endroits mêmes où la mort s’était produite.

Pour les accidents spectaculaires (de voitures, de chemin de fer, d’avion…), il sous-traitait la partie animée à une société employée pour les films d’action, cascades comprises. Les proches étaient installés sur des tribunes pour assister au tournage de la scène finale. Et la production leur distribuait après coup un film tout monté, avec gros plans sur les derniers instants, le râle final de l’ami, du parent – qu’ils pouvaient revoir à loisir.

L’affaire marcha si bien que notre acteur de rôles funestes fut connu de l’industrie du spectacle et bientôt convié à jouer les grands mourants du répertoire dramatique: Don Juan, Juliette, Agamemnon, Agrippine, César, Antigone, et j’en trépasse.

Sur scène, il ne fut pas si bon que lorsqu’il se produisait devant un parterre de profanes, rendus sensibles à son interprétation par le fait de leur rapport au défunt. Face à un public d’amateurs, son jeu présentait des failles. Il en prit ombrage, déprima tant et tant qu’un jour il se passa la corde au cou. Sans spectateur pour assister à son dernier acte. Son premier assistant proposa à ses proches de reproduire sa mort en assurant ainsi la reprise la société commerciale de théâtre funèbre. 

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Trois recueils de Philippe LEUCKX

Leuckx-quelques-mains.jpgQUELQUES MAINS DE POÈMES (éd. de l’Arbre à Paroles)

Coeur et biens

Philippe Leuckx écrit près du cœur  (Les bergers du fleuve / Ont des lèvres / Près du cœur) puisqu’il faut parler bas. Il s’agira de prêter l’oreille au propos d’un vigile de l’âme, qui va rendre compte d’un retour sur soi-même sans mettre à l’écart le monde. Faire la part des choses et des êtres tout en visant à l’essentiel, souvent ombragé.

Il va d’abord s’agir de désembrumer, d’appeler le jour à la rescousse de la nuit et de ses prolongements ombreux. De faire la lumière, pour voir plus clair et plus loin (« On va pêcher les  lumières avec peu de mots »). Sonner le rappel de tous les sens pour retrouver sans doute « l’ampleur des choses à aimer ».

Travail risqué dans une époque qui a soif de sensationnel, de romanesque et de vitesse, de prêt-à-voir et à-entendre. Alors que le poète Leuckx use de mains de mots, habilement combinées, pour nommer au plus juste ce qu’on ne distingue plus à force de confusion.

La rue, très présente, figure certainement l’enfance, le retour à l’innosens. Elle est reliée à la mer, comme le fleuve, autre vocable leuckxien. C’est aussi le lieu, on le devine, des premières blessures mais de celles qu’on peut encore cicatriser, car récentes, qui ne deviendront plaies que par accumulation de « mauvais temps », d’insensibilité. 

Car, si, chez Claudel, l’œil écoute, chez Leuckx, on peut dire que le temps voit, qu’il a vocation à toucher. Mais il nous revient toutefois de l’ouvrir et de le fermer telle une fenêtre (« Je ferme / Les paupières du temps »).

Le visage doit, pour être vu pleinement, se singulariser de la masse. Il est en liaison avec la peine et les douleurs, qui le voilent. Il sera nommé, reconnu, il fera sens en revenant à la surface de la mémoire.

De la gloire du cœur, un moment gagnée sur l’adversité, il faudra garder trace ; c’est son bien, écrit le poète.

Poésie évidemment subtile où il ne s’agirait pas de confondre l’un avec le multiple, le visage qu’on nomme avec le visage anonyme, le dense (qui étouffe) avec l’entre-deux (qui libère, qui livre l’air), le chemin (qui relie) ou le paysage (qui rassemble par la vue) avec l’espace (qui sépare), la rue de la ville, l’éphémère du temps qui passe du toujours de l’enfance remémorée.

Le poète n’écrit pas des histoires, sauf exceptions. Il n’a cure des récits avec anecdotes à la clé, passions et mélodrames… Il relate avec un lexique singulier, son tissu d’images et sa propre parole le périple d’une vie, lisible sous l’angle poétique, interprétable par tous, dans un jeu libre d’un je à l’autre.

Dans la joute existentielle que constitue un recueil exigeant, l’épopée intérieure vient se lover dans le cours, dans le coeur du monde pour le bien de la poésie.


EXTRAIT

J’appelais poème votre nom

Et poème encore  l’énoncé d’un visage

En sa nuit avec le linge offert

A toute blancheur

J’appelais image ce peu de ciel

Laissé en l’essentiel

Et forme l’arcade au-dessus des yeux

Quand ils plongent en moi

Soumettent l’air au silence.

Depuis l’herbe a poussé

Et le cœur revient déserté

En terrain vague à peine

Floué forcément désappris

Comme le temps gagné de vent

S’embarrasse les épaules

Vers la mer.

 

http://maisondelapoesie.com/index.php?page=quelques-mains-de-poemes—philippe-leuckx

 

DIX FRAGMENTS DE TERRE COMMUNE (éd. La Porte, 2013)

Ce sang, cette terre

Terre natale, terre nourricière qui « nous modèle », et qu’on retrouve à la faveur des mots, du poème « lorsque la terre s’ouvre et que le ciel devient le nom commun de tant de visages ».

Le ciel, lieu du regard, là où se niche la lumière ; lieu de l’aile, de l’évasion, de ce qui emporte, fait perdre aussi. Voyages et dérives… Avant le retour à l’enfance qu’« une trop longue phrase de temps » nous a dérobée.

Tant que la voix conserve les échos lointains, par le geste de (re)garder, par l’incessant travail sur les mots, retentit le cri de la terre natale, s’inscrit la trace du premier lieu de vie qui a continué de chanter dans nos pas. 

 

D’OÙ LE POEME SURGIT (éd. La Porte, 2014)

À pleins mots

« Le poème est toujours un risque écrit », une confrontation avec la vérité. Même s’il peut prendre divers détours, c’est à la beauté qu’il vise.

Paul Otchakosky-Laurens, interrogé sur son activité d’éditeur, disait cette année qu’ « on écrit pour dire la vérité » et qu’il savait « très vite en ouvrant un livre si l’auteur écrit la vérité ».

D’où vient le poème, se demande et nous demande Philippe Leuckx.

Il apporte des éléments de réponse : lumière, chaleur, soif, mémoire…

Le poème peut se faire visage, le visage se faire poème…

Le regard seul ne suffit pas, des yeux  se cognent à des murs pour « lire toute la poussière du monde ». Le poème n’est jamais séparé de la sensation, de l’expérience ou du souvenir.

 « Les mains sondent. Il restera des mots »

Des mains, des mots, faits pour (sup)porter.

Le poème est aussi question de temps, de hasard objectif, dirigé, on le devine, par un souci très pur et très fragile de faire un avec le monde.

 

http://terreaciel.free.fr/maisons/laporte.htm

[Les titres des notes de lecture sont tirées de chaque recueil.]

Eric ALLARD

 

Leuckxok.jpgDepuis une vingtaine d’années, Philippe Leuckx essaime ses textes chez différents éditeurs pour construire un unique poème qui dit, par de multiples voies et par des voix multiples, le chemin de l’être.

En savoir plus sur Philippe LEUCKX:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Leuckx

 


A propos de quelques expositions de 2013

P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX







GOYA ET LA MODERNITÉ

Le dessein de la Pinacothèque de Paris est de dévider les multiples facettes d’un artiste, plus connu sans doute pour ses huiles que pour ses eaux fortes, d’un créateur dont l’exemplarité des dessins, des raccourcis esthétiques et la fantaisie devancent les expressionnistes et les surréalistes.

L’exposition, visible jusqu’en mars 2014 Place de la Madeleine, offre 220 façons de redécouvrir Goya. La série impressionnante d’eaux fortes, titrées CAPRICES, DESASTRES nous met en présence d’un auteur épris de vérité et à l’esprit satirique de haut vol. Il consigne là toutes les monstruosités de la guerre, de la hiérarchie, de l’église, du pouvoir repu, et nombre d’entre elles en prennent à l’aise avec tous les possédants!

L’acuité des traits (dans toute l’essence du terme) ressuscite une époque marquée par une hypocrisie crasse,  l’occupation française désastreuse (de 1808), les turpitudes de toutes sortes.

Les huiles – petits formats (consacrés à l’enfance) et grands (portraits de nantis et de royales figures – dont la marquise de Villafranca et autres Charles III à la chasse -, recèlent des trésors plastiques : la simplicité du dessin, très simplifié par rapport à la norme académique, les touches élémentaires qui donnent à l’exécution un air de liberté très souple (j’y vois l’influence du meilleur Watteau), le bonheur des regards et des poses.

 

http://www.pinacotheque.com/fr/accueil/expositions.html


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MORANDI ET L’EPURE

Heureuse initiative de proposer, au Bozar de Buxelles,  plus d’une centaine d’oeuvres du grand artiste de Bologne. Giorgio Morandi (1890-1964) est à la peinture épurée ce qu’est Yasujiro OZU au cinéma d’auteur.

Peu d’artistes vraiment pour oser oeuvrer sur le peu, et tirer de ce peu les atouts les plus vivifiants pour notre imaginaire. Fleurs, maisons, pots, autoportraits : les thématiques se raréfient au profit d’une exécution qui efface ses traces, qui exulte le dégradé, les couleurs (ah! ces ocres!), la simplicité des arêtes et des volumes.

Celui qui doit sans doute beaucoup aux devanciers (Chardin, Cézanne) et annonce les Vieira da Silva et autres de Stael, sait comme pas un délivrer de l’espace la magie pure des objets, sans esbroufe, sans une once de préciosité ni d’afféterie plastique, avec une économie de moyens qui confine au sublime.

Qui partage une vision intimiste du monde s’embarrasse peu des effets ordinaires, clinquants.

Morandi nous laisse entrer dans son atelier, et, comme Sudek et ses natures mortes photographiques et ses fenêtres enchantées pragoises, il nous rend sensible l’impalpable du réel.

http://www.bozar.be/activity.php?id=12714

 

GROSZ, DIX ET BRAECKMAN

Namur fait fête en ce moment, dans deux espaces (Maison de la Culture et Musée Rops), à trois artistes directement inspirés par la Grande Boucherie de 14/18 et ses conséquences.


MUSEE ROPS

Chez GROSZ, le dessin satirique à lui seul est une mine de découvertes sur un regard unique pour dépister la grossièreté, la violence, la bêtise des armes, le ventre dominant des possédants (ah! cette usine dans le bedon d’un gros propriétaire éventré!), les plaies sociales de toutes espèces.

Le noir et blanc traque en finesse le côté daumieresque des figures de chenapans sous plastrons, de gros bourgeois encroûtés…

 

MAISON DE LA CULTURE

DIX propose une série hallucinante de gravures descriptives des tranchées. Sobrement exposés, les motifs vous sautent au visage par les horreurs surexposées en noir et blanc! Cinquante et une visions de ce que des gars ont pu subir au milieu des visages abîmés, entre les fils de fer barbelés, avec le sang, l’obus comme témoins.

BRAECKMAN, né en 1958, photographie – en très grand – des témoignages des tranchées lui aussi. Déposées à même le sol, ces photos nous font entrer dans la brume poussiéreuse, blafarde et repoussante des abris de misère, à côté des vêtements usagés et la batterie de cuisine élémentaire. 

Trois visions d’apocalypse, à la suite de Goya, Daumier, qui éclairent les noeuds de la tragédie en les pourfendant de toutes parts de leurs assauts de véracité.

  

http://www.museerops.be/musee/expo58/

L’insoutenable gravité des pommes

 

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C’est le bazar dans mon verger !

Des grandes nèfles et de petites mûres font le poirier pour qu’on reluque leur prune.

Quand on secoue le cocotier, il y a bientôt des poils de noix partout.

Des gilles figues bourrés comme tout un olivier se consolent des oranges envolées en regardant en boucle Les fraises sauvages.

Des grenades explosent dans ma bouche en des explosions de saveurs, faisant de mon palais comme un repère de goyaves.

(Voilà ce qui arrive quand on litchi trop le bruit, me dit le maître du tonnerre dans un ramboutan.)

La bouche en fruits secs (et les yeux en amandes), je me grille une dernière cacahuète.

Immanquablement, à la datte du 11 septembre, la vermine attaque mes courgettes jumelles.

Des pompiers se font la courte échelle pour éteindre l’incendie de chocolat dans le cacaoyer. En descendant, ils se ramassent une pêche en glissant sur une peau de banane.

Tout l’automne, je me fais du marron pour mes châtaignes : chaud devant, me crie un soldat du fruit rouge comme une tomate flambée devant le chapeau melon de Newton.

Les cerises ne font pas de quartiers quand on les maque à des bigarreaux : elles s’envoient en l’air avec des griottes…

Si après tout ça vous ne croyez pas à la théorie de la compote…

KRISTIN ASBJORNSEN for Christmas

« D’une Norvégienne aux boucles rousses, on n’attend pas forcément qu’elle interprète avec force et subtilité les chants d’espoir et de détresse autrefois entonnés par les Africains emmenés en esclavage sur les terres américains. Mais Kristin Asbjørnsen, fille de pasteur ayant baigné dans le gospel dès l’enfance, nourrit une passion sincère pour les spirituals. Elle est même allée chercher les racines de cette musique en Afrique de l’Ouest et, tombée sous le charme de Kandia Kouyaté, s’est particulièrement attachée à restituer l’africanité des spirituals. »

Louis-Julien Nicolau

https://twitter.com/LJNicolaou





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http://kristinasbjornsen.com/

Avant la neige + Le Noël de Mamie, par Denis Billamboz

Avant la neige

 

Le grand magicien amant de dame nature étend les branches de ses arbres, suspend le souffle de sa respiration ; le ciel se fait câlin, vêtu  d’un gris chic comme un costume dont on se pare pour courtiser sa belle ; l’atmosphère s’est épaissie d’une brise de ouate qui caresse la plaine, le temps suspend  son cours, l’instant est magique même les flocons n’osent pas encore tomber pour ne pas rompre ce moment  féerique.

Les enfants taisent leur impatience

Ils ont bien compris

Qu’elle viendra toute en douceur

 

la neige de Noël !


 

 

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Le Noël de Mamie

 

Des yeux qui brillent

Des sourires qui pétillent

Des rires qui s’égosillent

Des doigts fébriles

 

Du papier qu’on déchire

Des jouets qu’on admire

Des livres qu’on va lire

Des gourmandises à vomir

 

Un sapin qui poudroie

Des boules qui miroitent

Des guirlandes qui chatoient

Des bûches qui flamboient

 

La fête est belle

Mamie est au ciel

C’est son Noël à elle

 

Sa magie de Noël

 

D.B.