COMME UN FILM NOIR

billamboz.jpegpar Denis Billamboz

Drogués en Ecosse, tueur fou à Belfast, ces deux romans baignent chacun dans une ambiance morbide, cruelle, cynique où l’espoir n’est guère permis. Deux textes qui mettent en scène une jeunesse totalement désemparée qui ne trouve une raison de vivre que dans des situations extrêmes où la violence sert de règle du jeu, où la mort brutale semble inéluctable. Deux textes certes différents mais deux textes qui montrent toute la misère sociale qui a pu, qui peut encore, régner dans certains quartiers en Grande Bretagne comme dans de nombreux autres pays dits développés.

 

meme-les-chiens-jon-mcgregor.jpgMême les chiens

Jon McGregor (1976 – ….)

Comme une bande annonce de film, une série de morceaux d’histoires qui se chevauchent, se succèdent, se mélangent, pour reconstituer la vie d’une bande de jeunes qui se sont retrouvés dans la marge, au pays des drogués. Leur vie quotidienne qui consiste à chercher de quoi payer la prochaine dose, à se procurer cette dose, à se l’administrer et à chercher de quoi payer la suivante, à se la procurer, à se l’administrer, et toujours recommencer le cycle jusqu’à être obligés de trouver un coin pour poser leur maigre bagage et dormir un peu, le moins exposé possible à la violence qui est de règle dans ce milieu. Seul compte l’effet produit par la came, décoller, planer, planer toujours plus haut jusqu’à tutoyer les étoiles avec le risque de ne jamais redescendre.

Et Robert qui ne se droguait pas est mort, il a peut-être été assassiné, Danny qui a trouvé le corps, panique et court partout dans la ville pour trouver les autres tout en revivant son parcours d’enfant égaré dans le monde de la dope. Une succession de flashs montre ces personnages en quête de leur dose, leur parcours individuel, leur histoire, les drogues toujours plus dures, les doses toujours plus fortes, l’ascension infernale qui les fera descendre toujours plus bas comme Robert que l’on voit à travers le hublot pendant que les médecins légistes dissèquent son corps pour expliquer son décès.

AVT_Jon-McGregor_2882.jpegUn texte explosé mais très construit qui montre à coup d’images, de flashs, de saillies, d’éclairs ses jeunes toujours en mouvement, en quête… dans une écriture expérimentale qui évoque la pensée confuse, déstructurée, inachevée, inaboutie, fulgurante des gens sous l’empire de la drogue. Des phrases avortées, sorties de mémoires défaillantes, d’esprits perturbés, pour raconter le parcours de ces drogués : les parents qui crient, les enfants placés, les chambres qui changent sans cesse, les séparations, la tentation, la marge, la dépendance, l’extase toujours plus intense, l’explosion en vol…

Ce récit inspire une profonde pitié pour ces jeunes qui sont condamnés à voler toujours plus haut, à jouir toujours plus fort, à courir éternellement à la quête de cette substance magique qui ne les laissera jamais en paix. Pitié, oui pitié mais aussi, pourquoi pas, un peu de tendresse pour ces paumés  que la vie n’a pas épargnés, souvent innocents, faibles, sans défense, toujours défoncés. Jusqu’où avait-il le choix ?

 

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Le Trépasseur

Eoin McNamee (1961 – ….)

Ce roman est avant tout une chronique de Belfast dans les années soixante, quand la lutte entre les deux communautés religieuses et les divers factions, milices, groupuscules, etc…, manipulés par des forces extérieures, étaient à son paroxysme, que les assassinats, exécutions et autres violences étaient monnaie courante et que la terreur était quotidienne et banale. Quand Victor Kelly, un fils de catholique, maltraité par ses camarades de classe protestants qui le traitaient de « taig » – catholique –, fasciné par le cinéma, surtout par les films évoquant le gangster Dillinger, voulait se faire passer pour plus protestant que les extrémistes protestants et, avec quelques seconds couteaux, avait constitué un petit groupe pour intimider, menacer, corriger, estropier, torturer, assassiner, exécuter tous ceux qui n’étaient pas fidèles à leur cause. Il se croyait investi d’une mission divine pour éliminer les catholiques. Et ces meurtres perpétrés au couteau, arme des puristes contrairement à l’arme à feu qui n’est que l’outil du pleutre et du faible, génèrent la  peur dans le milieu, dans les institutions qui essaient de maintenir un semblant d’ordre, et dans la presse qui préfère ne pas voir. Seuls deux journalistes essaient encore de comprendre qui tue de cette façon, pour quoi et pour qui ?

Eoin%2BMcNamee%2Bpic%2B2.jpgMcNamee a trempé sa plume dans le sang pour écrire ce roman râpeux comme un whiskey trop jeune, trouble comme un petit matin brumeux sur Belfast, cynique comme un couteau qui découpe sans tuer.  Un roman mis en scène comme un film, qui se réclame du cinéma noir américain du début de l’autre siècle mais qui évoque aussi les « Entre-morts » ces bandits d’Edimbourg qui, à une autre époque, n’hésitaient pas à fabriquer des cadavres pour alimenter les laboratoires londoniens.

« C’était comme un truc qu’on voit dans les films », le tableau de la vie ordinaire d’une ville baignée dans la terreur quotidienne où grouillent toutes sortes de forces parallèles plus irrégulières les unes que les autres, où la violence est la seule loi, où le sadisme devient une échelle de valeur. Une descente vers les enfers, une banalisation de la violence et quelques questions qui resteront à jamais sans réponses : qui est responsable, qui est coupable, qui n’a pas voulu voir ? En attendant, la terreur engendre la terreur, les familles explosent, les classes sociales se décomposent et la société se délite.

 

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2 commentaires sur “COMME UN FILM NOIR

  1. J’ai du mal à lire des livres aussi noirs. Mais j’admets que ça correspond à un désir de ne pas voir un certain angle des choses. Parfois, lorsque je me sens bardée et bien boostée, je fais un incursion… Ceci dit… merci pour ces compte-rendus!

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  2. Merci Edmée pour ton petit mot gentil.
    Je ne gaverais pas de ce genre de littérature mais c’est une face du monde qu’il faut aussi parfois affronter … de loin à travers un bon texte si possible. Et ces deux textes ne manquent d’intérêt.

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