LES VILLES

Dans cette ville, tous les citoyens couraient. Ils passaient vite devant vous, jamais un de ses habitants n’était au repos, les plus lents marchaient d’un pas pressé, mais on les sentait en faute, prêts à reprendre l’allure autorisée. Les trottoirs étaient le lieu d’un invraisemblable va-et-vient et il se produisait aux carrefours, aux points de jonction des rues, des bousculades, des télescopages sans fin de personnes. Autant d’accidents produisant des chutes, suivies d’enlèvements par des brancardiers qui, eux-mêmes, détalaient à pied, car cette ville ne comprenait pas de véhicules. Mais tout participait du même mouvement, du même ballet, orchestré par un démiurge de la mobilité.
Maintenant, me dit mon guide, je vais vous montrer une autre ville, et nous regagnâmes notre voiture en courant.

Nous embarquâmes dans sa jeep et, au bout d’une petite heure de route, nous parvînmes dans la ville des gens qui suent. Il ne faisait pas plus chaud dans cette ville que la précédente et tous les gens suaient. Si la sueur peut être désirable chez une jeune et belle personne, elle est moins ragoûtante chez des gens moins bien conservés, d’un certain âge d’autant plus qu’on la voyait couler sur la peau, et tremper les vêtements. On la devinait pénétrant les chairs jusqu’à l’os, y creusant des nappes sous dermiques. On ne les voyait pas boire et je me demandai si, à tant transpirer sans s’hydrater en contrepartie, ils n’allaient pas vite fondre, se diluer dans la ville…

 

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Je fus heureux de quitter rapidement cette cité qui me donnait déjà des gouttes au front.

Dans cette autre, tout le monde riait, apparemment sans raison, et à gorge déployée, de telle sorte que l’endroit était fort bruyant quoique ne respirant pas forcément le bonheur. À la longue, un fou-rire nerveux me prit et nous quittâmes, mon guide et moi, la ville sur un rire inextinguible qui mit plusieurs kilomètres avant de se calmer.

Nous débouchâmes logiquement dans la ville des gens qui pleurent. Là aussi, ce n’était qu’eaux sur les visages, mais liquide fait des larmes versées que les résidents tentaient d’éponger avec des serviettes de toutes sortes dont la ville faisait, semblait-il, un commerce juteux.  C’est sur quelques pleurs vite essuyés que nous quittâmes l’endroit sans regret.

Puis vint la ville du sexe : que de coïts dont nous fûmes les témoins ! Je dus, en partant, refréner les envies de mon guide, mis en appétit par ce qu’il avait vu. Nous vîmes encore la ville des gens qui jouent du cornet à piston (quelle fanfare !), ceux qui jouent du chapeau (quelle pantomine !) et ceux qui se toisent (quelle pédanterie !), ceux qui se taisent (quel silence!), ceux qui se tweetent (quel désert !). Puis ce fut la ville des malentendus où j’eus toutes les peines à me faire entendre de mon guide qui voulait rester alors que je ne demandais qu’à rallier avant la fin du jour la ville des gens qui dînent et, à la nuit tombée, la ville des gens dorment comme d’ordinaires citadins dans une cité mouroir banale où tout le monde rêve à défaut de vivre. 

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Les peintures reproduites ci-dessus sont de Maria Elena Vieira da Silva: « Ville au bord de l’eau » et « Paris »

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