La bouche

images?q=tbn:ANd9GcQ4v16UbaVRH7jPegFEQizXmKcvybHRbDiEyk3JmmRo7lEAvpnNAh ! cette bouche qui ne cessait de me hanter et, pour tout dire, de me suivre partout depuis le matin, je l’aurais volontiers croquée comme une simple paire de lèvres ! Mais je devais lui laisser vivre son destin de bouche, pour savoir quelle morsure elle projetait.

J’aurais pu lui demander de quel visage elle était issue voire de quel entrejambe, et pour quel motif elle s’en était échappé, à moins qu’une entité corporelle, au terme d’une réunion exceptionnelle de son comité d’entreprise, ne lui ait donné son préavis.

Je plaisante, j’aime plaisanter plutôt que de m’accabler à propos des faits étranges qui nous arrivent.

J’en étais là de mes interrogations à son propos tout en vaquant aux activités de mon existence quand la bouche se mit à l’ouvrir, en vomissant (le mot n’est pas trop fort) quantités de vilaines paroles qu’on eût pu assimiler à des injures même si je ne me résolvais pas encore à cette interprétation, comme voulant laisser encore à cette bouche le soin de se racheter.

Je continuais à croire que ce vide me voulait du bien, le plus grand bien qu’une bouche normalement constituée puisse offrir à un quidam. Mais la voix issue de cette bouche n’arrêtait pas son dégueulis de quolibets et, alors que je suis d’ordinaire muet, cantonné à mon quant-à-soi, je lui criai d’arrêter de toute la force dont mon organisme était capable. Mais nulle parole ne sortit de ma bouche car, tout simplement, je n’avais plus de bouche ou, comme vous l’aurez maintenant compris, cette bouche qui me suivait partout était la mienne.

Par mégarde, je l’avais laissée se détacher de ma mâchoire ou, plus vraisemblablement, ma brosse à dents électrique avait subit une malencontreuse accélération sans que je m’en rendisse compte. On ne relève pas en permanence toutes les déprédations qui nous diminuent. On n’a pas non plus toujours un miroir devant soi pour voir ce qui nous manque.

Si à tout moment on avait un tel luxe de prévenances, on ne vivrait tout simplement plus!

BARRÉ

ClickHandler.ashx?ld=20140324&app=1&c=qtypehosted&s=qtype&euip=213.213.204.75&pvaid=ed980296cadf4832a5b849b5e43489e3&sid=1574131286.3064006154516.1395650595&vid=1574131286.3064006154516.1395499754.4&fct.uid=c8a862312c7d402da293445a3b345636&en=wFwOv0Mq3bQrK4mUr%2bVwtBgooLFrS2MRkY5nxbqb7AI%3d&du=http%3a%2f%2fwww.asca-etiquettes.com%2ftemplates%2fformes%2fPrix%2520barre%2520relief%2520rouge.gif&ru=http%3a%2f%2fwww.asca-etiquettes.com%2ftemplates%2fformes%2fPrix%2520barre%2520relief%2520rouge.gif&ap=19&coi=772&cop=main-title&npp=19&p=0&pp=0&ep=19&mid=9&hash=2B80A66993FD6F2E9F5A9A42725BE528j’aime ce qui est barré

 

le diffuseur sur mon téléphone portable

le mot l’expression la phrase entière sur ma page

le chiffre barré la main barrée la clope barrée

la liberté barrée

la parole tue la vie tue le livre tu

 

la tasse l’iPad l’auto le lotto barrés

l’animal barré le piéton le conducteur l’aviateur barrés

tous les panneaux d’interdiction

 

la croix pour tout dire

pas celle du christ bien trop droite

la croix bien barrée

la croix en forme de croix de Saint André

moi écartelé entre un monde d’aspirations

moi bien frustré

encarté empagé emmuré encollé encordé

mal accordé avec soi-même

et ce qui est autorisé permis encouragé

 

sans foi sans loi 

sans toi sans toi

sans toi

SCHLÖNDORFF ET LA CATHARSIS CINEMATOGRAPHIQUE ou comment se délivrer du poids de cette guerre

ClickHandler.ashx?ld=20140322&app=1&c=qtypehosted&s=qtype&euip=213.213.204.75&pvaid=7d80972567564369a946a521c463f3e7&sid=1574131286.3064006154516.1395499754&vid=1574131286.3064006154516.1395499754.1&fct.uid=c8a862312c7d402da293445a3b345636&en=wFwOv0Mq3bQrK4mUr%2bVwtBgooLFrS2MRkY5nxbqb7AI%3d&du=http%3a%2f%2flesdejeunerssurlherbe.be%2fimages%2fauteurs%2fLeuckxok.jpg&ru=http%3a%2f%2flesdejeunerssurlherbe.be%2fimages%2fauteurs%2fLeuckxok.jpg&ap=1&coi=772&cop=main-title&npp=1&p=0&pp=0&ep=1&mid=9&hash=FA20941500F3FC3C6227CACC1D643C1Cpar Philippe LEUCKX

De Volker Schlöndorff, il me reste ces images bouleversantes de la Palme d’or 79, « Le Tambour ». Comment mieux métaphoriser cette horreur que par le cri d’un enfant apte à briser du verre?
La guerre est au cœur de « Diplomatie » : le thème de « Paris brûle-t-il? » de René Clément, cette immense surproduction où l’on voyait défiler dans et autour de Paris tout ce que ciné-sur-Tamise ou Boulogne-Billancourt et Franstudio avaient de meilleur, nourrit ce film-dilemme : comment éviter la destruction de Paris tout en évitant les menaces du fou de Berlin? Von Choltitz, gouverneur de Paris et le consul de Suède Nordling , réunis à l’Hôtel Meurice, siège du gouvernorat, argumentent, boivent, jouent au chat et à la souris, le temps d’une nuit blanche. D’une aube à l’éclaircie. Un 25 août 44.
Le temps de verser au compteur des idées : l’esthétique insurpassable d’une ville qui peut périr inondée (comme en 1910), la férocité revancharde d’un Hitler devenu dingue qui rackette ses généraux par des intimidations honteuses, l’inanité des projets, la fin d’un conflit…

 

ClickHandler.ashx?ld=20140322&app=1&c=qtypehosted&s=qtype&euip=213.213.204.75&pvaid=7314b0e5440643008a828ab1e6261d26&sid=1574131286.3064006154516.1395499754&vid=1574131286.3064006154516.1395499754.1&fcoi=417&fcop=topnav&fct.uid=c8a862312c7d402da293445a3b345636&fpid=2&en=wFwOv0Mq3bQrK4mUr%2bVwtBgooLFrS2MRkY5nxbqb7AI%3d&du=http%3a%2f%2fmedia.paperblog.fr%2fi%2f703%2f7030700%2fdiplomatie-critique-L-MK2LDX.jpeg&ru=http%3a%2f%2fmedia.paperblog.fr%2fi%2f703%2f7030700%2fdiplomatie-critique-L-MK2LDX.jpeg&ap=2&coi=772&cop=main-title&npp=2&p=0&pp=0&ep=2&mid=9&hash=66456495D2FEC4C19C867E65B373BB8F


Les deux personnages, incarnés par Niels Arestrup (un Choltitz asthmatique, renversant de réalisme pataud) et André Dussolier (un Nordling retors, rusé, psychologue en diable, maniant la vacherie et l’humour rosse), prennent vie dans un salon-bureau qui donne vue sur Paris, qui s’éclaire peu à peu.
L’aspect théâtral (puisque le projet ressort d’une pièce de Cyril Gély) est largement gommé par l’autorité d’une mise en scène fluide, qui joue des intérieurs (table, bureau, bibliothèque…) avec maestria. Du gros plan au tableau d’ensemble, le travail accentue la vérité psychodramatique des échanges. Tout le propos de Raoul Nordling est de faire changer la décision de von Choltitz.
Le suspense, ménagé par le cinéaste des « Désarrois de l’élève Törless », aère un peu la scène des opérations : quelques ciels sur Paris, quelques détours par des couloirs ombreux, des préparatifs sur des toits…
Un beau film, qui allège une responsabilité allemande, devoir à la fois de mémoire et de catharsis véritable. Le cinéaste, né en 1939, a souffert, à l’instar de Wenders et de quelques autres nés après la guerre (Fassbinder…) d’une image effrayante de culpabilité. L’Allemagne n’en finit pas (il suffit d’écouter et de voir la ZDF) de battre sa coulpe.


TROIS FEMMES POÈTES D’AUJOURD’HUI

th?id=HN.608020562916213961&pid=15.1&H=160%20&W=97

par Philippe LEUCKX

 

 

 

 

**

ClickHandler.ashx?ld=20140322&app=1&c=qtypehosted&s=qtype&euip=213.213.204.75&pvaid=8a61cc69287f43ccbee9d16315003c03&sid=1574131286.3064006154516.1395499754&vid=1574131286.3064006154516.1395499754.1&fcoi=417&fcop=topnav&fct.uid=c8a862312c7d402da293445a3b345636&fpid=2&en=wFwOv0Mq3bQrK4mUr%2bVwtBgooLFrS2MRkY5nxbqb7AI%3d&du=http%3a%2f%2fcelebpictu.com%2fimages%2fewa-lipska-07.jpg&ru=http%3a%2f%2fcelebpictu.com%2fimages%2fewa-lipska-07.jpg&ap=9&coi=772&cop=main-title&npp=9&p=0&pp=0&ep=9&mid=9&hash=F0B097F089CA220D08305C25A0D973B5

Ewa LIPSKA, poète polonaise de Cracovie, née au terme du terrible conflit mondial, dessine dans « L’Orange de Newton » (1) une quête de la liberté dans un univers marqué au sceau de toutes les incertitudes. Les siècles ont laissé traces et « des tours et des barres paissent/ sur des prairies de pierre ».

« Mon pays erre en la liberté/ Il singe l’Europe » dit-elle encore, comme pour souligner cette fragilité au cœur des choses. Liberté, grand nom à oser, à déclamer, à vivre, quand « la violence luit », quand notre société met aux soldes l’amour, « globalise », quand il faut « camp(er) sur des dates perdues d’avance ».

Le citoyen lambda est devenu victime, prisonnier des usages, une marchandise, un pion d’un jeu qu’il méconnaît, dont on l’abuse, sans cesse.

Dans une écriture, qui fait souvent appel aux références culturelles des années 70/80 (Bergman), à celles d’une poésie féminine de haute qualité (Akhmatova), aux mondes  cernés des « caméras familiales », Lipska rameute les artifices électroniques et médiatiques d’un macrocosme égaré entre « île » et solitude, entre « pub », « marketing », « colonie de pelleteuses » pour mieux leur dénier le moindre crédit.

**

ClickHandler.ashx?ld=20140322&app=1&c=qtypehosted&s=qtype&euip=213.213.204.75&pvaid=e7cef6d846fc4fe3bfa57c4b6d974862&sid=1574131286.3064006154516.1395499754&vid=1574131286.3064006154516.1395499754.1&fcoi=417&fcop=topnav&fct.uid=c8a862312c7d402da293445a3b345636&fpid=2&en=wFwOv0Mq3bQrK4mUr%2bVwtBgooLFrS2MRkY5nxbqb7AI%3d&du=http%3a%2f%2fwww.babelio.com%2fusers%2fAVT_Veronique-Bergen_9524.jpeg&ru=http%3a%2f%2fwww.babelio.com%2fusers%2fAVT_Veronique-Bergen_9524.jpeg&ap=1&coi=772&cop=main-title&npp=1&p=0&pp=0&ep=1&mid=9&hash=D689F2805D7CB1F006437BA1EEE4994D

Véronique BERGEN (1964), poète, romancière, essayiste, philosophe, saisit le réel à pleines mains pour le triturer, le griffer, lui faire exsuder toute noirceur, tout sang, tout sens. « Griffures » suivi de « La Nuit obstinée » (2) est un catalogue de vers chauffés à blanc, « métaforces » (permettez-moi ce néologisme) de métaphores sanglantes, osées, audacieuses pour livrer sa vision heurtée d’un monde qui exclut la femme, viole la fillette, néglige l’enfant. Nombre d’adjectifs, nombre d’images au génitif, nombre de verbes inventés (rouge-gorger) peuplent un livre qui ne peut laisser indifférent, tant la langue secoue et enjoint à voir l’univers sous l’angle neuf, virulent, violent, sanguin d’une femme qui fait de cet outil une arme de haute lutte. Forces langagières mises à contributions diverses : « chiens  fous/ lapent les étoiles », « saisons/ muselées par Barbe-Bleue », « Le morceau de rêve/ tombé dans les eaux rouges », « La sentinelle/ redonne des rémiges/ à l’aube stérile » etc.

La rébellion siffle, claque, souffle en ces vers lourdement composés, compacts comme des balles, couturés comme des sacs de jute pour nous en cacher l’antre infernal, d’où tout vient, d’où tout part.

Pourra-t-on toutefois préciser que le flot de néologismes et de trouvailles donne parfois le tournis et que certains poèmes se mordent un peu la queue dans l’énoncé d’outrances :

« Mes lèvres s’entrouvrent

offrande au roulement

des dés liquides

que

samouraï de charmes

tu me pokers

en jets glabres et précis »

Poème comique ? Laissons le lecteur juge d’une foison un peu baroquisante ; l’abondance et la qualité ont parfois des revers.

 

**

ClickHandler.ashx?ld=20140322&app=1&c=qtypehosted&s=qtype&euip=213.213.204.75&pvaid=7755dbdd029d4243a4909a21ebbf6ae3&sid=1574131286.3064006154516.1395499754&vid=1574131286.3064006154516.1395499754.1&fcoi=417&fcop=topnav&fct.uid=c8a862312c7d402da293445a3b345636&fpid=2&en=wFwOv0Mq3bQrK4mUr%2bVwtBgooLFrS2MRkY5nxbqb7AI%3d&du=http%3a%2f%2fwww.litterature.org%2fimages%2fx_ecrivains%2fregimbald_diane.jpg&ru=http%3a%2f%2fwww.litterature.org%2fimages%2fx_ecrivains%2fregimbald_diane.jpg&ap=5&coi=772&cop=main-title&npp=5&p=0&pp=0&ep=5&mid=9&hash=C5FABF29DAD5B7C6D5CF23A4688ADF62

La sobriété, l’économie de moyens, la densité donnent à « L’insensée rayonne » de la Québécoise Diane RÉGIMBALD (3) matière et rayonnement véritable. L’autopsie des corps, des âmes, l’analyse des « parole(s) ouverte(s) », le sourd rappel des « visages » rescapés par le souvenir d’une mort effroyable, la sobre gourmandise (pourrait-on dire) des éléments naturels (« je mange les cristaux de neige/ à pleine main   nuit étoilée étendue ») s’énoncent dans le lignage d’un Mandelstam (notre auteure s’est-elle nourrie de « Tristia » ?).

La mort, la vie, l’inquiétude tracent leurs repères et les poèmes, empreints d’austère présence, convient au partage.

Mais aussi un rayon parfois suggère d’autres présences, invite à espérer sur fond de gouffres.

« Lutter contre la mort », « vivre » disent assez que le propos de la poète s’ouvre sur des possibles, sans se voiler la face.

Un beau livre. Quittons-le sur ce vers : «la lumière avance comme un trouble ».

(1)   E. LIPSKA, L’Orange de Newton, L’Arbre à paroles, 2012, 80 p., 10€.

(2)   V.BERGEN, Griffures  suivi de  La nuit obstinée, maelström compact #30, 2013, 88p., 8€.

(3)   D. REGIMBALD, L’insensée rayonne, L’Arbres à paroles, coll. Résidences, & éditions du Noroît, 2013, 94p., 10€.

 

Les Microbe sortent pour le printemps

2556391261.jpgAu sommaire du MICROBE n°82,

des aphorismes, des contrepéteries, des contes brefs & des poèmes de:

Daniel Birnbaum

Emanuel Campo

David Cizeron

Suzy Cohen

Éric Dejaeger

Georges Elliautou

Ludovic Joce

Jean Klépal

Fabrice Marzuolo

Jean-Jacques Nuel

Jean Pézennec

Thomas Pourchayre

Marie Ramon

Salvatore Sanfilippo

Didier Trumeau

& Philippe Vidal 

Les illustrations sont de Joachim Regout

3331949968.jpg

 

Le MI(NI)CROBE intitulé

J’emmerde...

a été écrit par Marlène TISSOT

Pour tout renseignement,

s’adresser auprès d’Éric Dejaeger

via son blog (copier/coller le lien): 

http://courttoujours.hautetfort.com/

 

J’ai honte Léo + Poète maudit, par Denis Billamboz

J’ai honte Léo

 

« Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes : ce sont des dactylographes » Léo Ferré

 

Léo j’ai voulu chanter tes pieds

En mettant en vers mes plus beaux pieds

Je croyais prendre un super pied

Mais dans le tapis j’ai pris mes pieds

Sur mes doigts j’ai dû compter mes pieds

 

Je n’ai pondu que de pauvres vers

Pas matures encore tout verts

J’avais pris mon projet à l’envers

J’aurais dû boire avant mes deux verres

Pour stimuler mon talent pervers

 

J’ai grande honte ami Léo

Je ne suis que simple dactylo

Ayant pour tout talent la sténo

Devant pour rimer compter ses mots

Te lire sera mon unique cadeau

 

 

ClickHandler.ashx?ld=20140316&app=1&c=qtypehosted&s=qtype&euip=213.213.204.75&pvaid=934b2e5b838642589e51bf844538b8a8&sid=1672933089.1390170576057.1394974331&vid=1672933089.1390170576057.1394974331.1&fcoi=4&fcop=results-bottom&fct.uid=c1a14dcfc4b34b8a94b634c232ea00a8&fpid=2&en=wFwOv0Mq3bQrK4mUr%2bVwtBgooLFrS2MRkY5nxbqb7AI%3d&du=http%3a%2f%2fwww.musiquesnouvelles.com%2fmedias%2fdocument%2fLeo-Ferre-_c_-H-Grooteclaes-light.jpg&ru=http%3a%2f%2fwww.musiquesnouvelles.com%2fmedias%2fdocument%2fLeo-Ferre-_c_-H-Grooteclaes-light.jpg&ap=7&coi=772&cop=main-title&npp=7&p=0&pp=0&ep=7&mid=9&hash=F1BA96CE1B37D6D6B280D8BB92178575

 

Poète maudit

 

 

Abandonné par ses lares

Occupés par son lardon

Poète était seul à la maison

Vestale  accepta son rancard

Sans aucune appréhension

Il lui parla des floraisons

Qui semblait en retard

Elle comprit défloraison

Elle le traita de vieux cochon

Et de gros connard

 

Poète n’a pas toujours raison

 Quoi qu’en dise Jean Ferrat

 

D.B.

 

 

SCHIZOPHRÉNIE

images?q=tbn:ANd9GcQ8ZQRh5vCHHCb0oOMtYL07fF9qsYa379z4wfNeuWrnBJVWnBxm1wpar Denis BILLAMBOZ

Voilà un thème que la littérature a abondamment utilisé et je suis très surpris de ne pas vous l’avoir déjà proposé. J’ai donc réuni aujourd’hui deux textes très différents, l’un venu d’Uruguay, l’autre de Slovénie, deux textes qui parlent de choses très différentes sur des fonds eux aussi bien différents, mais deux textes qui utilisent le même thème du double pour expliquer la complexité de la nature humaine et la difficulté d’attribuer la responsabilité d’un événement ou d’un acte particulier à une personne qui n’a peut-être pas agi selon les lois de la raison, ou plus précisément de ce que nous pensons être la raison. Peut-être deux exercices de style mais en tous les cas deux exercices littéraires qui nous invitent à la réflexion et à la remise en question de certaines de nos certitudes.

 

juan-carlos-mondragon-passion-oubli-danastass-L-1.jpegPassion et oubli d’Anastassia Lizavetta

Juan Carlos Mondragon (1951 – ….)

Anastassia Lizavetta a cruellement poignardé son mari, à mort, sans motif apparent et son cousin écrivain qui l’adule, essaie de se glisser dans la peau de sa cousine pour comprendre, et faire comprendre, le pourquoi de ce geste inconcevable. Il va ainsi reconstituer la première journée de la criminelle après son meurtre et va accompagner cette femme qui en fait est double : « ma cousine », femme au foyer sans ambition particulière qui vit son quotidien méthodiquement mais sans enthousiasme et Anastassia Lizavetta, femme frustrée, volage, qui rêve d’aventures sexuelles, de transgression, qu’elle rencontre dans ses rêves non aboutis.

« Ma cousine »,  seulement victime de ses frustrations et illusions perdues ne peut être responsable de ce geste fatal que l’auteur attribue à Anastassia Lizavetta, l’autre femme, qui a connu une vie moins banale semée d’embûches : victime d’un sort dès son enfance, agressée sexuellement par son père, matée par son oncle et obligée d’avorter encore dans l’adolescence. Elle parcourt la ville pour relier tous les lieux qui ont marqué sa vie, pour voir une dernière fois son quartier, sa ville, se sentir encore libre mais aussi jouir d’une dernière aventure possible, se faire quelques petits plaisirs qu’elle ne s’offrait jamais et, pourquoi pas, trouver une solution pour transmettre la responsabilité de son geste sur un autre coupable possible ou au moins se soustraire à sa responsabilité. Celle qui sait qu’elle est responsable et qu’elle n’échappera pas à la sanction et celle qui cherche encore à se défiler, à trouver une solution pour sortir de cette nasse.

thumb115x165__201007301026370.Juan%20Carlos%20Mondragon_c_J%20Foley%20Opale.jpgUn bel exercice de style sur le dédoublement de la personnalité et sur le comportement des schizophrènes sur fond de vie quotidienne dans Montevideo que l’auteur décrit dans ses moindres détails, qui n’est pas la grande ville qu’elle croit être et qui sombre dans la décadence. Dans cette métropole où les pauvres n’ont aucune chance de s’en sortir, où le destin semble avoir fixé à l’avance le sort de chacun comme il a déterminé celui de « ma cousine » et celui d’Anastassia Lizavetta.

Ce pourrait être une très belle lecture mais le style lourd, lent, haché, répétitif, semble laborieux et peu fluide, ce qui gâche un peu le plaisir qu’on pourrait prendre en parcourant cette ville dans les pas de cette femme victime d’une maladie qui l’a rendue criminelle, mais également une lecture qui peut aussi nous interpeller sur la notion de culpabilité et bousculer quelques unes de nos belles certitudes.

 

9782846360722FS.gifAurore boréale

Drago Jancar (1948 – ….)

Le 1° janvier 1938 un homme, d’affaires apparemment, arrive à Marburg an der Donau, Maribor, en Slovénie pour rencontrer un certain Jaroslav et parler de choses importantes concernant l’extension commerciale de leur entreprise. Mais Jaroslav se fait attendre, l’homme s’ennuie à l’hôtel, il déambule dans les rues à la recherche de souvenirs, il a choisi cette ville pour lieu de ce rendez-vous car il y a passé quelques années quand il était enfant.

Erdman, c’est le nom de cet homme d’affaires, c’est du moins ce qu’il prétend être, attend toujours désespérément son contact en se liant aussi bien avec la bourgeoisie marchande qu’avec la lie des bas quartiers de la ville. Il est à l’aise dans les deux milieux, il séduit la femme d’un riche propriétaire tout en festoyant avec les ivrognes et les illuminés qui hantent les bars louches. Ses déambulations et son comportement intriguent de plus en plus ses nouveaux amis et la police locale qui finissent par douter de l’existence de ce fameux Jaroslav. Erdman semble pris dans le piège de cette ville où il ne sait plus quoi faire mais dont il ne peut plus s’évader. Il ne sait même plus qui il est vraiment, « je sais que je dois moi aussi regarder au fond de ma mémoire » pour trouver le lien qui le lie à cette ville, pour se retrouver.

Tout bascule, un soir, quand le ciel s’embrase laissant croire à un gigantesque incendie mais ce n’est finalement qu’une aurore boréale dans laquelle les habitants voient cependant un signe annonciateur de catastrophes à venir. « Dans ce monde qui s’attend à ce que tout, avec l’aide de la science et des bonnes intentions sociales, tende vers la perfection, le mal est une faille. Et cette faille, à ce moment là de l’année 38, avait commencé à s’élargir…. » Alors,  les événements s’enchaînent de plus en plus rapidement pour se cristalliser en un final digne de la violence qui sévit souvent dans les Balkans, dans une sauvagerie qui préfigure des débordements plus contemporains. « L’aurore boréale était l’annonce que le mal allait surgir sous peu. »

Jancar-foto%20Joze%20Suhadolnik.jpg?1144792800Erdman un personnage indéfinissable, bourgeois qu’il n’est peut-être pas, traîne savates des bas-fonds qu’il n’est pas plus mais peut-être un peu les deux. Un personnage double qui intrigue tous ceux qu’il fréquente. Avec ce texte lourd, lent, tortueux, pesant comme l’atmosphère qui règne en Europe centrale à cette époque, Jancar a certainement voulu plonger le lecteur dans cet avant cataclysme où toutes les communautés se resserraient sur elles-mêmes, s’épiaient, se testaient, se provoquaient sans véritablement croire à l’échéance inéluctable. Une image de la société juste avant l’explosion mais aussi une description pathologique du comportement d’un être atteint probablement d’une affection mentale. Une réflexion sur la dualité humaine, les comportements  schizophréniques, la relativité de la réalité apparente et la responsabilité des individus dans une vision manichéenne du monde. « Oui, le cosmos est déchiré entre le bien et le mal, entre l’esprit la matière, entre l’âme et le corps, entre l’ancienne et la nouvelle ère. »

« Quand une aurore boréale s’allume dans l’atmosphère, une agitation curieuse s’empare de l’aiguille de la boussole… »