FACEBOOK LA NUIT et autres texticules

Facebook, la nuit

Facebook, la nuit, est une sorte de grand-route déserte. On peut y poser un statut sans qu’il bouge, on le regarde à l’arrêt comme un flotteur sur l’eau d’un étang. Ça calme, ça soulage du trafic de la journée, du débit de l’information. Souvent, je me lève vers trois heures du matin pour faire l’expérience.

Je dépose un statut quelconque : J’arrête la colle, Tas d’internautes endormis, Mathilde présidente !, Dieudonné roi d’Israël, Matzneff à l’Académie !; Votez P.P. – le Parti des Pandas ; Les Diables Rouges du PTB Goal en finale! ; Bertignac guitarise Prévert ; Suarez malgache les grands titres de Magritte ; Arno carbonise Carême ; Après le café suspendu, le cercueil suspendu…

Et j’attends le petit matin, les yeux fixés sur l’objet numérique, jusqu’à ce que les premiers utilisateurs reprennent la route de l’info. Il bouge, il se remet en place, bientôt il sera descendu très bas, dans les limbes du réseau. Même si on sait tous qu’il n’est pas perdu, qu’il est là en tête du journal, au sommet du mur, qu’il fera partie du film des quinze ans du réseau mais quelle importance alors. Le jeu, c’est de pouvoir le supprimer avant qu’il ne soit liké par un ami qui like tout ce qui bouge, ça arrive (j’ai été du nombre). Si on n’épuise pas tous les plaisirs du réseau social, on le regrettera quand il aura disparu. En attendant, ça fera de beaux souvenirs.

 

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L’homme qui ne savait pas liker

Très vite, les services d’aide aux amis en détresse avaient repéré cet homme seul dans la cour de récréation de Facebook, un inadapté du réseau social. Il fut pris en charge et numériquement conduit dans un centre cyber virtuel spécialisé dans les grands asociaux. Au prix d’une remise à niveau sévère mais bienveillante, il réussit son premier like, puis un deuxième, un troisième… Toute l’équipe du service applaudit avec des smileys. Quand il lika la page du service d’aide, c’est tout le réseau qui était sauvé : il était mûr pour faire fonctionner l’outil à plein régime.

À la date actuelle du 29 avril 2024, il aime en moyenne ses 20 000 stattoos par jour sur TWEETINFACE, le réseau universel fondé il y a six mois par Poke Zuckerberg, le fils aimé de Mark, mort dans l’implosion de son réseau social il y a juste dix ans.

 

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Aujourd’hui François Truffaut filmerait, avec beaucoup moins de moyens certes,  L’homme qui pokait les femmes (avec Charles-the-Nerd).

 

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Seule sur Facebook

Elle avait accepté il y a longtemps une invitation à s’inscrire sur Facebook, elle ne savait plus de qui. Et elle attendit, des jours, des mois, une année sans qu’on lui fît de demande d’amitié. Au bout de quatre ans, elle consentit à inclure une photo de profil comme on le lui conseillait vivement.  Mais au terme de cinq nouvelles années, elle n’avait toujours aucun contact. Elle était d’un tempérament têtu et voulait qu’on réclame son amitié et non l’inverse. Elle craignait en fait les refus. Depuis son inscription, elle s’était mariée, avait divorcé et eu de cette union un fils qu’elle avait inscrit sur le réseau social en espérant qu’un jour, bientôt, le garçon devienne son premier ami.

 

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– Tu veux faire quoi plus tard ?

– Commentateur Facebook.

– Et si tu ne réussis pas ?

– Likeur!

 

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DE MILAN, SOUS LA PLUIE, par Thierry RIES

Le train Mons-Zaventem. L’avion, la carlingue aux bruits ouatés qui ne peuvent sortir. Les autres passagers, ceux qui prennent souvent les airs, ressentent-ils dans la grande voûte vibrant autour de notre vol, la passive et faramineuse appréhension de se rapprocher du  théâtre divin, où joueraient les âmes pressenties, rapides, libérées de leurs chairs trop lourdes pour le ciel ?

 

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Aéroport de Malpensa, le bus jusqu’au terminal, le train jusqu’à la gare de Cordona.  Le tout premier pas sur le sol milanais rendu incertain par le tapis roulant, déterminé de la pluie. Elle sera mon guide de tous les instants. Une amoureuse qui s’obstine, harcèle, aveugle, investit les moindres parcelles de peau exposées à une lumière trop humide. Chaque goutte dévalise un peu plus du fruité du jour. Le goût de tout voir se dilue sous les paupières floutées. De même pour la clarté des visages, qui ne peut que rentrer en cette zone méconnue où l’intime n’a de cesse.  

Le professeur égyptologue qui enseigne à Lille et m’a guidé pendant le voyage, m’apprend que je logerai devant l’église Santa Maria Delle Grazie, là où est exposée la Cène de Léonard de Vinci. A ces mots, je me trouve d’un coup plongé dans la grande histoire. Emoustillé de dormir aux côtés d’un homme touché par la grâce et le mystère. Peut-être aurai-je la chance de découvrir en vrai cette légende, mystère d’une dramaturgie pas tout-à-fait élucidée, dont les modèles des esquisses furent trouvés dans les quartiers de Milan. Il faut paraît-il réserver suffisamment tôt pour la voir. Après m’avoir expliqué la direction pour mon hôtel, le professeur me laisse. Je déambule sur une longue avenue d’où convergent au rond-point d’autres avenues. Des lampes orangées montrent de grandes maisons anciennes aux ferronneries qui veillent et quelques balcons aux motifs végétaux.

J’ouvre la porte de ma rue à la stupeur noctambule. Avec les angles qui disparaissent dans le gris, les dos se courbent eux aussi sous le tambourin du ciel, fantômes surgis là, pour disparaître aussi vite. On se tait, on parle fort, parfois on injurie la pluie. Rien n’y fera, elle coulera, tranquille, ses clignements d’yeux embrumés jusque dans les chaussures. Corso Magenta. Pas loin, le voici, l’hôtel Palazzio Delle Stelline. Dans la bruine sombre de novembre, son porche illuminé, la lueur que je cherchais, volontiers irréelle, comme un souffle énorme et lent et léger comme un phare essoufflé qui vous happe, comme un long bras amoureux, comme une femme qui va bientôt compter. La lumière du porche abrite deux amoureux. Je comprends qu’ils doivent se séparer. Visiblement l’homme a raccompagné la dame. Cette lumière, celle d’un film italien, mais lequel ? Qu’importe, je ne cherche pas, l’analogie me transporte. L’homme ne veut pas la quitter. Comme dans la chanson de Brel, Orly, je ne vois qu’eux deux.  Il finit par s’en aller, non sans se retourner.              

Le chien mouillé que je suis se secoue avant d’entrer. Longue salle de réception, petits salons de part et d’autre. La taille de cet hôtel aura la même démesure. Non moins épargné par le crachin du soir, des clients entrent, se faufilent, me dépassent, abrègent  regards et salutations, pressés de retrouver le douillet de leurs pièces, la chaleur d’une douche, plus souhaitée que celle du ciel. L’on m’attendait, le réceptionniste me tend ma clef. Je me perds un peu en ce vaisseau en amphithéâtre.

 

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Je rentre, à demi trempé. La chambre m’ouvre ses bras de chaud sourire, telle une mère prévenue. La pluie révèle plus encore la tendre escale de nos chambres. Qui peut penser la chance d’une pluie, l’appel d’une chambre ? Leur silence nous espère. La pluie s’invite rarement dans les chambres, sauf sous couvert de larmes, qui est sa forme la plus pure, quand on a épuisé tous les sourires, et que la solitude est lourde loin des mêmes gestes longuement posés chez soi. Les repères de la routine sont mis à douce épreuve, engloutis par la délicieuse sensation d’être étranger dans une ville jamais foulée. Même seules, même délaissées, les chambres n’essoufflent pas leur patience. C’est ce que me murmure la pluie qui frappe à la porte vitrée. Je pense aux professeurs qui m’ont permis cette chance. L’invitation à l’hôtel, le gîte chez l’habitant, la chambre d’ami nous disent la douceur hospitalière, l’urgence d’être là, plus à soi parmi nos hôtes- nos autres-, l’excitation puérile et vive de s’ancrer dans les instants d’une autre part du monde. Exister aussi pour autrui.

La nuit aura servi à refaire le voyage, pour être sûr que je suis bien loin de tout. Le matin, quant à lui, promet des rencontres fortes. Griserie aussi de pouvoir déposer ses regards sur d’autres pierres, ses sourires dans d’autres regards qui viendront.

Université du cœur sacré, séminaire organisé par le centre Archivio Ries. Les professeurs palpitent autour d’une éminence, évoquent son œuvre immense. Au séminaire consacré à Julien Ries, et intitulé Un défi à relever pour une anthropologie nouvelle, on évoque ses sept décennies d’un travail acharné, passionné. Les professeurs  présentent leurs travaux construits dans sa constellation, brillances étoilées dans celle du Très Haut. J’entends le peuplement de la terre par les premiers hommes, leur peur du ciel sans fin, de la foudre, et pire encore, de la mort. Premiers rites religieux, ceux funéraires, pour protéger le corps inerte des bêtes et de la colère éclair du ciel. On y ajoutait ustensiles et nourriture pour le plus grand des voyages, l’ultime séparation. Il y sera aussi question de la fastueuse Egypte, et des rites, des mythes et des symboles dans les religions anciennes.

Qu’il est bon de se laisser bercer par la belle langue italienne !    Je songe d’abord à son antiquité, un des fondements de notre civilisation…Porté par la voix qui chante et que je ne comprends qu’à demi-mots, j’entends Julien Ries, me laisse glisser dans une douce divagation. Sans presque prévenir, l’impression que  l’image angélique, évanescente de mon oncle s’est glissée sous les digues craquantes du ciel, contre la poitrine de son Père sacré. Il me semble à présent, aussi soudainement qu’une révélation, que l’âme reste parmi nous, loquace si l’on écoute. Souffle pour ma plume. Tout reste à dire de l’âme, l’on n’en sait rien ou si peu, malgré que les livres, religieux ou artistiques qui  l’ont tant  élaborée ; quelques bribes, un effilochage de théorie hasardée, vite reprisée. Et ce rien est si énorme, si empli, que nous sommes venus aux mains des religions. Au même instant que les poètes. Un rien qui angoisse, électrise et vaut tout.  Mon ciel est plus habité avec l’Oncle, dont le sourire inépuisable manque souvent. C’est pour cela que pleure tendrement la pluie sur Milan.

Au dîner. On  évoque Le mystère, ce vers quoi se réfugie tout le vivant. Il y aurait donc tant de vies après ?

On parle concret aussi : archives, documents, travaux, textes à augmenter ou à actualiser, publications, individuelles ou collectives. Continuer dans la durée. Les notions anciennes demeurent les plus neuves une fois saisies, lues, rafraîchies, relancées. Mes hôtes parlent parfois français, mais surtout l’italien. Langue de nos origines, qui me berce. Je m’évade par instants, comme dans un poème truffé de respirations, de non-dits…

Dans toutes zones où pouvoir laisser entrer du créé, des voix se lèvent. Je glisse la mienne, silencieuse. Des hommes n’oublient pas que nous ne sommes pas les dieux, juste passants vite périmés dans l’âge indécent du cosmos. Heureusement prolongés par l’art. La prière. La méditation. Le sourire donné. Ceux-là assistent la vie, s’extasient devant chaque aube, n’insistent pas dans le brouillard. Ils savent qu’une seule et longue nuit, très longue nuit viendra, au bout des jours et des cycles engrangés, et qu’il faudra alors déposer le bilan, qu’on pourrait croire inachevé. Peut-être même rendre des comptes, qui peut le dire…

J’ai soif de la présence de ces hommes qui cherchent. Je l’avais trouvée en mon Oncle, jusqu’à son ultime avion, très haut, d’où mon atterrissage fut brusque. Sa paternité continue sur l’escalator de la vie. Les professeurs m’ont invité, je garde un peu de lui en eux; j’exulte, jusqu’à en trembler.  Son éditeur, devenu son ami, les chercheuses patientes de l’Archivio Ries, les professeurs savent fort bien ma gratitude. Il n’y a pas que la pluie de Milan qui insinue ses frissons.

Au dehors…Les pensées se prolongent. Même là où la lumière a renoncé, il pleut. A coups de petits rires victorieux, il pleut. Gens qui rient, gens qui pleuvent. Laver les émotions liquéfiées dans le sourire ou les pleurs de la pluie. Les gouttelettes sont autant de baguettes sur le tambourin des battements du cœur qui cherche l’aïeul.

Une flaque projetée par une moto qui roule près de mon trottoir. C’est la douche froide, brusque retour au présent. Je me réfugie dans un café, commande un thé. Les longs trottoirs luisants de Milan m’ont donné à discourir sur ma vie d’après sans mon cher aïeul,  le vide vacant, l’invitation qui réchauffe, la pluie figurant les larmes non encore sorties. Un être de premier plan quitte espace-temps et géographie, votre planisphère s’amenuise. Jusqu’à un sursaut de  matin où vous redessinerez vos plans.                                      

J’ignore encore pourquoi j’écris ces pérégrinations.                     A quoi servent les poètes? Et puis à quoi bon démonter un moteur quand l’on sait que les clés se retrouveront sans cesse à la page suivante, celle à écrire ? Je ne veux pas plus de réponse sur le pourquoi de la poésie. Quelque succédané  tout au plus, qui tiendrait en quelques motifs incomplets : regard neuf, transports, images, musique, trombe vibratoire, mobilier d’intérieur  à lancer aux cieux, sublime incompréhension, paumes en creuset, langue qui habite le manque, le comble jusqu’au mot prochain à tenir à distance respectueuse et intime.

 

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La cathédrale blanche, Il Duomo, vestale nue, d’une pâleur éclatante, hirsute sous la douche, sur fond de ciel sombre.

Dommage qu’elle ne soit pas habillée plutôt par les grands couturiers de Milan : apposé sur  d’énormes bâches grises qui masquent les travaux, un panneau publicitaire plus grand qu’une baie vitrée, plus conquérant qu’un phare en mer. Samsung s’immisce, champignon colonialiste, convive pique-assiette, parasite luminescent ! On peut bien parler fort sur la place, nul ne pourra couvrir le vacarme trop lumineux de ses clignotements rouges et blancs, marques mégalomanes aux griffes affamées. De récents dieux de bakélite électrique sont venus depuis seulement quelques décennies. La pub est une vestale immorale qui a même investi la cathédrale de Milan ! La grande question existentielle de ses fidèles les plus accrocs est de savoir s’ils trouveront à garer leur voiture le plus près possible de leur nouveau lieu de culte, Le Centre commercial, pour trouver au plus pressé l’objet qui apaise momentanément.

Milan, Bruxelles, Paris, Londres, New-York, Tokyo, Moscou, même précipitation, mêmes encombrements accumulés. Les scories s’amoncellent, prolifèrent, jusqu’à la nausée de notre terre mère. Capitales en –isme.

Même ici, je croise l’affiche du coloriste agresseur Warhol, un autre seigneur du fac-similé, autre tumeur en série.

 

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Mieux vaut m’éloigner de tout cela. Laisser aller la destinée humaine. Revenir au cheminement. Rendre la beauté durable de Milan.

Je passe le palais ducal, où fut reçu et joué il maestro Vivaldi. Mon maître enchanteur.

Pieds trempés, je longe les lourdes bâtisses. Il  pleut, des églises, des statues, des blasons, des stèles, et même des lichens vivants qui fleurissent les pierres de la grande cité rappellent une présence divine. La tour massive et ronde de  Santa Maria Delle Grazie m’avait déjà chuchoté hier sur le balcon de ma chambre cette ascension vers le Très-haut. Toute question, même en suspens, devrait en stimuler une autre jusqu’à l’entièreté intègre du mystère, l’oeil brillant de curiosité.

Vaille que vaille, le vent se lève, tend à chasser mes ablutions spirituelles ; je m’applique pas après pas, transige avec l’averse qui finit par rendre floues les saillies des trottoirs. Evolue dans un immense hologramme délavé. De crachin continu, l’eau se fait pesante, devient giboulée. A moins que ce ne soit le poids de l’eau sur les vêtements qui me la rende hostile? Entre les murs d’ocre vaguement pâle, ou d’un orange plus soutenu et gommé par l’écran d’eau, novembre poursuit son enclave. Si ce n’était la douceur de l’air, je finirais sans doute par me crisper de froid. La douche est tiède, un thermomètre lumineux m’a donné quatorze degrés. C’est encore supportable, mais combien de temps encore, alourdi que je suis sous toute l’eau du ciel ?

Le vent continue de s’imposer à la balade, il profite du jour qui s’en est allé pour prendre de la force, ajoute ses prétentions malvenues dans ce déluge d’hiver en avance. Les inoffensifs postillons d’il y a peu sont maintenant crachats de lama. Ces derniers mots retranscrits, je souris en repensant au capitaine Haddock dans Tintin et le temple du soleil, je crois. Il faudra que je vérifie le titre, car c’est une lecture de jeunesse, et ici, pas d’ordi, ça fait partie de la vacance, autre abord du regard, de la vie toute peau dehors, en trois dimensions.

 

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Les parapluies luttent. Se faufilent. Menacent les yeux inattentifs et délavés, les têtes nues. Se retournent contre leur maître. L’un d’eux, pacotille trop légère, se casse en deux à quelques mètres de mes yeux, Via Meravigli. Son propriétaire le jette dans une poubelle publique et s’éloigne en maugréant. Aussitôt abandonné que l’objet s’envole sous les coups de semonce du fantôme d’Eole et glisse sur la route. Après un court jeu de poursuite et de dupe, je le rattrape, le saisis, me rends compte de sa carcasse vide, son absence totale de robustesse, cadavre inconsistant mais dangereux s’il traîne sur le tarmac. Avant de l’enfoncer dans la poubelle, je vois le prix toujours affiché : 2,99 euros, et le revois à la vitrine de la grande solderie qui a investi un beau bâtiment ancien, pas vraiment digne d’elle, Via Mengoni, à l’ombre de la grande et sainte blanche dame hirsute du Duomo. Ce monsieur aura cru faire une bonne affaire avec un prix si bas ; elle aura duré l’espace de quelques rues, l’espace de deux douches froides,  pluie et  pacotille. Ma soif de vérité m’incite à chercher l’étiquette mentionnant son origine ; c’est bien ce que je craignais: Made in China…Des milliers, voire des centaines de milliers de ces futilités bon marché, aussi peu solides que l’éthique d’un trader, noires et chromées comme eux, ont dû déferler sur  toute l’Europe, peut-même sur d’autres continents. Je suis songeur, mes pensées s’envolent là-bas, bien plus au sud, vers l’est, parmi les millions de petites mains d’Asie. Certaines d’entre elles rêvant, peut-être, pour s’évader de leurs mouvements robotisés, d’une pluie milanaise lustrant les espérances, astiquant les utopies… Dans sa course affamée, l’homme prétend aveuglément rendre sa voix à la création.  S’il continue de crier aussi fort, à tel point qu’il ne peut plus entendre aucun autre timbre vibratoire que le sien, ce sera un déluge faramineux. 

C’est ici, c’est aujourd’hui, c’est historique, c’est déjà. De grands groupements mondiaux ont déclaré la guerre à notre seul habitat, et chaque jour gagnent du terrain ; comme bientôt en Alaska. Dans un fracas ponctuel, la terre tousse, ne digère plus, fulmine, fond, se polycarbonate, crache ses entrailles. Met en garde. Des marchands laissent passer les avertissements, minimisent, invoquent l’alternance d’anciennes ères glaciaires et chaudes. Tout au plus ils opineront du bout du nez, feront un geste, comme si l’écologie était une mode, une parcelle de rachat, de bonne image, somnifère pour la conscience collective…Ils s’inquiètent, parfois lèvent des fonds, mais surtout poursuivent de plus belle. Compétition de l’avoir.

Nous, faisons souvent la sourde oreille, utilisons tous nos dons à ne pas nous poser les questions élémentaires, pour ne pas devoir agir, en vertu du sacro-saint principe du travail productif à tout prix. La technologie ne secoue pas les prédateurs, elle les rend plus puissants… 

Jésus avait raison de chasser les marchands hors du temple. Le nôtre déborde. Il devrait revenir…

Mes rêveries inondent plus encore le ciel milanais. Elles sont gonflées selon le vent matérialisé des rues, tournent au cauchemar climatisé d’Henry Miller, le visionnaire. Je pense aussi à Saint-Ex et Souchon… l’horreur de la termitière future où apparaît le vide à travers les planches.

Une flaque que je n’avais pas vue me ramène ici. Les néons des vitrines guident, distraient, cherchent à évincer le peu de journée qu’il reste aux avenues. Aspiré par elles, je me perds volontiers, dilué dans l’eau du soir, entre gris prononcé et bleu foncé.

Je goûte à nouveau l’errance fameuse qui prend toute ses épices en terre nouvelle.

Je vais renoncer à La Scala, la dernière pancarte croisée, entrevue entre les gouttes est Via San Prospero. Et m’en retourne sur mes pas, sans regret. Je me promets de revenir avec le soleil d’Italie, celui qui donne à rêver au peuple du nord d’où je viens.

Soirée de pluie où se perdre, sans rossignols milanais. L’errance me donne à être scribe de quelques rues de Milan, rapporteur de ses couches détrempées, mais inusables. C’est fou ce que les villes d’histoire ont à raconter !

Milan, Mediolanum en latin, au milieu de la plaine lombarde, reine opulente à la traîne assise sur son large bassin, Milan un pied dans les canaux, l’autre dans les lacs. La pluie têtue, incessante, militante voudrait-elle soudain reprendre les terres des débuts du monde conquises par l’homme ?

 

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Les grandes marques de vêtement se sont emparées des boutiques anciennes. Je me souviens qu’en effet je pérégrine dans la capitale de la mode. Armani. Versace. Prada. Sur un haut kiosque publicitaire illuminé, une jeune femme née de Calvin Klein tente de séduire. Je repense à la chanson subtilement évocatrice, nonchalance mal résignée, gentiment iconoclaste de Souchon, encore lui, son clip antagoniste, une guitare, des noms de marque scandés me parviennent.                                                                                   

Contre une grande vitrine bien éclairée, une fillette appuie on nez, ses mains. Pleure de ne pouvoir plonger dans les bras chargés de la boutique en avance d’un mois sur Noël.

La douce patience de la mère me ramène la mienne ici, ses élans, sa voix chaude. Si loin. Si près de moi soudain. Son rire de flute haut perchée repousse les clapotis mollassons  de la nuit.

Une mère réapparue est un paravent flottant sur nos déluges. Elle chasse la pluie de la réalité trop en crue. C’est une rouée bleu ciel, cela vous emporte, deux jambes rameutant  vos tendres années. Une mère, et la clef des songes ouvre toutes les vitrines,  vous laisse les bras libres d’emporter tout l’amour du monde. Les bras d’une mère sont un jardin de lecture dégagés de la touffeur des ronces et des bourrasques.

La mère d’ici a pris la fillette dans les siens. Elle s’éloigne, lui chuchote des mots qui veulent être dévoilés, pour ne pas perdre de leur impact intimiste.

 

Une ville nouvelle, sa pluie, un gadget de parapluie, une fillette en pleurs, une errance volontaire ou non, c’est fou ce que des enchaînements imprévus peuvent donner à écrire! Ce n’est pas pour rien que nombre d’auteurs connus pratiquent volontiers cette errance, entonnoir où happer le lecteur; on sent son sein nourricier qui nous sifflent, ses serpentins en S, ses poussées dans le dos, ses coups de sonde qui secouent mélancolie ou ferveur. Tout va si vite qu’il faut bien se reprendre.

J’ai pu cette fois regagner ma chambre sans trop de peine.

Si je me suis autant perdu dans Milan, ce n’est pas seulement à cause de la pluie ou de mes rêveries. C’est que l’université du sacré cœur comprend plusieurs implantations. L’on m’en a indiqué au moins deux. Les trois ou quatre citadins que j’ai interrogés comprenaient une base de français. Abandon aux rues…

Le second jour est tombé plus vite. Affalé au sol par le poids du ciel, il a préféré aller s’étendre. Le bitume est devenu une grande flaque qui charrie les restes d’une foule fuyante. Maîtresse sirupeuse d’une nuit de plus, la pluie s’épanche sous ses jupes. Se gonfle des embarras sinueux de la chaussée.

 

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Via Carducci. Dans un souffle conspirateur, les feux arrière des voitures absorbent les lueurs des enseignes. Un taxi blanc joue des coudes. Je lui demande mon chemin. Il m’explique très rapidement, il a un client. Je n’ai compris que les deux premiers gestes. Les personnes ressemblent aux gouttes, elles se poussent l’une derrière l’autre. Contre le lancer des cieux, les caniveaux, dans une folle tentative, opposent leurs poignets de fer à la pluie. Ils finissent par renoncer et régurgitent l’overdose.

 

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De retour à l’université. Le soleil est entre les livres échangés, au bord des berges de la langue italienne. Un parler chanté glisse à nouveau, nerveux et fruité ; penché sur notre berceau antique.

Sourires, hospitalité méditerranéenne qui ne faiblit pas. L’amour du travail, des yeux qui se penchent sur les legs de mon oncle.  Dans la patience de l’effort conjugué, traduction, classement, la passion de la         recherche, celle qui mène toujours plus loin.

Ici, dans les couloirs, les cafétérias, les allées, le cloître, les étudiants perpétuent cette langue touchée par la grâce musicale.

Professeurs, éditeur, chercheurs, doctorants, directeur, secrétaires, m’ont donné tant de clarté que je peux m’en retourner guilleret sous la pluie. Une pomme pour la soif. Je repartirai la mémoire et le cœur pleins, de leur accueil, et de la ville, belle comme une mère aimante d’images fortes et humides d’émotions.

La dernière la plus marquante, c’est ma chambre qui me la donna, madone messagère.

On avait tant parlé de mon oncle, qu’une fois entré dans ma chambre, je le vis, dos tourné, assis au bureau dans le fond de la petite pièce ! Je restai immobile, interdit, pétrifié d’abord. Le battement doux de la pluie sur le toit  tempéra ma frayeur. J’avais le visage humide, l’évaporation de l’averse dernière causée par la chaleur de la chambre rendait mon regard trouble. A moins que l’averse ne me vint aussi d’un coup de l’intérieur ? Oui, mon oncle Julien était bien penché sur son bureau ! Comme je le vis si souvent durant trois décennies. Il ne se retourna pas. Je dépassai ma crainte, avançai prudemment pour entrevoir son visage. La commissure de ses lèvres était soulevée…. Il souriait devant la page ! Il souriait ! La pluie continuait ses chuchotis lancinants, qu’à présent je pouvais traduire. Ainsi nanti, mes yeux la rejoignirent.

Et ma vue se troubla. Et l’image fabuleuse aussi. Et je pleurai. Et je dormis à peine. Et je repartis avec elle,  l’image de mon oncle Julien. Et de Milan sous la pluie.

 

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BEAU ROMAN, de Denis BILLAMBOZ

Beau roman

 

Un ami m’avait prêté un beau roman, un roman romand d’un certain Rolland que je ne connaissais point, j’ai lu Ramuz mais pas ce Rolland, de Rolland je ne connais que Romain Rolland qui n’a rien d’un Romand même s’il écrit des romans. Il m’avait prévenu : ce roman vaut que ce qu’il vaut mais pas plus, c’est l’histoire d’un veau du canton de Vaud qui part par monts et par vaux à la recherche d’un bon roman romand mais qui ne trouve qu’un vieux livre de Romain Rolland. Désespéré, trouvant le sort trop vache, notre veau décida de se jeter à l’eau, et depuis tout part à vau l’eau au pays romand de ce veau.

( J’en conviens, il n’y a pas de quoi en faire un roman, surtout pas un roman bœuf, juste de quoi pleurer comme un veau devant un plat de ris de veau pas cuit).

 

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Aigrefin

 

L’autre jour, j’étais chez un marchand de vins fins quand j’ai vu entrer un Noir svelte qui cherchait un vin fin pour accompagner un églefin qu’il voulait mijoter pour sa petite amie, le vendeur, un aigrefin, essayait de lui refiler un vin fin mais aigre, il ne savait pas le nègre fin connaisseur en vins fins. Aussi, n’eut-il pas l’air très fin quand le nègre, fin connaisseur en vins fins lui proposa de boire lui-même son divin vin aigre.

Moralité : quand un aigrefin veut vendre du vin aigre à un nègre fin amateur d’églefin, il faut qu’il s’assure que ce nègre fin connaisseur de vins fins ne soit.

 

(Ce texte me vint en novembre dernier, le vingt, en fin de matinée, alors que je cuisinais un églefin sans vin fin ni vin aigre mais avec un filet de vinaigre).

 

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FEMMES DU MAGHREB

images?q=tbn:ANd9GcSqoFWkTnAa8xWM2oeMf3cm1vrvA2Md68WoJgygRWB5uornoHjPMVT4SQIpar Denis BILLAMBOZ

J’ai consacré ma dernière publication sur ce blog à la culture amazigh, aujourd’hui, je voudrais rendre hommage aux femmes du Maghreb qui subissent régulièrement les soubresauts politiques jusqu’au plus profond de leur chair sans avoir jamais un seul mot à dire. Je voudrais donc laisser la parole à celles qui ont eu le courage d’élever la voix : Fériel Assima qui a poussé un grand cri de colère quand l’Algérie sombrait dans la folie à la toute fin du XX° siècle et Emma Belhaj Yahia qui n’a pas attendu la fin de la révolution tunisienne pour s’interroger sur l’immense pas en arrière effectué, au même moment, par les femmes tunisiennes. Elle se souvient que sa mère a jeté son voile aux orties et elle surprend son fils avec une fille qui se cache derrière un morceau d’étoffe, une vision en forme de négation de toutes les luttes antérieures.

 

41KK1GATBWL._SS500_.jpgUNE FEMME À ALGER

Fériel ASSIMA ( ? – ….)

Alger, 1995, le FILS sème la terreur, brutalise les femmes, endoctrine les enfants, assassine ceux qui s’oppose à sa volonté, l’émeute gronde, les commerçants ferment leur échoppe, les militaires répriment avec violence et brutalité. « Il ya longtemps que les rues se remplissent d’hommes. Qu’elles se vident de leurs femmes », Fériel Assima élève la voix, crie, écrit cette violente diatribe contre tous ceux qui ont organisé le saccage des campagnes, le ravage des villes, l’anéantissement de tout un peuple, qui ont amené le pays au bord du chaos. Une colère pure, sans arrière-pensée, une colère originelle venue du fond de l’âme.

Dans cette chronique romancée, l’auteur témoigne de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, de ce qu’il apprend, au hasard de ses activités et déplacements quotidiens, sur la vie à Alger en cette funeste année. Dans une langue riche, structurée, percutante qui ne craint pas un réalisme un peu cru, il énonce, montre, décrit et dénonce ceux qui sont responsables de ces actes, de cette situation de guerre civile. Il n’épargne personne pas plus les Barbus qui manipulent les plus démunis pour mieux les endoctriner dans leurs rangs (« Les « fisistes » savaient exploiter le désespoir de ceux qui couraient avec eux. »), que les militaires qui répriment aveuglément, que tous ceux qui ont exercé le pouvoir sans jamais se préoccuper des intérêts du peuple, que ce peuple toujours prêt à accepter et se soumettre sans jamais se révolter. L’indépendance n’a rien apporté : « pas une famille sortie de la merde qui ait pu trouver, avec l’Indépendance, plus de dignité qu’elle n’en avait du temps de la France. »

Un réquisitoire implacable contre tous ceux qui ont, ou ont eu, une responsabilité quelconque depuis l’indépendance. Sur le ton de la vindicte, Assima dénonce et stigmatise la bêtise, la veulerie, la cupidité, la corruption, l’incapacité, le manque de courage, la violence idiote des fous qui veulent imposer leur pouvoir comme de ceux qui veulent le garder précieusement pour eux. Mais aussi une forme de désespoir, de fatalité, devant cette situation qui semble sans issue. « Avec toutes les merdes qui nous tombent sur la tête, si l’immeuble entier s’écroulait sur nous, ça n’en ferait qu’une de plus. Et ce ne serait certainement pas la dernière. » Texte écrit sur le vif, témoignage mais aussi immersion du lecteur au cœur du marasme algérien, « quand il était une fois un peuple, un pays, une terre que tout le monde rêvait de quitter. »

« L’histoire de ce pays, encore interdite, a rendu tout bonheur impossible. »

 

 

p642.jpgJEUX DE RUBANS

Emma BELHAJ YAHIA ( ? – ….)

Dans une petite ville tunisienne, à quarante-cinq ans, Frida, femme divorcée, élève seule un fils de quatorze ans partageant sa vie sentimentale avec un homme qui n’est pas son mari, comme une femme moderne. Elle veille sur sa mère très âgée et se souvient de ce que fut celle-ci : une belle femme courageuse qui a enlevé son voile à trente-cinq ans, à l’époque où les femmes se libéraient du carcan religieux et social pour étudier, travailler, aimer … vivre, vivre hors de la soumission qu’elles avaient supportée jusque là.

Le temps s’évapore peu à peu dans le récit où l’amant, le fils et la mère prennent le relais de Frida pour explorer toutes les facettes de la situation : le passé, le présent et le futur qui se conjugue peu à peu au présent pour que la narratrice nous raconte comment, à soixante ans, elle reçoit un choc violent en voyant, au bras de son fils une belle fille voilée. C’est le rejet immédiat, la brouille avec le fils, la rupture, le malaise, … et enfin l’effort pour comprendre les raisons qui poussent la nouvelle génération à reprendre le voile.

Au moment où le monde arabe secoue le joug des dictatures, la narratrice condense la vie qu’elle a eu entre le jour où elle a vu sa mère sortir tête nue et le jour où elle a rencontré cette fille voilée au bras de son fils pour accepter ce qu’elle ne peut admette : le refus de la négation des luttes antérieures. Elle s’interroge sur la définition identitaire d’une femme avec ou sans un voile, sur les raisons qui peuvent la pousser à revenir au statut de sa grand-mère en se dissimulant sous le voile pour échapper aux regards des hommes qui ont, certainement, perdu la réserve qu’ils avaient avant.

Emna+Belhaj+Yahia.jpgComme la femme tunisienne qui peut-être double, voilée ou cheveux au vent, elle se dédouble pour se regarder vivre. « De la même façon que je me lis un livre, je me vois passer dans celui qui avance à quelques mètres de moi » et en prolongeant son délire, elle voit les générations de femmes tunisiennes défilant les unes derrières les autres, «elles se suivent dans un ordre régulier : une rangée où les femmes ont des foulards sur les cheveux, suivie d’une autre où elles ont les cheveux au vent, et ainsi de suite à l’infini, … comme si pour s’affirmer, elle avait décidé de marquer son opposition en reniant la tenue de celle qui l’a précédée. »

En pleine ébullition émeutière, Emna Belhaj Yahia a écrit ce roman pour évoquer, évidemment, la question du voile islamique et ce qu’il représente pour les femmes qui s’en couvrent. Mais, au-delà, c’est le statut de ces femmes, coincées dans un dédoublement schizophrénique entre libération sociale et rigueur religieuse, qu’elle essaie d’imaginer sans vraiment y parvenir, elle croirait plutôt en une alternance générationnelle, mais, à mon avis, la question reste en suspension, elle n’est pas définitivement tranchée …. les événements agitaient encore les rues.

Maman a 80 ans!

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Maman a 80 ans

mais ne l’avouera jamais.

(Si elle savait que j’écris ça !)

 

Elle envisage de voir le monde

avant de se marier

et de faire un enfant

(je ne saurais que faire d’un si petit frère

ou d’une si petite soeur),

sa communion

et de se faire baptiser

(je veux bien être son parrain),

d’écrire un livre ou deux

comme Michel Drucker

(je me lancerai dans l’édition à compte de fils).

 

Ce n’est évidemment

qu’une toute petite partie

de ce qu’elle envisage de faire

 d’ici ses 81 ans

 

Le pape dans la paume

025122013152629000000ppabenurbivatok.jpgIl avait le pape dans la peau. De sorte qu’il fit tatouer l’image du Saint Père dans sa paume. Afin de pouvoir la baiser à l’envi dans sa cellule, à l’abri de ses frères. Lors du voyage annuel à Rome de la communauté religieuse, le jour de la bénédiction urbi et orbi, il fit de grands signes de la main en direction du balcon de la Basilique. À la distance où le moine  se trouvait, le pontife avait la même dimension que son effigie et le tatoué se plut à croire que le représentant du christ, fort de son acuité visuelle suraiguë doublée d’une paire de lunettes, se voyait dans sa main comme dans un miroir. D’ailleurs, ne rectifia-t-il pas la mise de sa calotte en fixant un point au loin.

L’oblat lui adressa alors un signe  enthousiaste de tout le bras. Et, un instant, le pape vacilla sur son balcon, comme emporté par son reflet animé. Heureusement, en fermant le poing, le moine comblé rendit à la figure papale sa vigueur légendaire.

Voici comment un petit pape dans une paume manipula bientôt son monde. 

DESCENTE AUX ENFERS DU CÔTÉ DE OUISTREHAM

images?q=tbn:ANd9GcQWyPxdF8H3Ma53ns9GgEbSuaRZIG4XE8h4vbUPLar9edZR2g4IWff-q5Apar Philippe Leuckx

 

 

 

 

florence-aubenas---le-quai-.jpgFlorence Aubenas, journaliste réputée, essayiste, raconte dans « Le quai de Ouistreham » une histoire aussi incroyable que celle endossée par Gunther Wallraff avec sa « Tête de Turc » : elle s’est fondue dans la masse silencieuse, muette, de sous-qualifié(e)s du Pôle Emploi de Caen pour dégotter des emplois précaires dans une zone fortement précarisée. L’expérience vécue au quotidien par elle, conservant son identité, se mouvant dans le poste et la pose de demandeuse d’emploi, prête à tout pour suivre formations, stages, sous-salaires et tout ce qui va avec en matière d’aléas, de fatigues, de temps mangé à la vie.

Le reportage, puisqu’il s’agit d’une relation au jour le jour, objective, sobre, hyperréaliste, démonte avec rigueur une société minée par les fermetures, les exclusions, les plans chômage, les précaires conditions de vie de toute une frange de la société (surtout des femmes), la pénibilité des travaux, le mépris ressenti par ces victimes économiques, l’incessant ravalement des conditions de travail jusqu’à l’absurdité de la maîtrise impossible du temps pour soi…

Rien lu d’aussi prenant socialement parlant, humainement parlant depuis le « Gomorra » de Savianio Robbé. La descente aux enfers éprouvée par Florence, dans ce changement de fonction volontaire, parle pour toutes ses collègues de travail, décrivant l’insupportable.

Sur une période assez longue (plusieurs mois), Florence a eu le temps d’expérimenter cette sous-condition de demandeurs d’emplois précaires, éprouvants, mal payés, encore plus mal considérés. Que tout cela se passe en Normandie, en 2009, fait bondir, et le coeur, et la raison. Mais le discours, on le sent, est universel : ce reportage localisé vaut pour tous les pays qui, faute à la mondialisation et à l’ultralibéralisme, considèrent l’humain comme de la piétaille bonne à prendre et à jeter. Le message humaniste, sans forcer, court le long de toutes ces pages. Les vingt chapitres structurent ce livre, le temps de poser le sujet, de relayer les expériences les plus significatives d’une sous-condition. Le beau livre aurait pu s’intituler TRAITE DE LA VIE PRECAIRE.

 

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Points, 256p., 6,50€.