LECTURES DE PRINTEMPS (II)

Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 

 

 

 

 

 

238.2.jpgSerge DELAIVE, Pourquoi je ne serai pas Français, Maelström.

 

En 28 pages, un essai intelligent, documenté, bien écrit sur une question qui continue à « chipoter » certains Belges rattachistes, essentiellement Liégeois.

Le poète qui signe l’essai est lui-même un Liégeois tout crin mais apte à saisir la chance d’être belge sans oublier d’être européen, en lorgnant sans erreur sur des villes si proches de Liège, qu’elles soient aux Pays-Bas, en Allemagne, au Luxembourg grand-ducal pour exhiber avec doigté et saveur des convictions bien belges, rassuranrtes à l’heure des nationalismes exacerbés ou des séparatismes revanchards.

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M_Serge_No%C3%ABl.jpgSerge NOEL, Passer le temps ou lui casser la gueule, Maelström.

 

Ces « poèmes politiques » (sous-titre du recueil) d’une ampleur lyrique rare aujourd’hui (à l’heure aussi des écritures d’une économie qui frise la sécheresse) secoueront les consciences établies, les moeurs frileuses et les convictions trop vite assises. L’oeil et le coeur de Serge Noël bondissent à chaque injustice, à chaque violence, à chaque dérogation aux droits les plus fondamentaux, comme ici celui d’assumer l’amour des garçons : le long , très long poème – déclaration d’amour à Majid de Tanger est d’une beauté à couper le souffle et la résonance penna-pasolinienne ouvertement revendiquée.

 

Les éditions Maelström =) http://www.maelstromreevolution.org/pages/FRA/home.asp

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PhilippeClaudel.jpgPhilippe CLAUDEL, Parfums, Stock.

 

Ou soixante-trois manières d’évoquer les fragrances, odeurs, parfums, saveurs, relents, humeurs, imprégnations, senteurs liés à des lieux, des circonstances, des rencontres d’enfances et d’après.

Le talent de l’auteur des « Ames grises » explore les nuances sensibles et sensationnistes d’une vie que gèrent les particules, les atmosphères en nous et autour de nous, dans les aires de vie multiples.

Alphabétiquement, d’acacia à voyage, le prosateur inspiré remue les remugles et les ruissellements parfumés : d’une douche partagée après le sport aux humeurs terreuses d’une cave sombre, en passant par celles des corps humés, des activités prolongées au courant des rivières.

L’odeur d’une vieille maison familiale abandonnée dans son chagrin fournit, entre autres, de belles pages consacrées à ce qu’un lieu (Dombasle), à ce que des proches (les parents) ont tissé au coeur d’un homme fait pour le partage et l’effusion sobre. On n’en attendait pas moins d’un créateur sensible à qui l’on doit « Le bruit des trousseaux » sur son expérience partageable des prisons où il donna « cours » pendant plus de dix ans à Nancy.

Une manière aussi de recréer une époque enfuie, à coups de « gauloises », de « foin » ou de « fumier » des fermes approchées, connues et aimées.

Un livre singulier qui restitue nos années, mais d’une autre manière que celle empruntée par Annie Ernaux, et tout aussi convaincante.

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9782742756322.jpgPia PETERSEN, Une fenêtre au hasard, Actes Sud.

 

Rue des Martyrs, Paris. D’une fenêtre, une femme observe la fenêtre de l’appartement d’en face. Et l’histoire commence par meubler ce vide de l’espace par l’arrivée d’un voisin, épié, observé, suivi à l’oeil. Et l’histoire prend consistance et obsession singulière pour cette femme, mal fagotée, sans doute peu avenante, et qui tisse peu à peu sa vie amoureuse pour un inconnu dont elle explore, en voyeuse amoureuse, les allers et retours, les venues dans le cadre rigoureusement analysé d’une fenêtre.

L’hyperréalisme des situations et les plongées psychologiques qui en résultent font de ce livre un morceau d’ethnologie romanesque prenant et saisissant, jusqu’au final qui relève de la pure tragédie.

Un très beau morceau de littérature féminine d’une écrivaine danoise vivant à Paris.

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Hoex-Corinne-Le-Grand-Menu-Livre-894187960_ML.jpgCorinne HOEX, Le grand menu, L’Olivier.

 

Ce premier roman de l’écrivaine, dont j’ai beaucoup aimé les trois derniers recueils (dont les étonnants « Celles d’avant » et « Décollations »), distille ironie, acuité des travers bourgeois et des comportements. La mère forte, patronne de boutique. Le père, fantasque, qui rêve plus vite que la réalité. Un regard d’entomologiste fiévreuse parcourt ces pages sans concession. La mère « bouffeuse de curés », la mémé « avaleuse de religieuses à la crème ». Le père ridicule sous ses grands airs et sa rhétorique de vitrine!

Le grand jeu, ce « grand menu » où, comme chez Lainé, la bourgeoisie sort vaincue de ses usages, usée, reliquat de choses à faire, à ne pas faire, et, comme par hasard, la seule restriction à ce « bon ordre », c’est la décapitation symbolique d’un Dieu auquel décemment il n’est point bon de croire!

La cruauté de Hoex restitue une époque, le tout début des années 50, où l’on se refait de la guerre, à coups de belle villa, de beaux rêves, de bonne qui astique tandis que l’on se garde « des mains sales » des travailleurs.

Une écriture d’une sobriété de poète, cinglante, nette, dense, et au rythme intimement construit : chaque coupure relaie les brisures d’un coeur, celui d’une enfant douée pour l’observation de ses proches et de leurs aires d’importance.

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lesfemmesdubraconnier.jpgClaude PUJADE-RENAUD, Les femmes du braconnier, Babel

 

La nouvelliste française propose ici un roman, celui des amours tumultueuses, désinvoltes et sauvages d’un couple mythique de la poésie anglophone des années 50/60 : Sylvia Plath et Ted Hughes.

Ce long roman est une traversée sensible d’une histoire tout à la fois familiale, poétique et intellectuelle d’un couple fragile et fragilisé. Londres et quelques terroirs anglais offrent les décors d’une intime exploration au corps et au coeur des deux protagonistes, ressuscités à renfort d’évocations de la correspondance et des références biographiques.

Le suicide de Plath est à relire à l’aune de ces pages qui décrivent à l’envi une âme féministe, féminine, courageuse et combative d’une époque qui a tendance à reléguer les revendications du deuxième sexe à l’encan des réprobations faciles.

Le réalisme, ici, pointe les ressorts d’une « entreprise » d’écriture, d’une gestion de celle-ci au rythme de la vie parfois corsetée d’imprévus, d’enfants à soigner (dont Sylvia s’occupe avec une rage de bien faire) et d’irrégularités conjugales (Ted est coureur).

Un très beau témoignage sur le « métier de vivre » de deux créateurs plongés dans les aléas de la vie!

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