Philippe MURAY n’est pas mort, il mord encore…

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La poésie c’est beaucoup plus que la poésie. Elle est historiquement morte, c’est pour cela qu’elle se multiplie, qu’elle se dissémine sur la planète. Comme le théâtre. Comme la danse. Comme la totalité des arts plastiques. Comme la pornographie. Comme les « luttes » de libération sociétales. (…) La poésie gagne en surface ce qu’elle a perdu en signification, elle doit être sur toutes les surfaces, sur tous les murs. Depuis que la poésie est sortie du poème, on la retrouve partout. Tout le monde est poète. Tout le monde a droit à la poésie. Tout le monde fait ou a le droit de faire de la création, et cette prolifération d’armes de création massive, cette explosion effrayante de culture, ce lyrisme dans tous les coins, cette graphomanie, cette accumulation infernale de « spectacle vivant », ce nouveau développement insensé du quantitatif lyrique d’où la dispariton de toute qualité ne fait plus peur à personne, cette haine au fond de la poésie et de ce qu’elle a pu être malgré tout, sont mes cibles principales, et jusqu’à l’intérieur des poèmes que j’ai écrits. (Festivus festivus)


Aux applaudissements de la plupart, il y a trente ou quarante ans, les grands principes romanesques ont été virés à la poubelle par « les nouveaux romanciers ». L »héritage » de Balzac et des autres a été abandonné. Presque aussitôt, le journalisme planétaire s’en est emparé. Il a repris tout, tout le romanesque retombé en jachère: l’intrigue, les rebondissements, les dialogues, la reconstruction du réel, les personnages, mais dans un but d’efficacité publicitaire et de manipulation optimum, et il le traduit quotidiennement dans son esthétique de supermarché. Les médias sont de grands fabriquants de personnages. Comme la pensé mythique dont ils héritent, ils ne supportent pas l’imprécision, le flou, les responsabilités collectives, le hasard, la culpabilité indivise. Il leur faut QUELQU’UN. Un nom, une personne. Sinon, il n’y a pas d’affaire. (Désaccord parfait)

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Si la gauche a encore l’air de mieux tenir le coup, c’est que ses principes fondamentaux et sentimentaux cadrent plus étroitement avec le programme hyperfestif; mais elle aussi s’affole : elle sait bien que sans la droite, sans l’ersatz de droite qui la fait exister en tant qu’ersatz de gauche, elle n’est plus grand-chose; et que la rupture d’équilibre peut être dramatique également pour elle. Va-t-elle même encore être longtemps « la gauche » sans son vieux complice de bonneteau? Elle a déjà tout oublié de son essence négatrice, jadis basée sur des hostilités de classes, au profit d’une inflation de morale et de vertuisme sans précédent. Elle a remplacé le matérialisme dialectique par la pratique du bien et substitué à la dictature du prolétariat le terrorisme des « valeurs ». (Après l’Histoire)

 

   L’existence de Dieu: texte de Philippe Muray, musique de Bertrand Louis


Le Bien a vraiment tout envahi ; un Bien un peu spécial, évidemment, ce qui complique encore les choses. Une Vertu de mascarade ; ou plutôt, plus justement, ce qui reste de la Vertu quand la virulence du Vice a cessé de l’asticoter. Ce Bien réchauffé, ce Bien en revival que j’évoque est un peu à l’ « Être infiniment bon » de la théologie ce qu’un quartier réhabilité est à un quartier d’autrefois, construit lentement, rassemblé patiemment, au gré des siècles et des hasards ; ou une cochonnerie d’« espace arboré » à de bons vieux arbres normaux, poussés n’importe comment, sans rien demander à personne ; ou encore, si on préfère, une liste de best-sellers de maintenant à l’histoire de la littérature.(L’Empire du bien)

 

Oui, il y a de la joie dans la cruauté, de la jubilation dans la détestation, de la volupté dans la non appartenance. (Festivus festivus)

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Le cinéma, c’est le damné du concret, c’est le forçat du réel. Il n’y a qu’en littérature qu’on voit des images ; au cinéma on ne voit que l’apparence et elle est irréfutable. Par-dessus le marché, au cinéma tout le monde voit la même chose alors qu’en littérature tout le monde voit des choses différentes, mais personne ne verra jamais ce que les lecteurs voient (il n’y a pas deux Anna Karénine semblables dans la tête de deux lecteurs assis côte à côte et lisant au même rythme). (Festivus festivus)

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Nous oublions tout mais nous sommes obligés de tout voir, tout le temps, comme nous sommes obligés de tout entendre, nous sommes prisonniers de l’excès d’exhibition et de précision pornographiques, nous n’avons même plus le droit de détourner les yeux (ni les oreilles), ce serait une insulte à la confusion empathique des sentiments que commande la démocratie terminale pour que nous ne nous sentions plus jamais seuls. (Festivus festivus)

La passion fait tout passer, c’est le droit de l’homme le plus imprescriptible. Plus les affaires règnent, plus le business tourne dans son propre vide, avec pour seul et unique projet son extension absolument sans fin, et plus le lyrisme cordicole doit triompher à la surface, habiller la réalité, camoufler les pires trafics, ennuager toutes les intrigues, faire passer l’Ordre Nouveau du monde pour une sorte d’ordre divin. (L’empire du bien)

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La disparition de l’art est un événement qui attend son sens, mais on peut douter qu’il le trouve jamais. Évoquer cette fin comme une éventualité sérieuse ne signifie pas qu’aucun individu, dorénavant, ne se dira plus artiste; ni même qu’il n’y aura pas encore dans l’avenir de grands artistes. L’hypothèse de la fin de l’art ne concerne que l’hypothèse de la fin de l’histoire de l’art, c’est-à-dire le moment où les dernières possibilités de l’art ont été épuisées, et l’ont été par les artistes eux-mêmes (Picasso, Duchamp); et où ne se pose donc plus, du point de vue des artistes, que la redoutable question de la désirabilité de l’art en tant que survivance, inscrite désormais dans une tout autre histoire encore inconsciente. (Après l’Histoire)

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Avec l’artiste contemporain, c’est-à-dire le post-homme (ou femme) dans toute sa splendeur, on a enfin face à face, l’effroyable monstre de l’avenir: l’homme n’est plus un loup pour l’homme, c’est un artiste pour l’artiste. Equipé comme il se doit de cornes de brume, de sifflets, d’échasses et de tambours du Bronx. On ne pourrait l’arrêter dans son expansio qu’en remettant violemment en cause, avec tout le mépris qu’elle mérite, la culture sacro-sainte dont il se réclame, et l’art dont il confisque abusivement la définition. Mais cela ne se fera pas. personne n’osera. Personne, même n’y pense. (Festivus festivus)

 

 

« Le sport n’est qu’un des pires moments à passer parmi d’autres. Je n’en sais pas grand-chose, sinon que je l’abomine allègrement. Tous les sports en vrac, et depuis toujours, du foot au saut à l’élastique et de la planche à voile aux courses automobiles. C’est une sorte de répugnance instinctive, chez moi, qui remonte à loin. Il y a peu de choses dont je me détourne depuis longtemps et avec une telle assiduité. « Sportif » a été très tôt pour moi une espèce d’insulte. Une journée de lycée qui commençait par la gymnastique ne pouvait pas se terminier bien. » (Désaccord parfait)

Fabrice Luchini lit Tombeau pour une touriste innocente de Muray

Le doute est devenu une maladie (L’empire du bien)

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Philippe MURAY (1945-2006)

http://philippemuray.e-monsite.com/

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