TRIO INFERNAL

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

L’originalité de ces deux textes m’a incité à les rapprocher, deux textes plutôt courts, exigeants, qu’il faut lire avec attention, respirer, humer, pour en sentir toute la saveur. Deux textes qui évoquent la difficulté de vivre dans un couple, la complexité des relations entre les êtres, qu’elles se situent dans le langage ou dans la capacité à concevoir la vie, à l’imaginer pour pouvoir la construire. Deux textes estampillés littérature contemporaine même si celui de Valdislavic est traduit de l’anglais d’Afrique du sud. Deux textes exigeants, contemporains, pour évoquer deux trios en plein déséquilibre, je crois qu’il y avait là une belle occurrence à réunir Catherine Ysmal et Ivan Vladislavic.

 

Irene-Nestor-et-la-v%C3%A9rit%C3%A9.jpgIRÉNE, NESTOR & LA VÉRITÉ

Catherine YSMAL (1969 – ….)

« J’aimerais dire la vérité. Ce salut dans les mots. Mais quel salut ? Je sais que rien ne sauve. Les mots sont victimes d’eux-mêmes, comme je le suis. A eux la raclée que je fous. Salauds de mots. » Irène enfermée, étouffée, dans un silence qu’elle semble plus subir que souhaiter, ressent des sensations nouvelles. Elle émerge par bribes du terrible chaos dans lequel un violent choc l’a précipitée. On comprend très vite que Nestor l’a frappée un peu plus fort que les autres fois et qu’elle sort péniblement, sensation par sensation, du néant dans lequel elle était plongée. Progressivement, ces sensations lui évoquent des choses qu’elle a connues avant, elle se souvient peu à peu de son existence avec Monsieur, de ses évasions avec Alice, de ses peines, de ses douleurs, de ses désirs… qu’ils n’ont pas compris sa différence, qu’ils la croyaient folle.

Ce texte polyphonique, récité tour à tour par les membres d’un trio rituel : Irène, épouse, Nestor, époux, et Pierrot amant improbable, témoin effectif porteur d’une certaine part de vérité, évoque la déconfiture du couple qui se défait progressivement jusqu’à la destruction. Une décomposition due à l’incompréhension qui existe entre les deux époux résultant de leur difficulté de mettre des mots communs sur des sensations qu’ils pourraient partager s’ils savaient, s’ils pouvaient, mettre les mêmes mots sur les mêmes ressentis. A chacun sa vérité, à chacun sa manière d’exprimer ce qu’il ressent sans que l’autre le comprenne forcément. Les mots qui s’élèvent entre les êtres ne rendent pas toujours les ponts possibles, ils sont souvent coupables de l’impossibilité de communiquer comme ils ont rendu Irène muette. Nestor l’a réduite au silence en exigeant d’elle un langage qu’elle ne possède pas, en lui demandant des mots qu’elle ne connait pas.

1891018_470541539738999_677468575_n.jpg?oh=1e4b1e0a7462f767ea4ee459bb19be11&oe=53FF8109&__gda__=1409686856_8036599f8303d0734914926f8a11a586Dans ce texte très travaillé, très moderne, très novateur, de grande qualité, Catherine Ysmal démontre comment le langage devient le deus ex machina de la décomposition de ce couple. Un couple que l’auteur utilise comme l’illustration de la difficulté d’utiliser un vocabulaire commun pour rassembler, réunir dans une même pensée, des êtres différents. Un réquisitoire contre l’usage d’un langage banalisé, standardisé, pour promulguer une pensée unique meilleur outil d’un pouvoir totalitaire. « Les définitions ne sortent pas de nulle part mais d’un monde, d’une organisation sociale ; de pouvoirs, d’une histoire qui se construit. Ils ne sont pas neutres ».

« Je ne peux pas y croire à ta vérité

Je ne peux pas y croire au malheur

Au malheur de la vérité »

 

1239784-gf.jpgFOLIE

Ivan VLADISLAVIC (1957 – ….)

Un beau jour, en Afrique du sud, un individu plutôt banal débarque à la limite d’un quartier périphérique d’une ville inconnue, à proximité du veld, où il s’installe en face de la maison d’un couple très intrigué par cette intrusion dans son paysage. Le trio ainsi constitué, le Patron, quincailler, la Patronne qui passe son temps à faire le ménage et l’Autre, celui qui vient d’arriver et qui a l’intention de bâtir une maison sur ce bout de terrain qu’il a acquis, s’observe avec curiosité et inquiétude. Que vient faire cet inconnu ? Pourquoi m’observent-t-ils comme ça ? La crainte de l’inconnu, l’inquiétude devant l’étranger, l’angoisse de voir pousser un bidonville comme aux alentours de multiples villes de cette nation à peine ébauchée, pour les uns, une certaine insolence, un certain mépris pour l’autre… on croit deviner mais on ne sait pas réellement…

Poussé par la curiosité de la Patronne, le Patron approche progressivement l’Autre et noue finalement avec lui une vraie complicité, jusqu’à sombrer sous la coupe de cet original qui le convainc d’imaginer la maison qu’il souhaite construire, au point d’y vivre réellement. Le triangle ainsi constitué déstabilise le couple, le Patron se rapproche de l’autre en s’éloignant de la Patronne. L’Autre utilise la Patron pour entreprendre les travaux qu’il n’a pas le courage de réaliser lui-même, au grand dam de la Patronne. Le Patron entre ainsi de plus en plus dans le jeu fantastique et onirique de l’Autre malgré l’opposition de la Patronne, au point d’adopter son délire, d’entrer dans son rêve et dans sa maison illusoire.

20050225193358.jpgAvec une écriture dépouillée qui tresse un récit construit sur des détails infimes, en détournant les mots de leur sens initial pour formuler des expressions originales, inventives, savoureuses, ce texte très énigmatique qu’il faut faire vivre comme les deux hommes ont fait vivre leur maison dans leur imagination, évoque une construction très illusoire, bâtie dans une réalité rêvée, une vue de l’esprit, et non une réalité matérielle ou affective. « Ce n’est pas dans le cœur qu’elle se trouve, nigaud, mais dans la tête». On pourrait ainsi lire ce texte comme une parabole de l’Afrique du sud moderne qui ne serait encore qu’une vue de l’esprit confrontée à des différences ethniques et langagières fondamentales et difficilement surmontables. « Qu’est-ce qu’une maison ? Ce dont elle est sortie vaut bien davantage ». Qu’est-ce qu’un pays ? Les peuples qui le constituent sont bien davantage. On pourrait effectivement lire ce texte obscur de cette façon et y voir une parabole d’un pays en construction sur les fondations aléatoires de langages et de cultures très différents.

Publicités