DANS MA TÊTE et autres poèmes décérébrés / Éric ALLARD

Dans ma tête

 

Ma mère et mon père ont élu domicile

dans ma tête

Ils ne font pas de bruit se montrent discrets

D’ailleurs à certaines heures

je pourrais les croire ailleurs

au cœur au foie ou dans les talons

 

Personne ne sait qu’ils sont là

si je ne le faisais pas remarquer

parfois

pour dire quelque chose d’intéressant

qui focalise l’attention sur mes cheveux

enfin ce qu’il y a sous le peu qu’il m’en reste

  

+

 

Dans les majuscules

Dans les majuscules

je ne me vois pas

 

Où je me sens bien

c’est dans les minuscules

 

D’ailleurs je me demande

si je ne vais pas supprimer

 

toutes les majuscules

de mon texte

 

Si je meurs avant faites-le

pour moi s’il vous plaît

 

+

 

Dans ma tête (2)


Si ça cogne dans ma tête

c’est que maman est en rogne contre papa

 

Et qu’ils boudent tous les deux dans leur coin

en faisant les cent pas ou en tapant des pieds

 

pour je ne sais quoi

 

Si ça cogne dans ma tête

c’est que maman a tué papa sur un coup de tête

 

Et qu’elle se demande maintenant

quelle robe elle mettra pour l’enterrement

 

et avec quoi

+

 

Le côté droit


Egarez vous sur le côté droit

de votre cerveau

 

là où il y a la place pour

l’évasion le rêve la liberté

 

le parking est gratuit aussi

de ce côté-là

 

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Les filles

 

J’aime les filles qui ont une frange

une queue-de-cheval une raie sur le côté

un chignon coque plutôt qu’un chignon sophistiqué

des nattes des couettes des boucles des mèches

 

J’aime les filles qui ont des cheveux

lisses bouffants en cascade couleur neige

mais n’allez pas croire que je pinacle sur

les filles qui ont la boule à zéro

 

parfois c’est la même

 

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les migraines de mon père

 

mon père a longtemps eu la migraine

je disais que c’était depuis la mort de son frère

d’une appendicite à l’âge de onze ans

je pensais que ça lui passerait je minimisais

comme on minimise les maux de ses proches

quand ça lui prenait c’était pour la journée

il se battait contre son mal de tête

les aspirines ne faisaient que lui bouffer l’estomac

c’était souvent le samedi ou le dimanche

jamais la semaine où il travaillait à l’usine

comme si ça ne se faisait pas de prendre congé pour ça

des amis étaient morts au travail par accident

ça il ne voulait pas laisser sa vie sur son lieu de travail

il travaillait depuis l’adolescence

en suivant des cours du soir pour parachever sa formation

dans une région sans autre université qu’une université du travail

pour alimenter en ouvriers les usines des environs  

d’ailleurs il a pris sa pension aussi vite qu’il a pu

pour bien profiter du reste de sa vie

puis le mal de tête l’a quitté, c’était bien dû au travail

boulot très tôt tramway dodo

(il apprendrait à conduire quand il serait retraité)

un bifteck de cheval au soir quand il rentrait

la télé le jardin le bricolage pour améliorer la maison

à table les histoires avec ses chefs

les brigadiers de merde les contremaîtres lèche-cul les ingénieurs incompétents

sa façon de ne pas chercher d’avancement

ni par les passe-droits ni par le travail supplémentaire

cette obsession d’avoir son temps de travail qui ne débordait pas sur sa vie de famille

sinon par la migraine

l’usine rognait par là sur son temps libre

elle avait trouvé une faille ouverte à la sortie de l’enfance et s’y était engouffrée

par la migraine l’usine gagnait quelques heures

elle empiétait sur le territoire privé d’un de ses salariés

l’usine par la étendait son domaine d’exploitation

l’usine avait semé des petites graines de migraines

 des petites graines de mort douce dans la terre dure de sa tête

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6 commentaires sur “DANS MA TÊTE et autres poèmes décérébrés / Éric ALLARD

  1. ben tu vois Eric j’avais un papa qui travaillait à l’usine en tant qu’ouvrier qualifié. Il se moquait du contremaitre, il manifestait quand il y avait grève. A sa prépension, il a commencé à fabriquer des marionnettes sur un banc de menuisier. Il en a vendues beaucoup. Puis il a dit qu’il ne travaillait plus à la chaine. Ton texte m’émeut beaucoup. Le travail à l’usine c’est à rendre fou. pas besoin de lui en vouloir s’il rentrait épuisé et s’il oubliait son fils et moi; sa fille.
    amitiés
    mireille

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  2. J’adore ces textes. Ils sont beaux, expriment sobrement tes sentiments, et font la part belle à l’émotion sans verser dans la mièvrerie, mais en partant plutôt d’un angle fantaisiste et charmant. Bravo l’Artiste !

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  3. Merci, Mireille. Le mien jouait beaucoup avec moi, c’était mon compagnon de jeux préféré. Sauf les jours de migraine…
    Merci, Edouard, c’est bien vu. Et Thierry, aussi. 😉

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  4. J’aime beaucoup tous tes textes. Ils sont faciles à lire et touchent au cœur alors qu’il y a une tendance à l’intellect dans les textes de certains poètes. Je me trouve très bête devant eux.
    félicitations!
    mireille

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