LENT NOIR d’Erwann ROUGÉ

P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

Le terrible dans ces poèmes de Rougé n’est pas seulement dans le titre, qui suggère tout à la fois le noir de houille de l’enfance, et la férocité qui va avec certaine enfance salie, et la vague de fureur chasseresse d’hommes violents, et la « langue déchir(é)e » des victimes, et les placards de l’horreur, de l’enfermement.

Il y a plus encore dans ce livre, où les vers se répandent sur la page, déchiquetés, structurés, décalés, il y a le désir de dire le nu plus nu que le nu, l’acide en gorge, l’œil délavé, la « haine », « leur haine », « la langue noire », qui ne renonce pourtant pas, au milieu de la traque.

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Ce livre peut se lire comme un récit d’enfermé/évadé/pourchassé. Un enfant ? Un adulte ? Une ombre ? L’histoire ne le dit, ne se termine pas, elle recommence et hausse le ton juste pour éclairer l’universel. Le lecteur suit au présent l’acharnement à vivre de quelqu’un qui est happé, violenté, suivi, traqué.

la fatigue d’oiseaux dans la bouche

ce temps pris au trou

lent écoulement

halètement de l’autre

tu étouffais de tristesse

avaler l’air les champs la dune

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En lisant cet admirable livre, j’ai songé plus d’une fois à toutes les blessures d’enfances truffautiennes, pasoliniennes et autres. Les coups, quatre cents et autres. D’enfants souillés par l’existence, le mépris, les haines ordinaires…

Toujours faire le guet résonne à la dernière page de cet opus comme l’apologue du pauvre, toujours alerté, sans cesse en alerte, comme la bête traquée qui flaire le danger, bête ou écrivain ou enfance battue, la même vigilance au bout des mots, la même et terrible exigence de dire au plus nu le vrai.

Magnifique Rougé.

L’arbre à Paroles, coll. Résidences, 2014, 66p., 10€.

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L’ouvrage sur le site de L’Arbre à Paroles (copier/coller le lien)

http://maisondelapoesie.com/index.php?page=lent-noir—erwann-rouge

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