LE TUEUR et MOI

 1332422242-436.jpgJ’avais repéré le criminel chez la libraire. J’ai le flair pour ça.

À sa sortie, je lui emboîtai le pas dans toutes les enseignes de la rue commerçante. Je le suivais dans les files, je ne le laissais pas prendre du champ, il ne devait pas m’échapper. Après la librairie, il se rendit à la poste. A la poste, il déposa un petit colis. Qui pouvait contenir un doigt, un gros doigt ou une petite main à moins que ce ne soit un poignet, un simple poignet bien coupé avec un grand couteau tranchant comme je les aime.

Et après la poste, ce fut la pharmacie, où il demanda des anxiolytiques. Le crime, quoi qu’on dise, vous met sur les nerfs. Même si on fait du massage de chakras et qu’on absorbe les contenus de boîtes entières de produits bio, le crime reste éprouvant, sec, tuant.
Après la pharmacie, il se rendit chez la boulangère, il acheta des glacés. (Tous les acheteurs de glacés ne sont pas des criminels, cela dit). Chez la bouchère, je le vis fort énervé ; normal, il sentait le sang. Moi aussi, le sang me mettait mal à l’aise, j’attrapais vite des maux de ventre, des nausées, des vertiges. Le tueur me lâcha. Cela se fit dans un éclair. Il devait posséder des super pouvoirs…

Enfin, après son passage, toutes les femmes moururent, c’était un tueur de femmes en série; ça aussi, je l’avais pressenti. Il ne s’était présenté qu’à des commerces où servaient des femmes.

(J’ai toujours aimé les vendeuses, les serveuses, les femmes en uniforme de travail, cela me sécurise, leur féminité est comme mise à distance. Elles sont confinées à un rôle, elles se prêtent à tous les fantasmes…)

Il ne les a pas tuées en ma présence, non. Quelques heures ou jours après. Mais c’est tout comme. Je ne vis plus aucune ces femmes une autre fois. Quand, quelques jours plus tard, je revins sur les mêmes lieux, plus rien n’était pareil. On me dira que c’est la règle : après un meurtre, plus rien ni personne n’est pareil. Je ressentis un fort sentiment d’étrangeté. J’eus beau me consoler en redoublant mes exercices à des barres trouvées ici et là et en écrivant des haïkus, je sentais que je n’allais pas bien.

(Oui, pour me calmer, je fais de la sculpture de rue et j’écris des haïkus.)

 

Filet pur de porc –

la vision d’un corps couché

beaucoup tailladé

 

dans le muscle un nerf –

ne manquait plus qu’une empreinte

pour me compromettre

 

éncucléé l’astre

ne verra plus que d’un œil

la lune crever

 

Je rendis visite à l’infirmerie près de chez moi, mais l’infirmière n’était plus là. Plus trace du tueur en série non plus, il avait dû filer une fois ses forfaits accomplis.

Je trouvai qu’il était temps que je me rende à la police où une policière avenante dans un uniforme seyant prit note de ma déposition.  Je me dis que si le tueur m’avait précédé en cet endroit, sûrement qu’il l’aurait assassinée. Elle avait de la chance; je lui ai dit. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue car après mon arrestation, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles. Personne n’a cru à ma version du tueur filé dans les files.

On a pris ça au pire pour une lubie, un montage de toutes pièces. On veut rendre des services, puis vous prend pour un malade. On devrait généraliser à tout le monde social la sculpture  de rue et la pratique assidue du haïku, la vie et les relations humaines en seraient grandement facilitées.

 

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