APRÈS L’HORREUR

88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

L’actualité toujours aussi violente que nous distille à longueur de journaux les divers médias, m’a incité à vous proposer ces deux textes très différents où j’ai trouvé, outre cette barbarie que l’on n’arrive jamais à imaginer et qu’on croit toujours qu’exception venue d’hommes pris dans une folie destructrice, une approche de ce qui peut se passer lorsqu’on a dépassé le stade de la cruauté la plus ignoble ou de la veulerie la plus abjecte. Que peuvent se dire le tortionnaire et sa victime ? Comment peut se comporter celui qui a vendu sa famille pour sauver les apparences de son honneur ? Hachtroudi héritière d’une lignée de grands humanistes iraniens et Slocombe écrivain qui a osé se frotter à cette question ouvrent des pistes à ceux qui voudraient comprendre comment on peut vivre avec une telle charge sur les épaules.

 

colonel-appat-455-1470743-616x0.jpgLE COLONEL ET L’APPÂT 455

Fariba HACHTROUDI (1951 – ….)

Dans un pays nordique non cité, un officier supérieur iranien, demandeur d’asile, rencontre lors d’un interrogatoire une femme qu’il a connue, sans qu’elle le sache, dans les prisons des ayatollahs. Il était chargé de comprendre comment elle pouvait résister à toutes les tortures et, si éventuellement, elle ne bénéficiait pas de la complicité de certains de ses gardiens. Lors de cet ultime entretien qui décidera de son accueil dans ce pays d’asile, elle est chargée de jouer le rôle de l’interprète. Se noue ainsi une relation complexe qui réunit un complice des tortionnaires et la victime la plus coriace de ces abominables gardiens.

Le colonel, jeune soldat brillant et héroïque de la guerre contre l’Irak, connait une carrière fulgurante qui le conduit dans le saint des saints auprès du « Commandeur », l’ayatollah suprême, pour accomplir des missions de plus en plus stratégiques et de plus en plus secrètes. Mais, quand le « Commandeur » en personne lui demande de devenir le chef de sa garde personnelle, il refuse, il ne gravira pas un échelon supplémentaire dans l’horreur, il a déjà travaillé à la restructuration des prisons, il ne veut pas franchir ce nouveau palier en organisant l’élimination discrète et brutale des opposants. Sous la pression de sa femme, grande scientifique, résistante à toutes les pressions du régime théocratique, il planifie son exil après avoir préparé celui de la détenue la plus sévèrement torturée de la célèbre geôle de Devine où sont rassemblés les prisonniers politiques jugés les plus dangereux.

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Dans ce texte à deux voix dense, intense, écrit dans une langue vive, rapide, percutante, Fariba Hachtroudi réunit un duo dont les deux parties ne devraient que se détester et s’agonir mais qui finalement, dans un contexte étranger, presque hostile, arrivent à mettre en commun l’horreur qui les a fait se rencontrer. Le colonel est follement amoureux de la femme qu’il a laissée au pays et qui porte le même non que l’interprète, alors il demande à cette dernière d’intercéder auprès de sa femme pour qu’elle lui pardonne son passé et sa complicité même si elle était passive. Vima l’épouse, Vima la prisonnière torturée, se fondent alors en un jeu de double, de dédoublement, de jalousie, de complicité…

Ce texte, d’une très forte intensité dramatique et émotionnelle, dresse, en quelques pages un portrait décapant du régime des ayatollahs, du sort de ceux qui ne veulent pas les suivre et de la condition de ceux qui ont choisi l’exil où ceux qui n’étaient pas du même côté de la barrière finissent par se comprendre car ils ont connu ce que les mots ne peuvent pas faire admettre aux autres. Ce récit pourrait être aussi un grand roman d’amour mais c’est plutôt un livre qui parle de l’amour comme relation entre les femmes et les hommes et comme moyen de parvenir à ses fins. Il oppose le cynisme froid du scientifique qui ne juge que les faits à la chaleur enflammée du poète qui ne voit que les intentions et les sentiments. Tout un discours sur la dualité entre le mathématicien et le poète, entre le calcul objectif et les sentiments subjectifs, entre la raison et la passion, entre le cerveau et le cœur. Une recherche sur la nature humaine et ses raisons d’agir même dans les démarches les plus odieuses.

Un roman court pour un très grand texte qui démontre une fois de plus que quantité n’est pas forcément qualité, que l’espoir n’est jamais tout à fait mort, que personne ne détient seul toute la vérité et beaucoup d’autres choses encore comme cette pensée qui pourraient évoquer les grands philosophes orientaux : « … les vraies rencontres ne sont qu’instants, magie fugace que l’on appelle bonheur pour donner sens à ce terme ».

 

M.-le-commandant.jpgMONSIEUR LE COMMANDANT 

Romain SLOCOMBE (1953 – ….)

Avant d’évoquer toutes les richesses de ce texte, je voudrais parler du problème de conception qu’il me pose, en effet la note liminaire de l’éditeur – qui fait partie de la fiction – parle d’une lettre adressée par un ancien combattant, académicien, au Commandant de la place militaire d’une sous-préfecture normande. Or le texte que nous possédons ne ressemble pas beaucoup à une lettre mais plutôt à un récit, à un témoignage, à une analyse de la situation de la France déliquescente, déconfite, collaborationniste, … des années trente et du début de la guerre, la lettre étant datée de septembre 1942. Il est en effet bien difficile de concevoir qu’un ancien combattant français, même académicien, puisse apprendre quelque chose à un officier allemand concernant les faits militaires, l’état de la France, les projets de l’Allemagne, etc.… J’ai nettement eu l’impression que l’auteur s’adressait plutôt aux lecteurs et non pas qu’il mettait une missive sous la plume d’un délateur à l’adresse d’un officier ennemi. Et pourquoi précise-t-il qu’il change les noms propres, notamment celui de l’académicien alors qu’il précise qu’il est manchot et officier supérieur en retraite, je parierais qu’il y a eu bien peu de manchots ayant fait une carrière militaire avant de siéger sous la coupole. Ces incohérences littéraires restent plutôt formelles mais ont tout de même pollué ma lecture.

La lettre de délation aurait très bien pu se concentrer, comme une tragédie grecque, sur la dénonciation de la situation créée autour d’un amour impossible sur fond d’antisémitisme exacerbé par le contexte historique. Le vieil académicien ne trouve nulle autre porte de sortie à sa situation personnelle que cette dénonciation veule et infamante. Mais, et je le comprends, l’auteur ne pouvait pas traiter le sujet qu’il a mis en scène, sans évoquer la situation de la France et de l’Europe en général à cette époque si particulière. Son texte est très intéressant mais il ne relève pas du projet annoncé, il relève d’une étude, ou d’une fiction, concernant la situation de la France avant la guerre et des raisons qui l’ont conduite à la grande débâcle qu’elle a connue devant les forces de l’Axe. Ainsi Slocombe explique longuement aux lecteurs, et non à l’officier allemand, les événements, leurs causes et leurs conséquences en une analyse qui serait celle d’un antisémite forcené, une façon de dénoncer cette vision en mettant en évidence tous ses errements, tous ses abus et sa profonde inhumanité.

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L’auteur profite aussi largement de l’occasion pour régler quelques comptes, il n’hésite pas à rappeler, à longueur de pages, le rôle jouué par certains hommes politiques et surtout par certains intellectuels qui se sont fait bien petits après la guerre pour laisser passer la marée de l’épuration et resurgir en pleine lumière quand le temps eut encombré les mémoires d’autres événements plus préoccupants. Mais, à mon avis, le véritable souci de Slocombe était de montrer que ce qui a été abominablement possible l’était toujours, son livre s’adresse bien à la France d’aujourd’hui, tentée de plus en plus par les vieux démons qui l’ont déjà conduite dans l’infamie et la barbarie. L’actualité semble hélas lui donner raison. Le message est clair, dans un style qui rappelle les écrits d’avant-guerre avec des belles phrases harmonieusement construites qui coulent paisiblement même pour dire les pires des horreurs. Cette lettre n’était qu’un prétexte pour formuler ce rappel historique, lancer un appel à la vigilance et dire que le courage n’est peut-être pas de fuir devant les difficultés mais de les affronter avec toute la détermination nécessaire.

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