UN BEAU ROMAN de Françoise PIRART

P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

legende-des-hauts-marais-1couvweb.jpg« LA LEGENDE DES HAUTS MARAIS » de Françoise PIRART (Ed. du Jasmin) respire l’aventure, les belles valeurs et la nature au plus près de ses sources. En quatre-vingts pages bien écrites – avec ce sens du souffle, des espaces et du suspense -, l’intrigue nous mène au coeur d’une tribu perdue dans un univers de paludes et de joncs. Le lecteur a le temps d’éprouver les divers personnages qui peuplent ce récit : les amis Armon et Taharn, les vieux de la tribu, Roch et Kerin en tête, Maïra, l’amie d’Armon… On vit au rythme de la chasse, de la nourriture, des espaces traversés, des bêtes qui effraient, de la nuit qui tombe, sans secours. On suit Armon, de l’âge initiatique à celui de l’adulte mûri, dont les valeurs sont toutes celles de la tribu: le sens du devoir, de l’amitié, la bravoure. Et le danger menace, se rapproche et il faut lutter contre ces ennemis. On en capture quelques-uns et les combats avec les autres sont assez sanglants comme toute guerre. L’issue verra peut-être une manière d’éclaircie : qui sait?

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Entre roman et mythe, Françoise Pirart a réussi un bel exemple d’histoire à partager, que les grands adolescents, que les adultes savoureront. Les atouts en sont la fraîcheur d’inspiration, le style fluide et cet humanisme âpre que la romancière ressent comme une force, une dignité. La description riche d’une nature fertile et sauvage, les ingrédients de tout récit fondé sur la lutte et l’apprentissage, la quête du sens : tout convie à une lecture aussi féconde que la matière proposée. Les belles illustrations (une douzaine) sont dues à René Follet.

TA SEULE FONTAINE EST LA MER de Thierry-Pierre CLÉMENT

images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

 

 

Thierry-Pierre Clément, dont j’avais apprécié « Les fragments d’un cercle », nous revient avec un très beau recueil. Ta seule fontaine est la mer (à Bouche perdue, coll. Sépia) est une découverte saisissante des éléments, pour un poète qui sent, hume, scrute et ressent. Le ciel, l’air, la lumière passent dans ses textes comme des gages de vérité profonde. Le poète a épuré ses formes et il n’en garde que le suc, les pépites, ces vers corsetés, cette « épure du chemin » comme la célèbre une des sections du livre. Une étonnante douceur innerve ces vers : elle tient autant aux questionnements nombreux qu’aux constats de quelqu’un qui sait parler des bords, du cœur et des lointains.

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Il y a chez ce lyrique modéré, une soif de terres nouvelles, une géographie du frisson, une attente de l’invisible et un regard d’apôtre sur la beauté du monde. Une quête incessante de la soif de l’autre, des infinis, de la liberté.

J’aime beaucoup cette manière de rendre compte d’un réel appelé par le prénom de la grâce :

Nous nous savons mortels

et nous bénissons l’aube.

Nous ne sommes pas aveugles.

Nous voyons plus loin.

Le vent porteur, les mots de passage et de partage accompagnent ce bonheur d’écriture, où chaque mot devient signe de soi, blason de tendresse :

Cœur troué

au plus fragile,

au plus intense –

Dévoration

du feu !

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Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer, 2013, 96p., 15€. 

TRENTE-ET-UN PETITS PLAISIRS IMAGINAIRES mais non pas inimaginables

 pour Véronique Janzyk 

1.     Marcher sur des œufs. Et découvrir que celui qui ne casse pas contient un poussin ou un chaton noir.

2.    Rouler sur l’or des jaunes d’œufs pendant dix secondes baveuses à souhait.

3.    Féminiser son intérieur (de bureau) : un tapis de souris nathalié, une étagère tatianesque, un pot à stylo ayliné, un taille-crayon sandrastique, une corbeille à courrier christinée, un écran isabelle, un buvard laurencien, un sous-main azizasque , un presse-papier élodique…

4.    Coucher du doigt un paysage de son enfance.

5.    Saupoudrer les pierres tombales de son cimetière préféré de carrés de chocolat blancs.

6.    Marauder des mariages sur l’arbre généalogique du voisin.

7.    Soustraire à des littoraux sans pin des plages entières de parasols. 

8.    Laisser pourrir sa mémoire hors d’état de se souvenir.

9.    Ecluser son sas sans l’aval er.

10. Recouvrir de fleurs sauvages le dos nu d’une inconnue.

11.   Recouvrer la raison au seuil du sommeil pour ne pas dormir idiot, défaire un rêve (sans envergure), mansarder ses nuits.

12. Pisser chaque fois qu’on a prié (et réciproquement), plier en quatre son tapis de prières dans un coin de la chambre des tortures.

13. Emprunter, le temps d’une série de Fourier, les nombres de la numérothèque pour chiffrer ses gains à la tombola sensuelle.

14.Bondager une étoile naine avec des cordes de lumière.

15.Donner de l’aube au moulin des journaliers, du vent aux éoliennes des écoliers, de l’atome-fiction aux centrales des politicons.

16. Joconder Mona Lisa jusqu’au plaisir pictural de Leonardo.

17. Warholiser tant qu’il fait moire ses photos de stores sans créer de jalousie.

18. Se faire plus chatte qu’angora, plus sagouin que butor, plus casoar que caïman et plus girafon qu’éléphanteau.

19. Pendre son café à une cuiller le temps d’un sucre lent.

20. Gommer une gamme après l’autre sur la branche-portée de l’oiseau lyre.

21. Briser la glace sans toucher à un poil d’ours de la banquise.

22. D’un coup sobre de sabre, ôter la nuit au jour, la couverture de nuages au ciel, tout ce qui empêche les déesses de se faire entièrement voir.

23. Casser du sucre sur une montagne de sel, tourner de l’œil sur une montagne de cils.

24. Combattre une poule avec une plume d’oie blanche, un poulpe avec une patte de crabe fantôme.

25. Relever de la pluie tombée avec un manche de parapluie.

26. Faire exploser un cœur de pierre contre un mur de sable.

27. Enterrer une nature morte le jour d’un vernissage, arracher l’étoile du peintre.

28. Donner un os à ronger à la populace de ses nerfs, touiller ses gènes dans un bol de spores.

29.Trahir la peau de l’aimé(e) d’un baiser avant de l’envoyer à la caresse.

30.  Achever son œuf d’un son vibrant, mettre un terme bruyant à l’omelette de l’existence.

31. Regarder à travers un anneau de livres la ronde du monde. 

 

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  Photo de Daniel Charneux

TROP LOURD POUR MOI de Daniel CHARNEUX

10533106_568596326595651_5865768233951626619_n.jpgSortie cette semaine du septième roman de Daniel CHARNEUX aux éditions Luce WILQUIN

Sméraldine
14 x 20,5 cm, 192 pages
ISBN 978-2-88253-492-7
EUR 19 €

« Si le titre Illusions perdues n’était déjà pris par un illustre romancier, il aurait pu servir à l’auteur de Trop lourd pour moi. Car Jean-Baptiste Taillandier, le protagoniste narrateur de ce récit, perdra une à une les illusions de son enfance. Né au milieu des années 50, il entre dans la vie avec la louable intention d’aider la veuve et l’orphelin. Tenté un temps par la coopération au développement, il devient finalement psychologue en milieu scolaire. Or, la satisfaction n’est au rendez-vous ni dans sa vie professionnelle, ni dans sa vie affective perturbée. Le seul havre de paix est l’enfance, où le plongent ses souvenirs heureux associés la plupart du temps à une mère aimante. Mais les êtres chers s’en vont, et Jean-Baptiste voit son univers rétrécir comme peau de chagrin. D’où la tentation de la fuite. Après avoir cherché dans le bouddhisme un refuge illusoire, il trouvera une retraite dans la solitude consentie, où il tentera de dire ce qui le ronge depuis toujours et qui était, décidément, trop lourd pour lui. »

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http://www.wilquin.com/2014/08/trop-lourd-pour-moi-daniel-charneux/

La page Facebook consacrée à Daniel Charneux, écrivain:

https://www.facebook.com/DanielCharneux

Pierre VASSILIU (1937-2014): fragments d’une discographie

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Auteur-compositeur interprète, se jouant de tous les styles et de tous les instruments, Pierre Vassiliu occupait le terrain de la chanson depuis plus de cinquante ans. De lui a qui écrit des chansons-mondes, des chansons-films, des chansons-poésies, s’inspirant de toutes les musiques du monde et débordant du cadre traditionnel de la chanson française, on n’a retenu dans les hommages télévisés vite emballés du week-end du 15 août qu’une pochade écrite sur une musique de Chico Buarque. Comme si, de la carrière de Pierre Perret, on ne retenait que Le zizi, de celle d’Henri Salvador, Zorro est arrivé, ou de celle de Gainsbourg, L’ami Caouette… Comme l’écrit Christophe Conte des Inrocks,  « peu carriériste, mal aiguillé, celui qui pensait au départ faire profession de jockey tombera souvent de cheval durant sa carrière de chanteur mal compris. » Néanmoins des artistes tels que Albin de la Simone, Bertrand Burgalat, Jacques Duvall, Arnaud Fleurent-Didier ou Daniel Darc l’ont, ces dernières années, cité en exemple, notamment en tant qu’initiateur du talk over. Dans Le Monde, Auréliano Tonet écrit: « Las des divinités trop célébrées – sempiternels Gainsbourg-Brel-Brassens-Ferré –, les chanteurs apparus à la fin des an nées 1990 et au début des années 2000 se sont cherchés des idoles moins encombrantes. Aux côtés de Dick Annegarn, Christophe ou Gérard Manset, Pierre Vassiliu fait partie de ces aînés qui ont reçu l’onction des jeunes générations. » La preuve qu’on n’a pas fini de le découvrir. 

Voici quelques titres peut-être moins connus d’une discographie bien fournie et pour le moins éclectique.  E.A.

1962

1963

1970

 

1970

1971

1972

1973

 

1973

1979

1993

1993

1998

2003

Vassiliu chante Gainsbourg

Adaptation de Film par Jacques Duvall et Isabelle Wéry

Quelques liens(copier/coller les liens)

Le blog de référence tenu par un ami et admirateur de Vassiliu

http://pierrevassiliu.skynetblogs.be/

Sa discographie

http://www.pierrevassiliu.com/discographie.htm

La rencontre entre Arnaud Fleurent-Didier et Pierre Vassiliu

http://www.tsugi.fr/magazines/2014/08/18/souvenir-rencontre-entre-pierre-vassiliu-arnaud-fleurent-didier-6273

L’article de Christophe Conte

http://www.lesinrocks.com/2014/08/18/actualite/pierre-vassiliu-cetait-celui-11519594/

L’article de l’AFP

http://www.lalibre.be/culture/musique/le-chanteur-pierre-vassiliu-est-decede-a-76-ans-53f09fa835702004f7df8fbe

LA SUCRERIE

les-alternatives-au-sucre-blanc-o15760.jpgLa sucrerie abonde. La sucrerie à l’œil. La sucrerie dans le fond. La sucrerie en tête. La sucrerie Freud. La sucrerie sourde. La sucrerie coule. La sucrerie rire. La sucrerie file. La sucrerie en neige. La sucrerie source. La sucrerie carton-pâte à tartiner. La sucrerie plume. La sucrerie poil. La sucrerie pile. La sucrerie farce. La sucrerie batterie de cuisine. La sucrerie plate. La sucrerie plate. La sucrerie plate. La sucrerie sunlight. La sucrerie en état de mort céréale. La sucrerie cubique. La sucrerie fauve. La sucrerie riz au lait. La sucrerie Rihanna. La sucrerie sur les os. La sucrerie dans le sang. La sucrerie en filet. La sucrerie cire. La sucrerie noire. La sucrerie Warhol. La sucrerie par pudeur. La sucrerie vaginale. La sucrerie du crabe. La sucrerie nucléaire. La sucrerie de l’information. La sucrerie nappe de brouillard & dentelles de brume. La sucrerie belge. La sucrerie maladie. La sucrerie Koons. La sucrerie je-ne-vous-dis-pas. La sucrerie comment. La sucrerie molle. La sucrerie dominatrice. La sucrerie accidentelle. La sucrerie orientable. La sucrerie du dedans. La sucrerie Onfray. La sucrerie tombe à retardement. La sucrerie qui. La sucrerie quoi. La sucrerie qu’est-ce. La sucrerie criée. La sucrerie serrurerie. La sucrerie virelangue. La sucrerie en coton tige. La sucrerie dure à cuivre. La sucrerie sans sel. La sucrerie au beurre berbère. La sucrerie qui rampe dans le vin. La sucrerie ras des goûts. La sucrerie vague. L’image de la sucrerie dans le miroir déformant de la pâtisserie fine. La sucrerie renversée. La sucrerie sur le ventre du philosophe à lunettes. La sucrerie en grains de rêve dans la maison du psychanalyste à collier de barbe. La sucrerie par bonheur. La sucrerie au cul de la chienne. La sucrerie à dos de chat mot. La sucrerie de Vinci. La sucrerie à bout de force. La sucrerie qu’on tire. La sucrerie à la farine. La sucrerie morte au bout du rouleau à tapisserie. La sucrerie nègre. La sucrerie alphabétique. La sucrerie X. La sucrerie mathématique. La sucrerie voûte plantaire. La sucrerie carte postale. La sucrerie penchée. La sucrerie au maître queux. La sucrerie blanche. La sucrerie qui forme des numéros au falzar. La sucrerie textile. La sucrerie moule à huîtres. La sucrerie discrète. La sucrerie abonde. La sucrerie dans le fond à droite. La sucrerie en tête de gondole de Vénus. La sucrerie qui recommence à fondre. La sucrerie blonde.

 

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LE SÉDUCTEUR + CANDEUR, 2 textes de Denis BILLAMBOZ

Le séducteur

  

C’était un grand séducteur

Mais un piètre conducteur

Il pilotait comme un manche

Il dérapa au contour d’une hanche

Et se cassa les reins

Au fond d’un étroit ravin

Depuis cet horrible jour

Il n’a plus de goût pour l’amour

Il s’est acheté une conduite

Digne d’un pieux jésuite

 

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Candeur

  

Elle était toute nue

Toute menue

Très détendue

Elle se pensait bienvenue

  

Il l’a soutenue

Tellement soutenue

Qu’il l’a détenue

Et finalement vendue

  

Il n’y a qu’un fil ténu

Du soutien attendu

Au souteneur imprévu

Un tien l’autre leurre

 

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Les photos sont de William Buffetrille

http://www.zphoto.fr/galerie-perso/5497

IMPOSTURE

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

Deux épisodes de l’histoire qui, selon leur auteur respectif, sont restés totalement inconnus du public et qui ont même berné les historiens les plus avisés, laissant encore aujourd’hui planer le doute. En tout cas deux faits historiques qui montrent bien que ce que nous apprenons de l’histoire et des livres n’est qu’une vérité toute relative et qu’il faut toujours laisser une place pour le doute car la vérité n’est toujours que celle de ceux qui la profère avec leur connaissance, leur façon de lire et d’interpréter les événements et surtout leur volonté de construire le passé et la postérité à leur façon. L’histoire n’est souvent qu’une vérité provisoire qui attend une confirmation ou une infirmation qui finit presque toujours par survenir.

 

C_Cortes-et-son-double_8978.jpegCORTÉS ET SON DOUBLE

Christian DUVERGER (1948 – ….)

Bernal Diaz Del Castillo, simple soldat dans la troupe d’Hernàn Cortés lors de la conquête du Mexique, décide à soixante-dix ans de rédiger « L’histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne » pour rectifier la version de cette épopée proposée par Gomora et les chroniqueurs qui l’ont suivi sur la même voie. Après une analyse d’une grande rigueur scientifique, Christian Duverger démontre, que celui-ci ne peut pas être l’auteur de ce texte. « Le rédacteur de l’Histoire véridique en sait trop pour continuer à se faire passer pour Diaz del Castillo ». Mais comment et surtout pourquoi l’histoire, la légende, a-t-elle pu faire de ce soudard presque illettré un génie précurseur de la littérature espagnole ? C’est en grande partie le propos de ce livre qui ne se borne pas à démontrer l’imposture mais qui surtout nous explique avec force détails comment et pourquoi cette imposture a été construite. Une aventure digne d’une légende, d’une légende fondatrice d’un mythe littéraire et d’une histoire qui attribue de façon formelle et définitive les exploits qu’il a accomplis au grand conquérant espagnol.

Cette mystification plonge ses racines dans l’opposition entre deux des plus grands hommes de leur temps l’Empereur Charles Quint, roi d’Espagne à cette époque, et Hernàn Cortés le grand conquistador. Charles Quint avait besoin de l’or du Nouveau Monde pour payer les guerres qu’il menait sur le Vieux Continent afin d’asseoir son autorité sur un immense territoire, Cortés voulait que ses mérites soient reconnus et récompensés à leur juste valeur. Le conquistador rêvait d’un état créole laissant une place aux autochtones, l’Empereur ne voulait qu’asservir le Nouveau Monde pour disposer de ses richesses. Et Cortés craignait la méthode habituelle employée par Charles Quint qui consistait à récompenser ceux qui l’avaient servi par des bénéfices ou territoires et, ensuite, a les faire traduire devant le Saint Office pour malversation dans la gestion de ces biens confiés et le Saint Office c’est l’inquisition et ses jugements impitoyables et sans recours.

Cortés a donc besoin d’authentifier et de légitimer ses conquêtes pour garantir ses possessions et même son existence et, comme il est déjà interdit d’écriture et de publication, il ourdit une machination infernale qui bernera jusqu’aux historiens les plus avisés pendant plus de quatre siècles. Il fallait impérativement qu’il ne puisse pas être identifié parmi les personnes qui ont donné corps à ce texte pour que son projet réussisse, qu’il puisse passer dans la postérité comme le grand conquérant qu’il a été et transmettre ses biens à ses descendants. « Les citadelles de pierre sont faites pour être jetées bas, mais que peut le temps sur l’esprit ? »

cristian-dverger-niega-a-bernal-diaz-del-castillo_120760.jpg_27189.670x503.jpgLa démonstration de Duverger est magistrale, la méthode historique ne semble souffrir d’aucun défaut, il faudrait connaître l’avis d’éventuels détracteurs pour pouvoir émettre une critique sur la méthodologie utilisée, sa démarche parait très rigoureuse, il ne laisse aucune piste inexplorée, il envisage toutes les réfutations et objections. Mais pour autant pouvons-nous le suivre jusqu’au bout de sa démonstration, ne s’est-il pas laissé un peu emporter par la fascination qu’il semble avoir pour le conquistador auquel il a, par ailleurs, consacré une biographie. Disons simplement que certaines projections, quelques suppositions, ne sont pas garanties même si l’ « Epilogue imaginaire » clôturant l’ouvrage est magistrale. En définitive, je ne regretterai qu’une chose : que ce livre soit truffé de termes scientifiques comme si ce texte était réservé à des lecteurs avertis alors qu’il devrait intéressé un très large public comme semble l’indiqué le choix de la maquette éditoriale.

Ce livre est un excellent exemple de ce que doit être la critique scientifique d’un texte pour en exprimer toute sa véracité et tout ce qu’il peut cacher dans le non dit, dans le tu, dans le dissimulé, dans le suggéré, et même dans le transformé, le magnifié ou le « caviardé ». Mais, à mon sens, c’est surtout une formidable démonstration de la manière dont s’écrit l’histoire : comment naissent les légendes et les mythes, comment s’érigent les monuments, comment se tressent les auréoles et se constituent la gloire, la notoriété et la postérité.

On ne peut conclure sans souligner la montagne de notes, presque toutes en espagnol, et la profusion des sources bibliographiques ajoutées en fin de cet ouvrage qui semble être la destruction d’un mythe littéraire et peut-être la naissance d’un nouvel écrivain à ajouter parmi les fondateurs des lettres hispaniques qui aurait pu être aussi l’auteur du texte fondateur d’une nation créole au Mexique dès le XVI° siècle.

 

163532-0.jpgLE GÉNÉRAL DELLA ROVERE

Indro MONTANELLI (1909-2001)

Difficile de parler de ce livre sans en dévoiler le contenu, de toute façon, la préface de ce livre explicite clairement l’énigme que l’auteur propose d’éclaircir. Ceux qui voudraient découvrir cet épisode de la libération de l’Italie veilleront donc à ne pas lire cette préface et le commentaire que je propose ci-dessous.

Printemps 1944, un sous-marin anglais débarque le Général Della Rovere sur la côte méditerranéenne de l’Italie encore occupée par les Allemands. Il doit prendre, au nom de Général Badoglio, la tête de la résistance dans cette partie de la Péninsule. Mais ce débarquement a été éventé par la Gestapo qui attend le Général sur le rivage et l’exécute par maladresse se privant ainsi d’une source d’informations fondamentale. Pour pallier cette bévue, un colonel allemand remplace le général décédé par un sordide escroc qui soutire de l’argent aux parents des détenus des geôles allemandes en échange de quelques faveurs accordées par des occupants corrompus à leurs chers prisonniers.

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L’escroc est interné dans une prison où il sert d’appât pour identifier lequel des détenus est un chef important de la résistance italienne, il se glisse avec une si grande aisance dans la peau du Général qu’il apparait vite très crédible aux yeux des détenus, au point qu’il devient lui-même prisonnier de son personnage et se mue progressivement en un véritable chef résistant qui catalyse toute l’énergie des autres détenus. Le Général se façonne ainsi, pour l’éternité, la réputation d’un véritable héros de la résistance à l’occupant, dans la peau d’un vulgaire escroc et gagne l’estime de tout un peuple alors que l’escroc restera pour chacun un vulgaire malfrat qui essayait de s’enrichir sur le dos de la mort et du désarroi. Il fait sienne la devise qu’il transmet à ses codétenus : « Quand on ne sait pas qu’elle est la voie du devoir, il faut choisir la plus difficile ».

montanelli(1).jpgDans ce court texte, Montanelli essaie de réhabiliter ce pauvre malfrat qui a sublimé son rôle de pion dans le jeu de la Gestapo contre les résistants italiens, en transformant son personnage en un héros qu’il n’a jamais été et en restant, lui, parfaitement anonyme. L’auteur a lui-même croisé ce général/escroc quand ils étaient incarcérés tous les deux dans la même prison. La narration de cet épisode un peu rocambolesque de la guerre mondiale en Italie montre bien comment naissent les légendes et les héros et comment on écrit l’histoire dans des espaces géographiques et temporels où le pouvoir n’est que très provisoire et la manipulation souveraine. Une leçon que devrait méditer tous les historiens et érudits et tous ceux qui vénèrent volontiers les héros qu’on leur propose souvent un peu trop vite. Et aussi un hommage à la gloire de tous les véritables héros, ceux qui sont restés totalement anonymes, qui n’ont ni rue, ni monument, à leur mémoire. Le malfrat peut devenir le héros comme le blanc peut devenir le noir et le mal le bien, rien n’est jamais définitif, tout peu changer, l’espoir ne disparaît jamais.

Ce texte est aussi un bel exercice littéraire sur le jeu du double, l’auteur conduit ses personnages avec une grande adresse pour dissocier les personnages des personnes quand il s’agit d’évoquer les faits et de les confondre quand il s‘agit d’évoquer les êtres.

RIEN DE MOI, de Véronique JANZYK

images?q=tbn:ANd9GcQjwAjNHjJv5D8mKhZxDWWHSomqRX7xw7Q-bMifBubPlootTSWiAprès, je sais que je ne pense qu’à ça. Et que ça est tellement fort que toutes mes pensées et mes actes simultanément se catalysent sur autre chose. C’est une coexistence parfaite. Une superposition où l’un n’efface pas l’autre. Le premier a permis au second d’advenir. Le problème survient quand le premier perd de sa force. Il entraîne à sa suite, vers l’effacement, tout ce qui découle de lui. Je dois recommencer, un cran plus fort. Ça a commencé par une chaîne de vélo. Et un chien. Il a fallu la conjonction des deux. J’ai beau expliquer au gamin d’y aller mollo avec les vitesses, il n’anticipe pas l’effort à venir. Et pour mouliner, ça oui il se retrouve à mouliner. Il est tombé quelquefois. J’étais seul dans la cour de l’immeuble accroupi aux pieds de la bécane quand il s’est approché. Curieux de ma présence, de mes gestes. Confiant. J’ai tendu la main. Il a cru à une caresse future. J’ai fermé le poing et j’ai frappé. Ça m’est venu ainsi. Je suis resté le bras ballant, à côté de la mécanique tout aussi relâchée. Tout s’est ensuite passé assez vite. J’ai encastré la chaîne dans le dérailleur, actionné les pédales de la main. Marthe a passé la tête par la fenêtre. Elle a lancé l’infinitif du soir, « mangeerrr », son sourire habituel aux lèvres. A la réponse habituelle de mon corps, j’ai ajouté un petit signe qu’elle n’a pas pu voir, happée par l’appartement. A table, j’ai réexpliqué le principe de la chaîne à Paul, patiemment. Nous avons décidé de descendre faire une simulation une fois le repas terminé. « Quoi de neuf au boulot ? » j’ai demandé à Marthe. Elle embraie aussitôt Marthe. Elle évolue dans un réservoir inépuisable d’anecdotes on dirait. On est descendu avec Paul. Sans mal, il a remis le vélo en selle. Mes explications avaient sans doute été plus claires, ou mes gestes plus assurés. La nuit est descendue sur la cour. Là-haut, des fenêtres se sont éclairées dont la nôtre. La cour m’est apparue bien vide. J’ai pensé au chien. Je me suis demandé s’il avait retrouvé sa démarche confiante. Combien de temps il a pu se souvenir de mon geste. L’avait-il déjà oublié alors que moi je le voyais encore se dirigeant vers la sortie. Encore maintenant j’y pensais au chien. Les enfants et Marthe couchés, j’ai traîné devant la télé. Dimanche soir est un moment définitivement particulier. Un sentiment de fin et la promesse d’un recommencement auquel je ne m’habitue pas. Le dimanche, les possibilités déclinent c’est un fait, mais on précipite soi-même la fin en renonçant à la promenade, au livre, au bricolage, à l’amour l’après-midi. On mise sur le week-end prochain. On est pétri de déréliction et de projets. Lundi, je me suis levé en grande forme, comme si j’avais dormi un tour d’horloge. La faim au ventre, j’ai préparé des pancakes. J’ai pris le temps. Il était cinq heures trente quand j’ai quitté l’appartement parfumé, et j’avais l’impression d’avoir déjà vécu. Une vie de farine, de sucre, de lait, d’œufs, de blancs en neige. J’ai laissé un mot « à ce soir », peut-être parce que justement ça n’allait pas de soi de rentrer le soir. Que rien ne va de soi. Qu’un jour on peut décocher un coup de poing à une bête qui va comme ça. Tout est possible. Les possibilités de nos vies nous guettent. Je ne sais si c’est menace ou libération. Cette radio, je pourrais ne pas l’allumer. Mais je mets le son. Comme chaque matin. Sauf que ce matin j’ai l’impression de n’en rien savoir de l’actualité, de n’avoir rien suivi de ce qui se trame sur la surface du globe. Ce matin m’explose ce que je pressens, ce que je combats à coup de journaux, de visites sur le net, de lectures diverses : je ne sais rien. Ni sur l’Irak, ni sur Israël ni sur rien. Rien ni personne. Rien sur moi. A la station essence, j’ai été tenté, ça ne m’était plus arrivé depuis longtemps, d’allumer des voix. J’écoute les voix comme des oracles. J’ai entendu overdose et pénurie. Ça n’augurait rien de bon. Le soir, au moment où je traversais la cour, j’ai aperçu deux hommes sur la plateforme de l’immeuble. Drôle de moment pour faire une inspection. Une urgence peut-être. Rien de suspect dans leur attitude. Ils parlaient haut. L’un d’eux a ramassé une balle de tennis. Que faisait-elle là ? Qui avait pu la lancer si haut ? L’homme a lancé la balle vers moi. Je ne l’ai pas saisie. De si haut, j’aurais pu me blesser. J’ai tourné les talons. J’ai quitté la cour. Elle était là devant moi. Ses petits talons faisaient un bruit particulier sur les pavés. Elle a essayé d’accélérer. Pas facile ainsi chaussée. Sa cheville a flanché. Je l’ai rattrapée sans mal.

 

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2da04596-96ee-11e3-b064-b3bba553e1d5_original.jpg.h380.jpgVéronique JANZYK est chargée de communication pour la Province de Hainaut. Elle est aussi journaliste indépendante. Elle a publié plusieurs livres à ce jour : Auto (éditions La Chambre d’Échos, France), La Maison (au Fram, Belgique) ainsi qu’un recueil de textes, Cardiofight, intégré dans Trois poètes belges, avec Antoine Wauters et Serge Delaive aux éditions du Murmure, en France. Elle est aussi l’auteur de Les fées penchées et de On est encore aujourd’hui, paru en numérique chez ONLIT Éditions (2013).

LIENS UTILES (copier/coller les liens)

Véronique Janzyk sur ONLIT Editions :

http://www.onlit.net/collections/veronique-janzyk

Le lit, un texte de Véronique Janzyk

http://www.onlit.net/blogs/revue/13989257-veronique-janzyk-le-lit

Véronique Janzyk interviewée par Jacques Dedecker dans l’émission Mille-Feuilles:

http://video.lesoir.be/video/x13p2or

Les fées penchéesla lecture de Denis Billamboz sur Benzine.mag

http://www.benzinemag.net/2014/02/27/les-fees-penchees-veronique-janzyk/

DEUX HISTOIRES DE PEAU

Peau éthique

Cet homme donnait, pour les distinguer, des noms de personnages publics répudiés ou ridicules à ses ver-rues (Verrue Jean-François Copé, verrue Gilbert Collard, verrue Jean-Marc Nollet, verrue Marc Uytendaele…) et des prénoms d’actrices mythiques à ses points de beauté : Marilyn, Brigitte, Greta, Gina, Grace… Et, pour les plus foncés, des noms de chanteuses de r’n’b: Rihanna, Beyoncé, Alicia…

À des taches de séborhée qui lui venait avec l’âge, il leur donnait des noms de Grecs anciens (Thalès, Pythagore, Platon, Onassis).

À ses boutons de fièvre, des noms de maladie en er: Asperger, Alzheimer, Gilbert,  Crigler…

À ses plaques d’eczéma, des noms de lacs gelés.

À ses taches de rousseur, des noms d’étoiles.

À ses poils, des lettres en pagaille.

Quand il s’ennuyait entre deux patients de son cabinet de dermatologie, à l’aide d’un face à main, il parcourait l’étendue de sa peau pour un voyage dans l’espace tendre.

 

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La boutonnée

Cette femme possède une peau à (dé)boutonner. Quand on l’a déshabillée, on peut encore lui ouvrir la peau. Peu d’hommes s’y risquent après avoir écarté un morceau de chair et avoir constaté le fourmillement intérieur qu’ils craignent, entre nous soit dit, de désordonner avec la main lourde du désir. Ils font  semblant de rien comme ceux qui, par mégarde, ouvrent une porte qu’ils ne devaient pas. La femme se vexe, elle ne se sent pas satisfaite et rêve d’un homme qui aurait le courage de fourrager dans tous ses organes avec l’assurance d’un chirurgien émérite ou d’un serial killer délicat. 

 

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