WE LOVE PATRICK JUVET !

juvet_6.jpgAu printemps 2015 sortira chez Universal Music un album hommage à Patrick Juvet lactarisé par Benjamin Biolait et intitulé We love Patrick Juvet!

De grands noms de la chanson française et même internationale revisiteront les titres les plus célèbres du Grand Suisse. 

Pascal Nègre, directeur général d’Universal Music France, se réjouit déjà: » Il y avait trente ans que j’en rêvais. C’est en train de se réaliser. L’album sortira au printemps. Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison auraient aimé chanter ses chansons, j’en suis sûr. Paul McCartney a refusé, c’est un grand regret mais il sera sur l’album hommage à Mireille Mathieu (NDLR: il chantera Mille colombes). David Bowie a reconnu avoir été interpellé par l’influence qu’il a eue sur le jeu de scène du Suisse. Franck Sinatra aimait beaucoup La Musica et Mickaël Jackson avait enregistré une version de We love america, qu’on ne retrouve plus… Patrick est raviii. Dans la foulée il sortira un album de nouvelles chansons enregistrées avec ses amis de la Croisière Age tendre & Tête de bois: Michelle Mort, Hervé Leonard, Philippe Vilard, Jacques Charbi , Philippe Monty La Compagnie du Splendid et le Grand Orchestre Créole… J’espère qu’il pourra en vendre quelques centaines car c’est un peu le capitaine Fracasse de sa génération bateau. »

En exclusivité, voici les noms pressentis avec les titres qu’ils interpréteront.

Charles Aznavour (avec Liza Minelli): Swiss Kiss

Patrick Juvet avec Claude François pour un duo virtuel: Le Lundi au soleil

Dave: Où sont les femmes?

Hubert-Félix Thiéfaine: Rêves immoraux

Patrick Bruel: Au même endroit, à la même heure

Arthur H: La Musica

Pascal Obispo: Sonia

Thomas Fersen: Je vais me marier, Marie

Alain Delon (avec Hélène Ségara): Toujours du cinéma

Christophe: Les bleus au coeur

Jean-Louis Murat: Rappelle-toi Minette.

Gérard Manset: Faut pas rêver

Alice Cooper: Au jardin d’Alice

Céline Dion: Magic

Lady Gaga: Lady Night

Johnny Halliday, Eddy Mitchell & Dick Rivers: We love America

Pour patienter, voici une sélection de quelques titres originaux…

BONUS

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DIALOGUE DE SOURDS + L’ÉNARQUE, par Denis BILLAMBOZ

Dialogue de sourds

  

– Tu as regardé la télé hier soir ? 

Oui, ils sont vraiment nuls 

– Surtout celui qui a un nom de Boer dans l’équipe de Hollande 

Montebourg ? 

– Non, un non de boer pas un nom de bled 

Je ne vois pas 

– Ah, j’y suis Van der Nieuwenhuizen

Mais je ne le connais celui-là, il est ministre de quoi ? 

– Il n’est pas ministre, il est ouvreur 

Ouvreur de quoi ? 

– Mais tu as regardé quoi ?

Ben une émission politique, je ne sais pas son nom

– Ah je comprends moi j’ai regardé le rugby

 

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L’énarque

  

Costume sombre

Cravate stricte

Lunette de notaire

Il trône à la tribune

Prêche la bonne parole

Assène sa vérité

Dicte sa morale

 

Moi, j’ai perdu le fil

De sa bonne parole

Je n’écoute plus son blabla

Ce discours formaté

Je le connais par cœur

Il n’y a rien de nouveau

Dans la langue de bois

  

Mais lui on l’écoute

Il est énarque

Il a toujours raison

  

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NOUVEAU MONDE

88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Aujourd’hui, je propose deux textes très différents mais deux textes qui évoquent, chacun à sa façon, la création d’un nouveau monde dans les grandes plaines de l’Amérique centrale là où se sont rencontrés les Amérindiens et toute une flopée de «traîne-la-prairie », d’émigrants, fuyant chacun une misère ou cherchant un eldorado quelconque pour prospérer et faire fortune ou simplement pour survivre. Deux livres qui auraient pu servir de point de départ au scénario d’un des multiples westerns qui ont passionné toute une génération de cinéphiles éblouis par les exploits de cowboys mais peu réceptif au sort réservé aux Indiens. Il est donc bon de lire des livres comme ceux-ci sur ce sujet pour rééquilibrer la balance par trop défavorable aux Indiens considérés seulement comme « les mauvais » dans ce genre de films.

 

9782743625832.jpgFAILLIR ÊTRE FLINGUÉ

Céline MINARD (1969 – ….)

Dans ce récit Céline Minard lance ses mots dans une chevauchée fantastique, une chevauchée héroïque, à la manière de John Ford lançant ses cowboys et ses indiens à la conquête de l’Ouest sur les traces d’Henry Hatahaway. Elle réinvente les westerns que j’ai connus quand j’étais adolescent, qui m’emportaient vers des horizons que je ne connaissais pas, vers un monde nouveau. Chaque page de ce livre fait surgir un cowboy aux airs de John Wayne ou de Robert Mitchum ou des Indiens sosies d’Anthony Quinn. Sous sa plume, la vaste plaine désertique s’anime, les cowboys se rencontrent, pactisent, échangent, se truandent, se dépouillent mutuellement, s’écharpent, s’entretuent,… , – il est souvent plus facile de suivre les bottes ou les chevaux que leur propriétaire car ils changent trop souvent – les indiens épient, observent, découvrent, s’entre-tuent eux aussi, se font rouler, se vengent …, la plaine est en effervescence, tout se petit monde a besoin d’un lieu pour se ravitailler, pour se reposer, pour se défouler, pour se ressourcer … le campement devient un caravansérail à la mode américaine, un agglomérat de cabanes, de bicoques, un ramassis de tous les vices de la planète, une ébauche de rue, les prémices dune ville.

A travers sa geste épique l’auteure décrit comment la rencontre, avec les peuplades autochtones, de tous ces « traîne-la-plaine » fuyant tous quelque chose qu’ils n’avoueront jamais, ou cherchant satisfaire des appétits qu’ils n’ont pu combler ailleurs, constitue l’acte de naissance réel d’une nouvelle société, la civilisation du Far West, pas seulement le Far West des westerns mais aussi le Far West qui est encore inscrit dans les gènes des nombreux habitants de ces régions du centre de l’Amérique pour qui la carabine ou le pistolet est encore une prothèse indispensable. Elle nous montre comment les Indiens ont reçu cette culture envahissante : « Ils avaient acquis et adopté le cheval en moins de deux générations, ainsi que les armes à feu et tout ce qui était susceptible de leur simplifier la vie » sans savoir qu’ils recevaient en même temps des microbes que leur organisme ne connaissait pas. Le pragmatisme des Blancs, leur appétit, leur avidité ne s’étaient pas dilués dans les grands espaces, bien au contraire : « Il se mit à rêver au commerce, à la diversité des denrées et des objets qui passent de main en main, à la valeur qu’ils acquièrent en changeant de civilisation, aux désirs prétendument variés et innombrables qu’il faut satisfaire ». Le cadre était campé l’Ouest virginal pouvait entrer dans la civilisation de la Grande Amérique des marchands.

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Avec ce récit, Céline Minard réinvente le western épique, celui qui existait avant que les Italiens renversent la bouteille de sauce tomate dans les bobines et me détournent définitivement du genre.

Elle chevauche désormais aux côtés de Dorothy M Johnson ou de Jack Schaeffer dont les romans ont fourni la matière à de nombreux scénarios de grands westerns à succès. Si un jour, elle émigre en Amérique, elle sera vite classée dans la liste des écrivains des grands espaces, ceux qu’on appelle les écrivains du Montana qui pourrait être le cadre de ce récit. Le texte de Céline n’est pas seulement une folle épopée, frisant la parodie, dans les plaines du Far West comme le chantait Yves Montand, c’est aussi un texte d’une grande richesse littéraire, excellemment documenté, dont le rythme ne fléchit jamais courant les pages comme les chevaux courent la plaine même s’ils changent souvent de cavalier.

Et si le roman avait encore un avenir ?

 

9782253166603-T.jpgLA MALÉDICTION DES COLOMBES

Louise ERDRICH (1954 – ….)

Louise Erdrich fait partie des écrivains dits du Montana, ceux qui ont écrit sur les grands espaces américains à la suite des fondateurs de l’école de Missoula, elle a des origines indiennes Objiwé et son œuvre est fortement imprégnée d’indianité comme on peut le constater dans ce texte qui raconte la rencontre des pionniers et des Amérindiens dans le Dakota du Nord à la fin du XIX° siècle et la difficile cohabitation entre ces deux peuples malgré un métissage qui a réuni de nombreuses familles générant ceux qu’on a appelés « les bois-brûlés », métis indiens-français car les Norvégiens et les Allemands ne se mélangeaient pas.

Le récit se déroule dans deux temps différents : à la fin du XIX° siècle quand les colombes envahissaient encore le pays, dévastant les récoltes et s’en prenant même aux individus dans une frénésie hitchcockienne, et à partir de la fin des années soixante quand la petite fille, Evelina, de Mooshum, l’ancêtre rescapé d’un lynchage d’indiens accusés à tort de l’assassinat d’une famille de pionniers, rapporte les différentes variantes des histoires plus ou moins réelles que son grand père lui raconte sur ces temps mémorables. D’autres narrateurs prennent le relais de la jeune fille relatant d’autres histoires, ou la même histoire sous un angle différent, pour, en assemblant tous ces récits, reconstituer l’aventure de cette poignée de familles qui a donné naissance à la petite ville de Pluto quelque part entre Fargo et Bismarck dans le Dakota du Nord, si elle existe ou a existé. Dans ce roman polyphonique, Louise Erdrich fait vivre quelques familles d’Indiens, de métis, et de pionniers, français principalement, qui ont participé à la fondation de cette petite ville, et qui, aujourd’hui, la voient disparaître peu à peu, mourir en marge de la civilisation.

L’auteur décrit toutes les étapes de la création de cette ville qui pourrait être n’importe quelle autre ville de cette région : l’épopée héroïque, trop peut-être, la spoliation des indiens, la spéculation, l’exploitation des territoires, le mélange, le métissage, la création des réserves ghettos et finalement le déclin. La fondation d’un peuple rude, rugueux, violent, issu d’une sélection naturelle encore récente et accoutumé à la concurrence quotidienne pour survivre et s’enrichir.

C’est aussi l’histoire de quelques individus profondément marqués par leurs origines mêlées et par le grand événement qui a marqué la région en 1896, le lynchage de quatre Indiens injustement accusés du massacre d’une famille de pionniers. Cet événement tragique concerne toutes les familles impliquées dans le récit, chacun a un lien de sang avec les coupables ou les victimes et même souvent avec les deux camps tant les arbres généalogiques emmêlement leurs rameaux.

« Maintenant que certains d’entre nous ont mélangé dans la source de leur existence culpabilité et victime, on ne peut démêler la corde », celle qui a servi pour le lynchage et enserre encore tout le groupe dans ses nœuds.

C’est aussi la confrontation entre deux peuples, les Amérindiens chassés de leurs terres et les pionniers blancs à la recherche de nouveaux espaces pour implanter des fermes, acquérir des terrains et spéculer sur la création de villes prospères. Les Amérindiens vivent très mal la perte de leurs terres. « J’ai vu que la perte de leurs terres était logée en eux pour toujours ». C’est une des parties de la question indienne que l’auteur met en exergue car, ayant elle-même des origines indiennes, elle évoque, dans ce texte, l’indianité : la culture, les croyances, les mœurs indiens et surtout la conception indienne de l’humanité très sensible au monde du rêve et de l’au-delà par opposition au pragmatisme des pionniers ne s’intéressant qu’à l’aspect réel et concret de ce qui peut satisfaire leur intérêt immédiat.

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Pour être un bon roman, ce livre comporte peut-être trop d’actions, de digressions, de personnages, d’aventures, d’anecdotes, etc…, il ne laisse pas suffisamment de place, d’espace, pour les idées et la réflexion. Ce texte manque d’une véritable cohérence soutenant le thème général commun à tous les différents récits qui le composent en ne s’agrégeant, hélas, pas très bien. Par exemple, l’auteur aurait pu suivre plus fidèlement les tribulations du violon accompagnant une bonne partie de la fondation de ce peuple bâtard qui n’a jamais pu totalement résoudre le problème de ses origines mêlées et conflictuelles, et qui cherche dans un retour vers ses origines autochtones une solution à une certaine dégénérescence mercantile éloignant les individus de leur humanité fondamentale. Le lecteur aurait eu ainsi « un fil rouge » pour le guider dans ce texte un peu tortueux. Ce livre se présente donc plus comme une accumulation de récits un peu hétérogènes que comme une polyphonie constitutive de l’épopée d’un peuple, de la création d’une société originale née de la rencontre de deux ethnies très différentes, peut-être trop différentes pour en un faire un peuple uni, conquérant et prospère.

Pierrette PIERREQUIN publie son PREMIER APHORISME.

ecrivain.jpgPierrette Pierrequin de Pont-de-Loup publie son premier aphorisme. Nous l’avons rencontrée.

         Vous écrivez depuis longtemps ?

          J’ai toujours écrit !

         Pourquoi publier seulement à l’âge de 22 ans ?

         Je ne me sentais pas encore prête. Je voulais proposer quelque chose d’abouti au lecteur.

         Votre recueil, intitulé L’aphorisme, comporte un seul aphorisme. Que raconte-t-il ?

         L’histoire d’un couple qui s’égare dans une ville à la nuit tombée. Chacun des protagonistes rencontre une femme dont il tombe amoureux. Quand ils se retrouvent au petit matin, ils se racontent leur rencontre et se persuadent qu’ils ont rencontré la même femme. En fait, cette femme…

–    Tout ça en un aphorisme ?

          Oui.

         Vous avez mis combien de temps pour l’écrire ?

         Une minute et toute une vie.

         Vous l’avez écrit en résidence d’écriture ?

         Non, j’en avais fait la demande… Mais elle m’a été refusée. Au profit d’un candidat haïjin qui voulait écrire son premier haïku au Japon. Dommage, J’aurais tant aimé écrire mon premier aphorisme dans les pays de l’Est !

         Pourquoi l’Est ?

         C’est de là que vient le vent… 

         Je comprends.

         Alors, je l’ai écrit à Ostende. Ensor, Arno…

         Bien sûr !

         Des lectures sont prévues ?

         Oui, par Michel Riccoli à l’Intime Festival ?

         Michel Piccoli, vous voulez dire ?

         Non, Riccoli, c’est mon homme. Il est boucher mais il lit très bien. Pas de façon hachée (elle rit).

         Vous avez beaucoup d’humour.

–   On me le dit souvent. Michel est un peu voyant aussi. Il lit dans la viande de cheval. Le Poète est voyant, vous savez (elle prend un air inspiré). Oui, la viande de cheval renvoie bien l’avenir. Mieux que la viande de veau…

         Et il voit comment, votre avenir ?

         Il le voit en Viandée (elle rit, il faut l’arrêter.) C’est l’Intime festival tous les jours, nous nous aimons depuis que je suis petite.

         Vous vous êtes connus à l’école ?

–   Comment vous avez deviné. Oui, il venait livrer la viande pour la cantine. Je suis tombée amoureuse de lui au premier regard. C’est lui qui m’a fait lire mon premier aphorisme.

         De Chavée, Scutenaire, Mariën ?

         Non, de Riccoli !

         Ah, il écrit ? Il a déjà publié ?

         Oh! un petit livre il y a cinquante ans, au sortir de ses études! Je le relis souvent.

         On le trouve encore ?

         Uniquement aux Puces Électroniques.

         On va rappeler le titre de votre ouvrage et le nom de la maison d’édition.

         Oui, L’aphorisme aux éditions de L’aphorisme, c’est facile à retenir (elle rit).

         Un ouvrage de Pierrette Pierrequin.

         Un  pseudo, en fait. Je m’appelle Doriane Dostoïevski. Mais c’est trop difficile à retenir. 

 Un ouvrage à lire de toute urgence, entre deux pages d’un des longs romans de la rentrée.

LE TROU NOIR

supermassive_black_hole.jpegMon frère a disparu dans un trou noir.
Cela fait rire mon pharmacien qui ajoute toujours « Comme c’est troublant » en pastichant Louis Jouvet dans Drôle de drame.

« Trou noir, trou noir, comme c’est troublant. »
Pourtant c’est vrai, avant de disparaître, mon frère a écrit noir sur blanc : Je suis dans un trou noir ! Je me suis dit que le trou noir permettait encore d’écrire. Il doit comprendre une salle où on peut, comme qui dirait, transcrire ses dernières impressions.

Depuis, des voisins qui voyagent partout dans le monde l’ont vu ici ou là. Suivant les positions du trou noir, il doit remonter à la surface du monde visible avant de disparaître à nouveau. Mais il n’a plus le temps de m’écrire…

Comme je crains d’être l’objet du même prodige ou d’une malédiction familiale (maman et mon oncle ont fini, eux, par se perdre), je prends des anxiolytiques. Le trou noir me guette, je le sens bien. Je vais tomber dedans un de ces jours. Il n’y a qu’à la pharmacie où je me sens en sécurité ; tous ces médicaments qui m’entourent, me protègent… Et le rire du pharmacien, ses bons mots, sa bonne humeur coutumière…

L’autre jour, il est mort, il s’est flingué.

J’ai été en partie rassuré : « Au moins, il n’avait pas été absorbé par un trou noir. »

10 HISTOIRES VRAIES de SOPHIE CALLE

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Le nez

J’avais quatorze ans et mes grands-parents souhaitaient corriger  chez moi certaines imperfections. On allait me refaire le nez, cacher la cicatrice de ma jambe gauche avec un morceau de peau prélevé sur la fesse et accessoirement me recoller les oreilles. J’hésitais, on me rassura : jusqu’au dernier moment j’aurais le choix. Un rendez-vous fut pris avec le docteur F., célèbre chirurgien esthétique. C’est lui qui mit fin à mes incertitudes. Deux jours avant l’opération il se suicida.

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Le strip-tease

J’avais six ans et j’habitais rue Rosa-Bonheur chez mes grands-parents. Le rituel quotidien voulait que je me déshabille tous les soirs dans l’ascenseur de l’immeuble et arrive ainsi nue au sixième étage. Puis je traversais à toute allure le couloir et, sitôt dans l’appartement, je me mettais au lit.

Vingt ans plus tard, c’est sur la scène d’une baraque foraine donnant sur le boulevard Pigalle, que je me déshabillais chaque soir, coiffée d’une perruque blonde au cas où mes grands-parents qui habitaient le quartier viendraient à passer.

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La lame de rasoir

Je posais nue, chaque jour, entre neuf heures et midi. Et chaque jour, un homme assis à l’extrémité gauche du premier rang me dessinait pendant trois heures. Puis, à midi précisément, il sortait de sa poche une lame de rasoir et, sans me quitter des yeux, il lacérait méticuleusement son dessin.

Je n’osais bouger, je le regardais faire. Il quittait ensuite l’atelier, abandonnant derrière lui ces morceaux de moi-même. La scène se renouvela douze fois. Le treizième jour, je ne vins pas travailler.

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Les chats

J’ai eu trois chats. Félix mourut enfermé par inadvertance dans le frigidaire. Zoé me fut enlevée à la naissance d’un petit frère que j’ai haï pour cela. Nina fut étranglée par un homme jaloux qui, plusieurs mois auparavant, m’avait imposé l’alternative suivante : dormir avec le chat ou avec lui. J’avais choisi le chat.

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La cravate

Je l’ai vu un jour de décembre 1085. Il donnait une conférence. Je le trouvai séduisant. Une seule chose me déplut : sa cravate aux tons criards. Le lendemain je lui fis parvenir anonymement une discrète cravate marron.

Quelques jours plus tard, je le croisai dans un restaurant : il portait ma cravate. Elle jurait avec sa chemise. Je décidai alors de lui envoyer, tous les ans, pour Noël, un vêtement à mon goût.

Il reçut en 1986 une paire de socquettes grises en soie, en 1987 un gilet noir en alpaga, en 1988 une chemise blanche, en 1989 des boutons de manchette, en 1990 un caleçon à motif de sapins de Noël, rien en 1991, et en 1992 un pantalon de flanelle grise. Le jour où il sera totalement vêtu par mes soins, j’aimerais le rencontrer.

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Le cou

Il souhaitait me photographier avec son Polaroïd. Lorsque l’image parut, une ligne rouge barrait mon cou. Je ne voulus pas que ce cliché finît en des mains étrangères. Je demandais à le garder et me tins sur mes gardes dans les jours qui suivirent. Deux semaines plus tard, la nuit du 11 octobre, un homme tenta de m’étrangler dans la rue et me laissa inanimée sur le trottoir.

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Les seins miraculeux

Adolescente, j’étais plate. Pour imiter mes amies, j’avais acheté un soutien-gorge dont je ne tirais évidemment aucun avantage. Ma mère, qui exhibait fièrement un buste resplendissant, et ne manquait jamais l’occasion de faire un mot d’esprit, l’avait surnommé soutien-rien. Je l’entends encore. Durant les années qui suivirent, tout doucement, ma poitrine prit du relief. Mais rien de bien excitant. Et subitement, en 1992 – la transformation s’opéra en six mois -, elle s’est mise à pousser. Seule, sans traitement ni intervention extérieure, miraculeusement. Je le jure. Triomphante mais pas vraiment surprise, j’ai attribué la performance à vingt ans de frustration, de convoitise, de rêveries, de soupirs.

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L’amnésie

J’ai beau regarder, jamais je ne me souviens de la couleur des yeux des hommes, ni de la taille, ni de la forme de leur sexe. Mais j’ai pensé qu’une épouse se doit de ne pas oublier ces choses-là. J’ai donc fait un effort pour combattre cette fâcheuse amnésie. Maintenant, je sais qu’il a les yeux verts.

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La girafe

Quand ma mère est morte, j’ai acheté une girafe naturalisée. Je lui ai donné son prénom, et je l’ai installée dans mon atelier.

Monique me regarde de haut, avec ironie et tristesse.

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La vue de ma vie

La fenêtre de ma chambre donne sur une prairie. Dans cette prairie, des taureaux. Des pique-bœufs les accompagnent. Sur la gauche, les branches d’un saule pleureur. Au loin, une rangée de frênes et de tamaris. Des aigrettes, une cigogne parfois… Rien de remarquable, et pourtant, ce pré rayonne. Je ne saurais compter les heures passées à le regarder à travers la moustiquaire. Ce pré, cadré par la fenêtre, est l’image que mon regard aura le plus photographiée. La vue de ma vie.

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Les textes sont tirés du livre DES HISTOIRES VRAIES de Sophie CALLE paru aux éditions ACTES SUD

Les photos sont pour la plupart visibles dans le livre.

Sophie CALLE est née en 1953 à Paris.

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CAMAR(A)DE de Yannick TORLINI

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

ob_522037_is-couv-torlini.jpgPar glissements, par sens superposés, par glissades de sens, en de longues phrases qui portent sens, Torlini réussit à brasser ce que les deux thèmes du mot-valise-titre mettent en évidence : la mort au bout du compte pour tout être aimé, sensible.

Par assauts de lucidité, le poète dévide une philosophie de vie qui le pousse à retenir toutes les aspirations, toutes ces « respirations » du monde, le vivre, le jouir.

Les images, les domaines qu’elles soulignent, foisonnent, démultiplient la vision :

camarade crasse ta semelle qui au dessin parcourt ton ombre crasse (l’ombre de ) camarade, ta semelle au vent de douleurs, ne cesse le trajet au vent ta fatigue extrêmisée jour finissant + attente

Les ellipses, les ruptures de constructions sont nombreuses et sollicitent nos sens :

et rien d’autre que la respiration : enfin la. respiration (pas de). ni ce désert que tu nommes cors arase. rien d’autre que : la respiration dans. la respiration, camarade.

Cette poésie tire parti des silences, des blancs, des mots ressassés et d’un rythme très personnel, déjanté, déchiqueté pour dire, se dire.

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Ce recueil annonce un beau travail sur la langue et la gravité de thèmes proches de l’auteur. Le poète fore, loin, répète, relaie, relie, ose des ponts sévères entre les mots et crée un réseau, certes difficile, complexe, où le lecteur se sent dans un risque de tous les instants, comme s’il redécouvrait sa propre langue, neuve, originale, décrassée des lieux communs.

Yannick TORLINI, CAMAR(A)DE, éditions Isabelle Sauvage, 2014, 88p., 14€.

Pour découvrir les éditions Isabelle Sauvage:

http://www.lautrelivre.fr/editeur/isabelle-sauvage