LES OUBLIÉS

88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

À l’occasion de la sortie du livre de Georges Magnane et de la relecture du recueil de nouvelles de Louis Pergaud, j’ai eu envie de mettre à l’honneur tous ces grands écrivains qui ont participé eux aussi à la construction du patrimoine littéraire français et qui sont désormais enfouis dans les oubliettes de l’histoire. Et pourtant, du talent ils en avaient beaucoup plus que certains qui vendent aujourd’hui des montagnes de livres, n’oublions pas que le recueil que je présente ci-dessous valu le Goncourt à Pergaud en 1910 et que Georges Magnane a été lui aussi sélectionné pour ce prix dans les années quarante quand les critères de sélection n’étaient dictés que par la qualité littéraire des textes.

 

9782253163701-T.jpgDe GOUPIL A MARGOT

Louis PERGAUD (1882 – 1915)

J’ai exhumé ce recueil de nouvelles animalières, ce petit bestiaire, des rayons d’une étagère où il dormait depuis de longues années, j’aime lire la prose de Pergaud et comme il fait partie de la longue liste des écrivains fauchés par l’imbécile boucherie de la Grande Guerre, je voulais, en cette année commémorative, le remettre un peu à l’honneur car il est tombé dans les oubliettes de l’histoire littéraire depuis un bon nombre d’années malgré l’acharnement que certains réalisateurs mettent à massacrer périodiquement ses Gibus et autres garnements.220px-Louis_Pergaud.jpg

Si Hugo nous a fait l’honneur de naître à Besançon et Colette d’y écrire quelques ouvrages, Pergaud est le véritable écrivain comtois de référence, avec ce recueil il a obtenu le Prix Goncourt 1910. Il doit être bien rare que ce prix honore un recueil de nouvelles. Dans celles-ci, l’auteur met en scène les petits animaux de la campagne, ceux qui sont rarement mis à l’honneur dans la littérature, excepté l’incontournable renard, taupe, fouine, écureuil, lièvre, grenouille… les représentants de la faune des plus faibles, ceux qui sont à la merci de nombreux prédateurs. Dans un langage riche, nourri de mots qui a l’époque étaient aussi rares qu’aujourd’hui et de vocables aujourd’hui disparus ou presque, il dépeint le petit monde de la forêt et des taillis qu’il a bien connu quand il était enfant dans un petit village du Haut-Doubs. Il décrit sans complaisance, mais sans concession non plus, la violence de la vie dans la nature, la suprématie inéluctable du fort sur le faible. Il n’y a ni morale, ni sentiment, dans ces récits, il n’y a que l’incontournable loi de la prédation qui régit le monde animal depuis l’origine du monde. Seul l’homme perturbe cet équilibre millénaire en introduisant dans ce monde bien hiérarchisé la cruauté qui semble être sa caractéristique principale.

Quand il a écrit ses lignes, Louis Pergaud ne se doutait pas qu’il serait un jour un de ces petits êtres sans défense à la merci de la cruauté humaine, pris au piège comme Margot, Goupil, Fuseline ou Rana, victime innocente de l’imbécillité humaine.

 

9782842637996.jpgLES HOMMES FORTS

Georges MAGNANE (1909 – 1985)

Belle idée qu’a eue Le Dilettante de réveiller cet auteur profondément endormi dans le cimetière des écrivains oubliés, aujourd’hui, tout le monde ou presque ignore qui était Georges Magnane, un homme de lettres prolifique, un traducteur de romanciers anglophones, un sportif accompli et éclectique, un chercheur au CNRS, un ami des grands intellectuels de son époque. Il a notamment écrit ce roman publié pendant les jours les plus sombres de l’occupation, en 1942, qui raconte la vie parallèle de deux amis qui ont un profil assez semblable au sien : brillant athlète et fin lettré.

Le narrateur qui pourrait-être l’auteur tant il lui ressemble, rencontre au cours des joutes sportives scolaires un rival brillant, fort et beau comme un dieu grec, qui lui fait de l’ombre mais qui finit par devenir son ami. La vie les sépare, la vie les rapproche, chaque fois les retrouvailles se font dans la joie mais cette joie s’altère un peu plus à chaque rencontre depuis que son ami vit avec une jeune et belle femme qui ne laisse pas le narrateur indifférent. Un jour, alors que le huit était en passe de remporter un important championnat national d’aviron, le bel athlète craque et fait perdre son embarcation. Depuis ce jour, à chaque nouvelle rencontre, les deux hommes s’éloignent inéluctablement l’un de l’autre, le narrateur ressentant avec de plus en plus de gêne les signes de faiblesse de son ami qui confinent progressivement à de la lâcheté.AVT_Georges-Magnane_1442.jpeg

Ce récit est un grand roman d’amour impossible, le narrateur ne peut décemment pas courtiser la belle qui le fait fondre car il ne veut pas trahir son ami et, quand la belle comprend que son mari n’est qu’un lâche qui la trompe sans vergogne, il ne peut pas se résoudre à n’être que la roue de secours de celui qu’il a tellement admiré avant de le décevoir à tout jamais. Un roman d’amour sous fond de pratique sportive, une vraie ode aux valeurs sportives à la mode à l’époque où l’hébertisme recommandait de fabriquer des hommes forts, utiles à la patrie. Georges Magnane était lui-même un sportif accompli et le regrettera en mourant dans la douleur d’un corps peut-être trop sollicité. On pourrait aussi se demander quel serait le regard de cet auteur qui a commis un ouvrage de référence sur la sociologie du sport, devant le spectacle offert aujourd’hui par les sportifs professionnels. Lui qui dresse le portrait du sportif humble pratiquant le sport pour le plaisir et la compétition saine en opposition à celui du champion infatué, imbu de sa personne et convaincu de sa prétendue supériorité.

Pour publier en 1942, on se doute bien que l’auteur a dû slalomer entre les chicanes de la censure, il évite donc toutes les questions qui pourraient donner prétexte aux autorités pour rejeter son texte ou même pour lui chercher quelques noises. Toutefois, j’aurais tendance à croire que l’ami couard est un peu à l’image de tous ceux qui se sont couchés devant l’occupant, allant même jusqu’à l’accepter servilement. Quercy, le lâche, pourrait ainsi être la parabole du collabo trouillard caché sous le masque d’un flambeur courtisant les jeunes femmes.