L’ENFER DE L’APHORISME

enfer-1.jpgMa femme a menacé de me quitter si je n’arrêtais pas d’écrire des aphorismes. Sa vie, notre vie était, selon ses propres dires, devenue un enfer. Je lisais des aphorismes à mes enfants pour les endormir. J’en lisais à mon pharmacien, ma boulangère, à mon coiffeur, au facteur, à mes collègues de travail qui en étaient venus à m’éviter.

À la maison, à tout moment, je me ruais dans mon bureau pour noter une idée en cherchant mes Post-Styx, mon carnet noir. Je déconstruisais chaque vocable, chaque propos lu ou entendu. J’avais la tête pleine de mots en attente d’être accouplés, insérés dans une formule verbale dans le but d’un effet plaisant, surprenant, inédit. Je ne dormais plus.

Quand ma femme a décidé de partir avec un jeune romancier vu dans un jeu de télé-réalité littéraire, j’ai promis d’arrêter, je me suis mis à l’écriture d’un roman, péniblement, longuement… Au bout d’un an, j’avais écrit une nouvelle de deux pages et, dans les marges, au moins deux mille pensées.

Elle a mis sa menace à exécution. Depuis, elle vit avec son romancier qui lit à mes enfants ses écrits. Du coup, mes gosses mettent une éternité à s’endormir. Au matin, ils ont la tête pleine d’histoires…

Je fréquente d’autres anciens auteurs d’aphorismes dans le même état pitoyable réunis dans un collectif. On se raconte nos manques, nos victoires sur le manque. Je revois ma femme depuis peu qui en a marre du roman et m’a avoué que parfois, très raroman, presque jamais, parfois, elle se remémore avec tendresse un de mes aphorismes…