LA POP DøRÉE DE THE Dø

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The Dø, c’est un duo formé, en 2005, du Français Dan Lévy et de la Franco-finlandaise Olivia Merilhati. En réunissant dans cet ordre les initiales de leurs prénoms, on obtient le nom du groupe.
A nøter que le ø n’est pas du finnois, comme on pourrait le croire. 

Ils ont sorti leur troisième album à la rentrée 2014, Shake Shook Shaken qui, selon  Chritophe Conte des Inrocks, « secoue la grammaire pop ». 

« D »abord à l’oeuvre, poursuit-il, sur des musiques de films et de ballets, notamment chez Carolyn Carlson, leur collaboration n’avait pas forcément vocation à transiter par la sphère pop.

C’est pourtant la commande expresse d’un chorégraphe désirant inclure une chanson à son spectacle qui mettra The Dø au mur et nos tourtereaux à l’ouvrage… »

Dan Lévy parle en ces termes de la conception de l’album:

 “Nous sommes allés au bout de ce qu’on recherchait sur l’avant-dernier album, avec ces couleurs particulières que permettent les instruments “nobles”, leur profondeur très travaillée, leur charme facile. Cette fois, on s’est dit au contraire qu’on allait utiliser les premiers sons venus, les sons d’usine que l’on trouve partout gratuitement, qui sont à la portée de tout le monde. Auparavant je méprisais ce genre de sons, et c’était une contrainte excitante de se dire qu’on allait faire des chansons qui tiennent la route avec des sons de synthés et de boîtes à rythmes que l’on déteste.

« On avait à coeur de faire un album de notre époque, clame Dan. Aujourd’hui, on possède les moyens techniques pour reproduire à l’identique des sonorités des années 60, 70 ou 80, et personnellement j’ai fini par nourrir une véritable allergie vis-à-vis de ces albums rock ou folk dont on ne sait plus s’ils ont été enregistrés l’an dernier ou avant ma naissance.

 « Pour moi, un mec comme Jack White est enfermé dans un siècle qui n’est plus le nôtre, à défendre une conception de la musique qui est complètement périmée. Quand il a débarqué avec les White Stripes, c’était totalement moderne, aujourd’hui il n’y a pas plus passéiste que lui. Je n’ai aucune nostalgie en matière de musique, je n’ai pas envie de refaire les Beatles ou Bob Dylan. J’ai au contraire la conviction que l’on baigne dans une époque où la musique n’a jamais été aussi riche et excitante, et on a voulu que ce disque s’inscrive dans le mouvement présent.”

Les textes sont l’oeuvre d’Olivia. Des mots faits pour sa voix « d’une élasticité vocale s’adaptant à tous les reliefs et à tous les éclairages, à toutes les températures également, de la froideur pure à l’incandescence sexy. »

Pour la petite histoire, les deux membres du duo ont été ensemble mais ne le sont plus mais leur musique, comme par contraste, est plus lumineuse qu’avant, tel un air de fête qu’on livre aux autres en manière de réjouissance mais qui conserve ses accents graves, ses notes poignantes dans l’intimité – des sessions acoustiques.  

Ils seront en France en mars et avril 2015 et à Bruxelles, au Botanique, le 15 mai 2015.


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LE CORPS UTOPIQUE de Michel FOUCAULT

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Transcription intégrale de la conférence de Michel Foucault : « Le Corps utopique », conférence radiophonique prononcée le 7 décembre 1966 sur France-Culture. Cette conférence a fait l’objet, avec celle intitulée « Les hétérotopies », d’une édition audio sous le titre « Utopies et hétérotopies » (INA-Mémoires vives, 2004).

Voir aussi Michel Foucault, Le corps utopique, les hétérotopies, Paris, Editions Lignes, 2009.

 

Ce lieu que Proust, doucement, anxieusement, vient occuper de nouveau à chacun de ses réveils, à ce lieu-là, dès que j’ai les yeux ouverts, je ne peux plus échapper. Non pas que je sois par lui cloué sur place – puisque après tout je peux non seulement bouger et remuer, mais je peux le “bouger”, le remuer, le changer de place –,  seulement voilà : je ne peux pas me déplacer sans lui; je ne peux pas le laisser là où il est pour m’en aller, moi, ailleurs. Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrais, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage, il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps.

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Mon corps, topie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que la vie a passées à la grisaille; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre ? Mais tous les matins, même présence, même blessure; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé; sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné. Je pense, après tout, que c’est contre lui et comme pour l’effacer qu’on a fait naître toutes ces utopies. Le prestige de l’utopie, la beauté, l’émerveillement de l’utopie, à quoi sont-ils dus ? L’utopie, c’est un lieu hors de tous les lieux, mais c’est un lieu où j’aurai un corps sans corps, un corps qui sera beau, limpide, transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré; et il se peut bien que l’utopie première, celle qui est la plus indéracinable dans le coeur des hommes, ce soit précisément l’utopie d’un corps incorporel. Le pays des fées, le pays des lutins, des génies, des magiciens, eh bien, c’est le pays où les corps se transportent aussi vite que la lumière, c’est le pays où les blessures guérissent avec un beaume merveilleux le temps d’un éclair, c’est le pays où on peut tomber d’une montagne et se relever vivant, c’est le pays où on est visible quand on veut, invisible quand on le désire. S’il y a un pays féerique, c’est bien pour que j’y sois prince charmant et que tous les jolis gommeux deviennent poilus et vilains comme des oursons.

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Mais il y a aussi une utopie qui est faite pour effacer les corps. Cette utopie, c’est le pays des morts, ce sont les grandes cités utopiques que nous a laissées la civilisation égyptienne. Les momies, après tout, qu’est-ce que c’est ? C’est l’utopie du corps nié et transfiguré. Il y a eu aussi les masques d’or que la civilisation mycénienne posait sur les visages des rois défunts : utopie de leurs corps glorieux, puissants, solaires, terreur des armées. Il y a eu les peintures et les sculptures des tombeaux; les gisants, qui depuis le Moyen Age prolongent dans l’immobilité une jeunesse qui ne passera plus. Il y a maintenant, de nos jours, ces simples cubes de marbre, corps géométrisés par la pierre, figures régulières et blanches sur le grand tableau noir des cimetières. Et dans cette cité d’utopie des morts, voilà que mon corps devient solide comme une chose, éternel comme un dieu.

Mais peut-être la plus obstinée, la plus puissante de ces utopies par lesquelles nous effaçons la triste topologie du corps, c’est le grand mythe de l’âme qui nous la fournit depuis le fond de l’histoire occidentale. L’âme fonctionne dans mon corps d’une façon bien merveilleuse. Elle y loge, bien sûr, mais elle sait bien s’en échapper : elle s’en échappe pour voir les choses, à travers les fenêtres de mes yeux, elle s’en échappe pour rêver quand je dors, pour survivre quand je meurs. Elle est belle, mon âme, elle est pure, elle est blanche; et si mon corps boueux – en tout cas pas très propre – vient à la salir, il y aura bien une vertu, il y aura bien une puissance, il y aura bien mille gestes sacrés qui la rétabliront dans sa pureté première. Elle durera longtemps, mon âme, et plus que longtemps, quand min vieux corps ira pourrir. Vive mon âme ! C’est mon corps lumineux, purifié, vertueux, agile, mobile, tiède, frais; c’est mon corps lisse, châtré, arrondi comme une bulle de savon.

Et voilà ! Mon corps, par la vertu de toutes ces utopies, a disparu. Il a disparu comme la flamme d’une bougie qu’on souffle. L’âme, les tombeaux, les génies et les fées ont fait main basse sur lui, l’ont fait disparaître en un tournemain, ont soufflé sur sa lourdeur, sur sa laideur, et me l’ont restitué éblouissant et perpétuel.

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Mais mon corps, à vrai dire, ne se laisse pas réduire si facilement. Il a, après tout, lui-même, ses ressources propres de fantastique; il en possède, lui aussi, des lieux sans lieu et des lieux plus profonds, plus obstinés encore que l’âme, que le tombeau, que l’enchantement des magiciens. Il a ses caves et ses greniers, il a ses séjours obscurs, il a ses plages lumineuses. Ma tête, par exemple, ma tête : quelle étrange caverne ouverte sur le monde extérieur par deux fenêtres, deux ouvertures, j’en suis sûr, puisque je les vois dans le miroir; et puis, je peux fermer l’une ou l’autre séparément. Et pourtant, il n’y en a qu’une seule, de ces ouvertures, car je ne vois devant moi qu’un seul paysage, continu, sans cloison ni coupure. Et dans cette tête, comment est-ce que les choses se passent ? Eh bien, les choses viennent se loger en elle. Elles y entrent – et ça, je suis bien sûr que les choses entrent dans ma tête quand je regarde, puisque le soleil, quand il est trop fort et m’éblouit, va déchirer jusqu’au fond de mon cerveau –, et pourtant ces choses qui entrent dans ma tête demeurent bien à l’extérieur, puisque je les vois devant moi et que, pour les rejoindre, je dois m’avancer à mon tour.

 

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Corps incompréhensible, corps pénétrable et opaque, corps ouvert et fermé : corps utopique. Corps absolument visible, en un sens : je sais très bien ce que c’est qu’être regardé par quelqu’un d’autre de la tête aux pieds, je sais ce que c’est qu’être épié par-derrière, surveillé par-dessus l’épaule, surpris quand je m’y attends, je sais ce qu’est être nu ; pourtant, ce même corps qui est si visible, il est retiré, il est capté par une sorte d’invisibilité de laquelle jamais je ne peux le détacher. Ce crâne, ce derrière de mon crâne que je peux tâter, là, avec mes doigts, mais voir, jamais; ce dos, que je sens appuyé contre la poussée du matelas sur le divan, quand je suis allongé, mais que je ne surprendrai que par la ruse d’un miroir; et qu’est-ce que c’est que cette épaule, dont je connais avec précision les mouvements et les positions, mais que je ne saurai jamais voir sans me contourner affreusement. Le corps, fantôme qui n’apparaît qu’au mirage des miroirs, et encore, d’une façon fragmentaire. Est-ce que vraiment j’ai besoin des génies et des fées, et de la mort et de l’âme, pour être à la fois indissociablement visible et invisible ? Et puis, ce corps, il est léger, il est transparent, il est impondérable; rien n’est moins chose que lui : il court, il agit, il vit, il désire, il se laisse traverser sans résistance par toutes mes intentions. Hé oui ! Mais jusqu’au jour où j’ai mal, où se creuse la caverne de mon ventre, où se bloquent, où s’engorgent, où se bourrent d’étoupe ma poitrine et ma gorge. Jusqu’au jour où s’étoile au fond de ma bouche le mal aux dents. Alors, alors là, je cesse d’être léger, impondérable, etc.; je deviens chose, architecture fantastique et ruinée.

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Non, vraiment, il n’est pas besoin de magie ni de féerie, il n’est pas besoin d’une âme ni d’une mort pour que je sois à la fois opaque et transparent, visible et invisible, vie et chose: pour que je sois utopie, il suffit que je sois un corps. Toutes ces utopies par lesquelles j’esquivais mon corps, elles avaient tout simplement leur modèle et leur point premier d’application, elles avaient leur lieu d’origine dans mon corps lui-même. J’avais bien tort, tout à l’heure, de dire que les utopies étaient tournées contre le corps et destinées à l’effacer : elles sont nées du corps lui-même et se sont peut-être ensuite retournées contre lui.

En tout cas, il y a une chose certaine, c’est que le corps humain est l’acteur principal de toutes les utopies. Après tout, une des plus vieilles utopies que les hommes se sont racontées à eux-mêmes, n’est-ce pas le rêve de corps immenses, démesurés, qui dévoreraient l’espace et maîtriseraient le monde ? C’est la vieille utopie des géants, qu’on trouve au coeur de tant de légendes, en Europe, en Afrique, en Océanie, en Asie; cette vieille légende qui a si longtemps nourri l’imagination occidentale, de Prométhée à Gulliver.

Le corps aussi est un grand acteur utopique, quand il s’agit des masques, du maquillage et du tatouage. Se masquer, se maquiller, se tatouer, ce n’est pas exactement, comme on pourrait se l’imaginer, acquérir un autre corps, simplement un peu plus beau, mieux décoré, plus facilement reconnaissable; se tatouer, se maquiller, se masquer, c’est sans doute tout autre chose, c’est faire entrer le corps en communication avec des pouvoirs secrets et des forces invisibles. Le masque, le signe tatoué, le fard déposent sur le corps tout un langage : tout un langage énigmatique, tout un langage chiffré, secret, sacré, qui appelle sur ce même corps la violence du dieu, la puissance sourde du sacré ou la vivacité du désir. Le masque, le tatouage, le fard placent le corps dans un autre espace, ils le font entrer dans un lieu qui n’a pas de lieu directement dans le monde, ils font de ce corps un fragment d’espace imaginaire qui va communiquer avec l’univers des divinités ou avec l’univers d’autrui. On sera saisi par les dieux ou on sera saisi par la personne qu’on vient de séduire. En tout cas, le masque, le tatouage, le fard sont des opérations par lesquelles le corps est arraché à son espace propre et projeté dans un autre espace.

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Ecoutez pas exemple ce conte japonais et la manière dont un tatoueur fait passer dans un univers qui n’est pas le nôtre le corps de la jeune fille qu’il désire : “Le soleil dardait ses rayons sur la rivière et incendiait la chambre aux sept nattes. Ses rayons réfléchis sur la surface de l’eau formaient un dessin de vagues dorées sur le papier des paravents et sur le visage de la jeune fille profondément endormie. Seikichi, après avoir tiré les cloisons, prit en  mains ses outils de tatouage. Pendant quelques instants, il demeura plongé dans une sorte d’extase. C’est à présent qu’il goûtait pleinement de l’étrange beauté de la jeune fille. Il lui semblait qu’il pouvait rester assis devant ce visage immobile pendant des dizaines et des centaines d’années sans jamais ressentir ni fatigue ni ennui. Comme le peuple de Memphis embellissait jadis la terre magnifique d’Egypte de pyramides et de sphinx, ainsi Seikichi de tout son amour voulut embellir de son dessin la peau fraiche de la jeune fille. Il lui appliqua aussitôt la pointe de ses pinceaux de couleur tenus entre le pouce, l’annulaire et le petit doigt de la main gauche, et à mesure que les lignes étaient dessinées, il les piquait de son aiguille tenue de la main droite.”

Et si on songe que le vêtement sacré, ou profane, religieux ou civil fait entrer l’individu dans l’espace clos du religieux ou dans le réseau invisible de la société, alors on voit que tout ce qui touche au corps – dessin, couleur, diadème, tiare, vêtement, uniforme –, tout cela fait épanouir sous une forme sensible et bariolée les utopies scellées dans le corps.

Mais peut-être faudrait-il descendre encore au-dessous du vêtement, peut-être faudrait-il atteindre la chair elle-même, et alors on verrait que dans certains cas, à la limite, c’est le corps lui-même qui retourne contre soi son pouvoir utopique et fait entrer tout l’espace du religieux et du sacré, tout l’espace de l’autre monde, tout l’espace du contre-monde, à l’intérieur de l’espace qui lui est réservé. Alors, le corps, dans sa matérialité, dans sa chair, serait comme le produit de ses propres fantasmes. Après tout, est-ce que le corps du danseur n’est pas justement un corps dilaté selon tout un espace qui lui est intérieur et extérieur à la fois ? Et les drogués aussi, et les possédés; les possédés, dont le corps devient enfer; les stigmatisés, dont le corps devient souffrance, rachat et salut, sanglant paradis.

J’étais sot, vraiment, tout à  l’heure, de croire que le corps n’était jamais ailleurs, qu’il était un ici irrémédiable et qu’il s’opposait à toute utopie.

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Mon corps, en fait, il est toujours ailleurs, il est lié à tous les ailleurs du monde, et à vrai dire il est  lié à tous les ailleurs du monde, et à vrai dire il est ailleurs que dans le monde. Car c’est autour de lui que les choses sont disposées, c’est par rapport à lui – et par rapport à lui comme par rapport à un souverain – qu’il y a un dessus, un dessous, une droite, une gauche, un avant, un arrière, un proche, un lointain. Le corps est le point zéro du monde, là où les chemins et les espaces viennent se croiser le corps n’est nulle part : il est au coeur du monde ce petit noyau utopique à partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine, je perçois les choses en leur place et je les nie aussi par le pouvoir indéfini des utopies que j’imagine. Mon corps est comme la Cité du Soleil, il n’a pas de lieu, mais c’est de lui que sortent et que rayonnent tous les lieux possibles, réels ou utopiques.

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Après tout, les enfants mettent longtemps à savoir qu’ils ont un corps. Pendant des mois, pendant plus d’une année, ils n’ont qu’un corps dispersé, des membres, des cavités, des orifices, et tout ceci ne s’organise, tout ceci ne prend littéralement corps que dans l’image du miroir. D’une façon plus étrange encore, les Grecs d’Homère n’avaient pas de mot pour désigner l’unité du corps. Aussi paradoxal que ce soit, devant Troie, sous les murs défendus par Hector et ses compagnons, il n’y avait pas de corps, il y avait des bras levés, il y avait des poitrines courageuses, il y avait des jambes agiles, il y avait des casques étincelants au-dessus des têtes : il n’y avait pas de corps. Le mot grec qui veut dire corps n’apparaît chez Homère que pour désigner le cadavre. C’est ce cadavre, par conséquent, c’est le cadavre et c’est le miroir qui nous enseignent (enfin, qui ont enseigné au Grecs et qui enseignent maintenant aux enfants) que nous avons un corps, que ce corps a une forme, que cette forme a un contour, que dans ce contour il y a une épaisseur, un poids; bref, que le corps occupe un lieu. C’est le miroir et c’est le cadavre qui assignent un espace à l’expérience profondément et originairement utopique du corps; c’est le miroir et c’est le cadavre qui font taire et apaisent et ferment sur une clôture  – qui est  maintenant pour nous scellées – cette grande rage utopique qui délabre et volatilise à chaque instant notre corps. C’est grâce à eux, c’est grâce au miroir et au cadavre que notre corps n’est pas pure et simple utopie. Or, si l’on songe que l’image du miroir est logée pour nous dans un espace inaccessible. et que nous ne pourrons jamais être là où sera notre cadavre, si l’on songe que le miroir et le cadavre sont eux-mêmes dans un invincible ailleurs, alors on découvre que seules des utopies peuvent refermer sur elles-mêmes et cacher un instant l’utopie profonde et souveraine de notre corps.

Peut-être faudrait-il dire aussi que faire l’amour, c’est sentir son corps se refermer sur soi, c’est enfin exister hors de toute utopie, avec toute sa densité, entre les mains de l’autre. Sous les doigts de l’autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, contre les lèvres de l’autres les vôtres se mettent à exister, contre les lèvres de l’autre les vôtres deviennent sensibles, devantses yeux mis-clos votre visage acquiert une certitude, il y a un regard enfin pour voir vos paupières fermées.

L’amour, lui aussi, comme le miroir et comme la mort, apaise l’utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l’enferme comme dans une boîte, il la clôt et il la scelle. C’est pourquoi il est si proche parent de l’illusion du miroir et de la menace de la mort; et si malgré ces deux figures périlleuses qui l’entourent, on aime tant faire l’amour, c’est parce que dans l’amour le corps est ici.

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 Source de ce texte ainsi que sa présentation.

La conférence radiophonique de Michel Foucault

Une autre conférence de Michel Foucault datée de 1966, Les hétérotopies (science des espaces absolument autres), est lisible ici

On peut l’écouter de la voix même de Foucault sur cette vidéo 

 

LE CORPS UTOPIQUE sur LABOPHILO

PETITE ANATOMIE DE L’IMAGE de Hans BELLMER

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Le désir disséqué

Ce petit livre paru en 1957 reprend les notes qui ont présidé à la confection en 1933 de La Poupée, sculpture singulière, mannequin féminin en pièces détachées qui pouvait prendre des attitudes et se prêter à des contorsions inhabituelles. Il comprend trois parties.

Dans la première partie, « Les images du moi », Bellmer part de l’exemple d’une rage de dents pour montrer qu’à une excitation réelle peut correspondre une excitation virtuelle. S’appuyant principalement sur les travaux de Freud, il éclaire les mécanismes de la représentation d’une réalité interdite ou trop douloureuse pour la conscience. Il montre que tout ce qui relève des opérations pratiquées sur les mots (anagrammes, palindromes,… ) procède d’une transgression fondamentale. Perec s’est servi d’un passage de ce livre, la matérialisation du parcours du ver dans un morceau de bois, pour l’écriture de «La vie mode d’emploi ».
Dans « L’anatomie de l’amour », Bellmer écrit que « l’image de la femme désirée serait prédéterminée par l’image de l’homme qui désire ». Il suppose que le corps désiré de la femme passe par une désarticulation et une recomposition de ses formes, semblable aux opérations en jeu dans la permutation mathématique et les transformations de la géométrie spatiale. « L’homme impose à l’image de la femme ses élémentaires certitudes, les habitudes géométriques et algébriques de sa pensée. » Il donne comme exemple le plus frappant celui du « couple des fesses ovoïdes qui donne l’élan à l’épine dorsale », qu’il assimile au sexe masculin muni de ses deux « attributs ».
Un dessin de Bellmer en propose une illustration saisissante.

« L’essentiel à retenir du monstrueux dictionnaire de l’image, c’est que tel détail, telle jambe, n’est perceptible, accessible à la mémoire et disponible, bref n’est REEL que si le désir ne le prend pas fatalement pour une jambe. L’objet identique à lui-même reste sans réalité. » Cette citation, reprise dans un essai marquant de Annie Lebrun (Du trop de réalité, Stock, 2000), permettait à l’auteure de montrer combien la description « plate » des rapports sexuels qu’on a pu lire dans nombreux livres de romancier(e)s de ces dernières années manquait de « profondeur » et de force évocatrice certaine du fait de cette absence de redoublement du corps décrit, d’un défaut d’imagination de ces auteurs.
Bellmer cite le cas d’un criminel qui « abolit le mur qui sépare la femme de son image » : « Un homme pour transformer sa victime avait étroitement ficelé ses cuisses, ses épaules, sa poitrine d’un fil de fer serré entrecroisé à tout hasard, provoquant des boursouflures de chair, des triangles sphériques irréguliers allongeant des plis, des lèvres malpropres, multipliant des seins jamais vus en des emplacement inavouables ». Ce que peut faire par contre en toute impunité l’artiste Bellmer dans ses dessins érotiques. Et dans quelques-une de ses photos.
Bien que Bellmer dénie à la photographie la capacité de désarticuler le corps féminin de la sorte. Il y aura notamment ensuite Araki mais ses nus, aimablement bondagés, avec des gros liens qui ménagent la chair, et qui finissent par s’inscrire dans des séries attendues ne choquent plus guère. 
Pour qu’il y ait impression forte, évocation durable, dit en substance Bellmer, l’image «doit transformer son objet», métamorphoser «la chose vivante et tridimensionnelle».
Il avance aussi à l’appui de sa thèse la statue de Diane d’Ephèse : « un cône noir hérissé de seins » et cite Baudelaire écrivant : « Glorifier le culte des images – culte de la sensation multipliée. La jouissance de la multiplication du nombre. – L’ivresse est un nombre. Le nombre est dans l’individu. »

Enfin, dans « Le monde extérieur », il poursuit en disant que « par exemple un pied féminin n’est réel que si le désir ne le prend pas fatalement pour un pied. » Après analyse de ses rêves personnels, il avance que c’est le monde extérieur, avec son lot d’impressions, qui permet à une prédisposition subjective de déterminer le choix précis de l’image-souvenir enfouie dans la mémoire, de se projeter sur le réel. Il conclut en disant que lorsque l’intuition et l’imagination mettent en liaison monde extérieur et monde intérieur par le fait du hasard, il se produit une «étrange multiplication de la conscience», un fort sentiment de vérité comme si « ce qui n’est pas confirmé par le hasard n’avait aucune validité ».
Un livre indispensable pour rêver encore, dire et représenter le corps de la femme.

Éric Allard

Le livre sur le site des éditions Allia

CE QUE CACHE L’IMAGE, CE QUE MONTRE LA POUPÉE, une étude de Fabrice FLAHUTEZ

UNICA ZÜRN (l’inspiratrice de la poupée, le modèle de l’artiste) sur YPSILON.éditeur

POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER de Patrick MODIANO

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

ACH003569413.1413345308.580x580.jpgQuand Modiano, aujourd’hui auréolé du titre de PRIX NOBEL, revisite son enfance, les personnages interlopes d’un passé devenu brouillard, on le suit sans peine sur les traces de ce Jean Daragane, écrivain, presque contraint de renouer avec les années perdues.

Quand un parfait inconnu lui restitue un carnet d’adresses, c’est tout un pan de son enfance que Jean est bien obligé de flairer pour dégoter le vrai, éclairer un peu ces brumes qui environnent les choses, comme des ombres.

Des noms émergent de ces parcours de mémoire : Annie Astrand, Jacques Perrin de Lara, d’autres encore. Et les faits remontent à plus de quarante années, lorsqu’un enfant fut amené à passer par les services d’un Photomaton.

Avec la grâce habituelle pour relater l’improbable, le hasardeux, le flou avec la force d’un réel vécu, le romancier réussit une fois de plus à nous mener là où son art consommé veut nous conduire, dans ces zones insolites de la mémoire, reconstituées à coup de déclics subtils, photos, bouts de papier, adresses et téléphones.Patrick_Modiano.jpg

Exploration de lieux parisiens ou d’Ile-de-France, gravés, retrouvés par le biais d’histoires, de coïncidences heureuses, rappel d’un passé enfoui, traces d’un temps parfois détruit, tels sont les atouts d’un roman qui tire parti d’une prose fluide, tactile, d’une musique attendrie des souvenirs, comme au sein d’une lente remémoration intime dont l’auteur connaît tous les rouages, et ont le lecteur ne soupçonne jamais la mécanique.

Comme toujours, le lecteur se sent de plain-pied avec cet univers, tissé d’une mélancolie intense, vraie, partageable.

Patrick MODIANO, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, 160 p., 16,90€.

LE BIC et autres textes très courts

Le Bic

Je contemplais mon nouveau Bic que j’avais gagné à la Loterie du Dilettante quand il m’adressa ce message : Remue-toi si tu veux faire partie des écrivains gagnants ; écris, écris, écris !

J’organisai ma propre tombola dont le premier et unique prix consistait en mon Bic moralisateur. Un écrivain en devenir l’emporta avant de remporter de nombreux prix. J’avais échappé de peu à une fameuse notoriété.

 

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L’oiseau sur sa branche

L’oiseau sur sa branche ne demande pas qu’on le descende. Même si on possédait un Luger, est-ce qu’il nous le demanderait ? Pas sûr ! Alors, à quoi bon envisager une telle ineptie. Finissons-en une bonne fois pour toutes avec cette histoire. Oublions le volatile, et tant pis pour les ligues de vertu littéraire qui ne manqueront pas – on les connaît ! – de se lamenter d’un texte aussi court.

 

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La muse et la météo

Après qu’il eut écouté le bulletin météo qui prévoyait du beau temps, cet homme décommanda sa muse. Et la muse dépitée appela le temps qui lui dit : Ne t’en fais pas, tu finiras bien par trouver un p’tit boulot auprès d’un poète à deux sous. Et pendant que le temps parlait, il oubliait de faire ce qu’il avait prévu de faire…

 

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LES SIX ANS DU BLOG sans tralala

six-coeur.thumbnail.jpgLES BELLES PHRASES ont SIX ANS! Et déjà quelques enfants…

Plus de 400 000 visites. Avec, même, une recrudescence des visites, ces dernières semaines.

Et deux super collaborateurs, Philippe LEUCKX & Denis BILLAMBOZ qu’on retrouve alternativement chaque semaine pour des chroniques littéraires de qualité.

Anniversaire dans l’intimité cette année, économies budgétaires obligent: ni Charles et ses FEMEN, ni Paul et ses MAGNETTES, ni François et ses VATICANNES, les FACEBOOKIENS occupés ailleurs… n’ont été invités.

MERCIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII aux amis, blogueurs ou non, et visiteurs de longue ou fraîche date… 

DOSSIER L NICOLE MALINCONI par Éric ALLARD

MALINCONI-Nicole.jpgPlusieurs DOSSIERS L, coordonnées par Le SERVICE DU LIVRE LUXEMBOURGEOIS, sont maintenant disponibles en PDF.

Notamment trois parmi les sept rédigés par Philippe LEUCKX, ceux qu’il a consacrés à Michel LAMBIOTTE, Anne BONHOMME et Mimy KINET. 

Pour ma part un des deux que j’ai rédigés, celui sur Nicole MALINCONI, est accessible en cliquant sur son nom.

Tous les dossiers réalisés, disposés par ordre alphabétiques, et disponibles sont ici.